Le président Félix Tshisekedi, le 20 janvier 2024 à la cérémonie d'investitureLe président Félix Tshisekedi, le 20 janvier 2024 à la cérémonie d'investiture

L’information est tombée comme un coup de tonnerre. Le 6 mars 2026, une lettre signée par le directeur de cabinet du ministre des Finances, M. Malata, notifie à Jean Mabi Mulumba sa suspension de ses fonctions de Directeur général du Bureau central de coordination (BCeCo). Dans les quartiers huppés comme dans les cités populaires, la stupeur est totale.
Comment cet homme, considéré comme l’une des grandes compétences du pays — ancien cadre de la Banque centrale, expert en gestion de projets et spécialiste en gouvernance à la Banque mondiale — peut-il être ainsi mis en cause ?

Nous avons enquêté. Et les faits soulèvent de nombreuses zones d’ombre.

Une affaire née d’un rapport explosif

Tout commence avec un rapport de l’Inspection générale des finances (IGF), transmis au Chef de l’État le 3 décembre 2025. Le document évoque des « défaillances graves, systémiques et persistantes », selon Antony Nkinzo, directeur de cabinet du Président.

Les accusations alléguées sont les suivantes :

  • 43,2 milliards de francs transférés au BCeCo non comptabilisés,
  • 26 millions USD supposément thésaurisés à Afriland First Bank,
  • non-application de l’IBPE (14 %) sur plus de 42 millions USD,
  • violations des règles des marchés publics,
  • marchés exécutés sans garanties ni contrôle,
  • paiements irréguliers d’avances,
  • défaillance du contrôle technique.

Dans une correspondance référencée 0489/02/2026, la Présidence demande alors au ministre des Finances d’organiser une réunion technique d’harmonisation entre l’IGF et le BCeCo, et de prendre, en attendant, des mesures conservatoires appropriées. Notons qu’aucun fait de détournement n’a été reproché au DG du BCeCo.

Premier couac : une procédure viciée

C’est ici que les premières irrégularités apparaissent. Le rapport de l’IGF n’a jamais été communiqué au Directeur général concerné, et le BCeCo n’est pas mis en copie lors de sa transmission au chef de l’Etat. Ce qui ne permet pas à Jean Mabi Mulumba de répondre aux accusations qui sont portées contre lui. Une entorse grave au principe du contradictoire, règle fondamentale en droit, particulièrement en matière administrative, disciplinaire et judiciaire, qui impose que toute personne soit informée des faits reprochés, et qu’elle puisse présenter sa défense avant toute décision.

Malgré cela, le 5 mars 2026, le ministre des Finances signe un arrêté suspendant le DG du BCeCo. L’arrêté du ministre des Finances suspendant le Directeur général du BCeCo soulève de sérieuses interrogations sur sa régularité. En effet, le texte ne précise aucunement les motifs exacts de cette suspension et n’est accompagné d’aucune preuve d’ouverture d’une enquête administrative. Aucun rapport d’audit ou document officiel établissant des charges imputables au DG n’a été joint, laissant planer un doute sur la justification réelle de cette décision. Cette absence de transparence fragilise la procédure et alimente la perception d’une mesure prématurée, voire arbitraire, contraire aux principes fondamentaux du droit administratif et au respect du droit à la défense.

Une suspension… ou une sanction déguisée ?

Sur le plan juridique, plusieurs éléments interrogent : une enquête est déjà réalisée, mais non débattue contradictoirement ; une réunion technique est demandée par la présidence de la République. Par voie de conséquence, la procédure est donc toujours en cours et non clôturée.

Dans ce contexte, la suspension intervient sans débat préalable, anticipe les conclusions de la réunion à venir, prive le DG de son droit à la défense, et apparaît comme une sanction déguisée.

Or, une mesure conservatoire est par nature provisoire, préventive, et ne doit ni porter atteinte aux droits, ni préjuger de la culpabilité.

Si ces principes ne sont pas respectés, la mesure devient irrégulière, voire abusive.

Sur le fond : que disent réellement les faits ?

  1. Les 43,2 milliards de francs « non comptabilisés »

Selon les documents consultés, ces fonds ont bien été transférés au BCeCo sur instruction des ministres des Finances à la Banque centrale du Congo (BCC).

Le 13 octobre 2025, après avoir reçu de l’IGF une liste d’opérations de transfert des fonds, le BCeCo saisit la BCC pour clarification. La réponse intervient le 5 décembre 2025 : la BCC transmet les relevés et précise la destination des fonds. Après vérification, on se rend bien compte que toutes ces opérations avaient bel et bien été correctement comptabilisées dans les journaux du BCeCo, contrairement aux affirmations de l’IGF. C’est donc étonnant que l’IGF revienne dessus dans son rapport.

Le BCeCo dispose par ailleurs d’un système informatisé (TOMPRO WEB), sécurisé et contrôlé par les services comptables qui évite toute falsification. Le Directeur général n’y a pas accès.

  1. Les fonds « non justifiés » (1,4 million USD)

Ces fonds existent depuis plus de 20 ans, et sont antérieurs à la nomination de Jean Mabi. Mais là encore, les chiffres sont contestés. Contrairement au montant avancé par l’IGF, on voit bien qu’un effort substantiel a été fait depuis la nomination de M. Mabi : en effet, les audits montrent plutôt 969 461 USD (2017–2021), 188 774 USD (2022), et 288 653 USD (2023). Rien à voir donc avec les 1,4 million USD avancés par l’IGF.

Surtout, la responsabilité incombe aux bénéficiaires des fonds, pas au DG.

  1. La « thésaurisation » de 26 millions USD

L’accusation interroge. La thésaurisation, c’est retirer de l’argent du circuit économique pour le garder soit à la maison, soit dans un bureau ou d’autres lieux du genre n’ayant rien à voir avec l’activité économique.
Or ici, les fonds sont déposés dans un compte courant à Afriland First Bank, et ils restent donc dans le circuit bancaire.

En réalité, ces fonds s’inscrivent dans une décision du gouvernement visant à soutenir la banque et éviter son exclusion du système financier. Par voie de conséquence, il n’y a pas du tout thésaurisation.

  1. L’IBPE et les 42 millions USD

Les montants réels sont de 21,3 millions USD, liés aux travaux des Jeux de la Francophonie. Ici, le BCeCo n’était pas partie aux contrats, et a juste exécuté des paiements sur instruction du gouvernement. Dans ces conditions, il était impossible donc d’appliquer des retenues fiscales sans violer ces instructions.

Par ailleurs, un litige avec la DGI a déjà été tranché par le Tribunal de grande instance de la Gombe en faveur du BCeCo. En outre, Ie BCeCo avait même écrit à Doudou Fwamba sur cette question dans une lettre du 1er septembre référencée n°3343. Mais le ministre des Finances n’a jamais donné suite. Logiquement, il aurait dû prendre la défense du BCECO et de son DG au lieu de le suspendre.

  1. Les marchés publics

Contrairement aux accusations soulevées, tous les marchés que nous avons pu vérifier sont formalisés et validés, avec avis de non-objection (DGCMP ou autorités provinciales), et publiés sur le site de l’ARMP.

Concernant les garanties : elles existent via des institutions financières, parfois remplacées par des assurances pour accélérer les projets prioritaires, comme dans d’autres services publics.

  1. Retards et faible taux d’exécution

Ici encore, le problème est ailleurs. Les retards s’expliquent par des arriérés de paiement massifs, dépendant des autorisations du ministre des Finances. Au 31 décembre 2025, ces arriérés atteignent 136,7 millions USD. On ne peut pas faire ce reproche au BCeCo qui n’a pas la maîtrise des paiements.

Des résultats pourtant salués

Malgré ces contraintes, le BCeCo affiche des performances solides. Dans le cadre du programme PDL-145 Territoires, on compte 351 ouvrages déjà livrés, et des résultats jugés les plus performants parmi les trois agences d’exécution.

Le 24 août 2023, lors du Conseil des ministres, l’institution a été officiellement félicitée, avec un rapport positif présenté par la ministre du Plan d’alors, Judith Suminwa Tuluka, actuelle Première ministre de RDC.

Une décision précipitée ?

Au terme de cette enquête, une question demeure : Pourquoi suspendre un dirigeant avant même le débat contradictoire demandé par le Chef de l’Etat ?

Entre accusations contestées, procédure fragilisée et résultats reconnus, la suspension de Jean Mabi Mulumba soulève plus de questions qu’elle n’apporte de réponses. Et semble relever d’un règlement des comptes politiques.

Une chose est certaine : dans un État de droit, la rigueur juridique doit primer sur la précipitation politique.

En toile de fond, un nouvel épisode vient encore compliquer le dossier. Le 12 mars 2026, par une correspondance référencée 0731/CAB/MIN.FINANCES/CSSPPG/CKN/2026, le directeur de cabinet du ministre des Finances, Alain Malata, a finalement convoqué — sur instruction de sa hiérarchie — la réunion d’harmonisation entre le BCeCo et l’Inspection générale des finances. Mais la configuration de cette rencontre interroge : côté BCeCo, seuls le président du comité de pilotage, Kabamba Nsupi, et le directeur général adjoint, Sylvain Alonga, sont invités à faire face à trois experts de l’IGF. Le principal concerné, le directeur général suspendu Jean Mabi Mulumba, pourtant au cœur des accusations, en est tout simplement écarté.

Ce choix soulève de sérieuses réserves. D’une part, Kabamba Nsupi, en tant que président du comité de pilotage, n’assure pas la gestion quotidienne de l’institution et se trouve, de ce fait, en position limitée pour répondre aux questions techniques de fond. D’autre part, son statut d’inspecteur des finances le place dans une relation de subordination vis-à-vis de l’Inspection générale des finances, partie prenante à l’audit. Quant à Sylvain Alonga, actuel intérimaire à la tête du BCeCo, il se retrouve dans une posture délicate : aspirant lui-même au poste de directeur général, il pourrait difficilement apparaître comme un défenseur impartial du bilan de son prédécesseur suspendu.

Dans ce climat de soupçons et de tensions, l’affaire dépasse désormais le cadre administratif pour devenir un véritable test institutionnel. Face aux signaux d’une procédure contestée et aux risques d’injustice, la responsabilité de trancher revient désormais au Président de la République, Félix Tshisekedi. Garant des institutions et promoteur affiché de l’État de droit, il apparaît comme l’ultime arbitre capable de faire toute la lumière sur ce dossier sensible, dans l’intérêt supérieur de la nation et dans le respect des droits de chacun.

Aristote KAJIBWAMI (Finance-cd.com)

By amedee

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