Une plénière à l'Assemblée nationaleUne plénière à l'Assemblée nationale

Par Luc Alouma M.

Les honorables députés entendus récemment sur la question de l’intégration de la langue
anglaise dans notre système éducatif ont, dans leur grande majorité, accueilli favorablement
cette proposition, saluant les avantages qu’une telle orientation pourrait apporter à
l’enseignement en République Démocratique du Congo.

Je voudrais ici apporter une autre voix. Une voix issue du peuple, toujours.
Elle aurait pu être portée officiellement à l’Assemblée nationale si mon électorat avait connu
une issue conforme à la vérité devant la Cour constitutionnelle, où les preuves produites
suffisaient amplement à ma proclamation. Hélas, l’histoire en a décidé autrement.

Mais cela ne retire rien à mes engagements patriotiques envers notre peuple, à qui j’avais
promis d’éclairer utilement, honnêtement et avec toute ma force intellectuelle sur les
questions qui touchent à son existence, à son avenir et à sa souveraineté.

La question de la langue d’enseignement n’est pas un simple débat pédagogique : elle touche
à la culture, à l’identité, à la puissance intellectuelle d’une nation et à sa capacité à se projeter
dans le monde.

Je souhaite donc présenter ici une réflexion issue non seulement de l’analyse, mais aussi de
l’expérience pratique.

1. Une réflexion ancienne : repenser notre rapport aux langues

Depuis 2015, j’ai réinterrogé notre système éducatif sur la question de l’apprentissage des
langues et leur usage dans notre protocole pédagogique. Je n’ai jamais exclu la problématique du français, qui a progressivement occupé presque tout l’espace national, reléguant nos langues nationales ainsi que d’autres langues internationales à la périphérie de notre système éducatif.

Le monde évolue, et il serait illusoire de penser que nous pourrions revenir en arrière.
L’histoire nous impose des héritages, et la sagesse consiste non pas à les nier, mais à les gérer
intelligemment.

Le français fait désormais partie de notre réalité institutionnelle. Il serait absurde de vouloir le
rejeter brutalement. Mais il serait tout aussi dangereux de croire qu’il doit rester seul maître
de notre espace éducatif.

La question de l’anglais se pose donc naturellement.
Faut-il en faire une seconde langue internationale ? Peut-être.
Une langue officielle ? La question mérite réflexion.
Mais avant tout, il faut interroger la méthode.

2. Le faux débat du bilinguisme scolaire classique

En observant la pratique des écoles dites “bilingues” en RDC et ailleurs, j’en suis arrivé à une
conclusion claire : le bilinguisme académique classique n’est pas adapté à notre réalité
pédagogique.
Pourquoi ?
Parce que l’objectif fondamental de l’école n’est pas de fabriquer des performances
linguistiques, mais de former l’intelligence, l’esprit critique, le raisonnement, la capacité
d’analyse et la construction de la personnalité intellectuelle.

Une école qui surcharge l’enfant de deux systèmes linguistiques académiques simultanés
risque souvent de produire une confusion pédagogique plutôt qu’une excellence intellectuelle.
Parler deux langues ne signifie pas nécessairement bien penser.

Le véritable enjeu n’est pas de faire réciter deux langues, mais de permettre à l’enfant de
maîtriser profondément une langue de raisonnement tout en développant naturellement la
capacité de communication dans une autre.
C’est ici qu’intervient ma proposition.

3. Le bilinguisme naturel : une innovation pédagogique

J’ai développé ce que j’appelle : le bilinguisme naturel et non le bilinguisme académique.
Le principe est simple : au lieu d’imposer deux langues d’enseignement dans une même filière,
il faut créer deux filières distinctes :
• une filière francophone
• une filière anglophone
les deux évoluant dans un même espace scolaire.

Chaque élève reçoit ainsi une formation académique solide dans sa langue principale
d’apprentissage, tout en développant progressivement la maîtrise pratique de l’autre langue
par :
• la cohabitation scolaire ;
• les activités culturelles communes ;
• les jeux ;
• les projets collectifs ;
• la socialisation quotidienne ;
• la vie communautaire.

Ainsi, à la fin du cycle scolaire, l’élève pense, raisonne et construit solidement dans sa langue
académique, tout en étant capable de communiquer efficacement dans l’autre langue.
Ce procédé évite la surcharge cognitive tout en favorisant un bilinguisme réel, vivant et
durable.

4. Une expérimentation déjà en cours : l’École Chrétienne Le Rocher

Je ne parle pas ici d’une simple théorie.
Je dispose aujourd’hui d’une école privée qui expérimente ce modèle pour la première fois
dans notre histoire éducative : l’École Chrétienne Le Rocher où coexistent :
• une filière francophone
• et une filière anglophone
dans un même environnement pédagogique, culturel et chrétien.

Nous y expérimentons concrètement ce bilinguisme naturel. Et les résultats observés
confirment la pertinence de cette approche. L’enfant apprend sans violence pédagogique. Il s’ouvre naturellement à l’autre langue. Il développe sa confiance, sa curiosité et sa capacité d’adaptation.
L’école devient alors un espace d’immersion culturelle plutôt qu’un laboratoire artificiel de
surcharge linguistique.

5. Le vrai danger : une réforme brutale et mal préparée

Le véritable problème n’est pas de choisir entre le français et l’anglais.
Le danger serait de vouloir imposer brutalement l’anglais à tout le système éducatif national
sans préparation sérieuse.

Ce serait une violence pédagogique. Une peine inutile infligée à un système qui n’est ni
structurellement, ni pédagogiquement, ni socialement prêt à une telle mutation.

La langue n’est pas seulement un outil oral. Elle est :
• une culture ;
• une manière de penser ;
• une architecture mentale ;
• une logique civilisationnelle.

Ceux qui sont dans la pratique éducative savent parfaitement ce que cela signifie.
On ne change pas cela par simple vote parlementaire.

6. La meilleure voie : les écoles pilotes

La solution la plus intelligente serait : l’intégration progressive de filières anglophones pures
dans certaines écoles pilotes évoluant parallèlement aux filières francophones déjà établies.
Cela permettrait :
• d’éviter le chaos systémique ;
• de préserver les acquis ;
• de tester sérieusement les méthodes ;
• de promouvoir une saine concurrence pédagogique ;
• d’optimiser progressivement notre système éducatif.

Cette concurrence pourrait même devenir bénéfique pour le système francophone lui-même,
qui présente aujourd’hui plusieurs faiblesses face au pragmatisme souvent plus opérationnel
du système anglophone.

7. Attention à l’aliénation intellectuelle

Je demeure néanmoins inquiet devant une autre réalité : notre fascination excessive pour les
modèles pédagogiques extérieurs.

Le plaidoyer dominant semble dire : “pour réussir, il faut devenir anglais.” C’est une erreur.
Nous oublions nos langues nationales. Or celles-ci sont un puissant levier de souveraineté
intellectuelle.

Lingala, swahili, tshiluba, kikongo ne sont pas de simples dialectes domestiques. Ce sont des
instruments de pensée, de culture, de mémoire collective et de transmission civilisationnelle.
Un peuple qui abandonne ses langues abandonne progressivement sa manière propre de
comprendre le monde.

Nous devons apprendre les langues étrangères sans perdre notre propre filtre intellectuel.
C’est cela la vraie souveraineté.

8. Francophonie, langues nationales et équilibre stratégique

Il ne faut pas non plus céder au fatalisme d’un monde totalement anglicisé. Le français
demeure l’une des grandes langues internationales. Il est aujourd’hui la quatrième langue la
plus parlée au monde et la deuxième langue la plus apprise après l’anglais. Ceux qui s’y
expriment ne vont pas disparaître.

C’est aussi dans cet esprit que s’inscrit la candidature de Son Excellence Juliana Amato
Lumumba, porteuse d’une vision d’une francophonie plus expressive, plus numérique et plus
coopérative.

Mais la francophonie ne sera pas une prison. Elle doit coexister avec :
• l’ouverture à l’anglais ;
• la valorisation des langues nationales ;
• et la consolidation de notre identité congolaise.

Conclusion

Le débat sur l’anglais ne doit pas être un débat émotionnel, ni un effet de mode. Il doit être un
débat de souveraineté intellectuelle.
Nous ne devons ni rejeter l’anglais, ni sacrifier le français, ni abandonner nos langues
nationales.

Nous devons construire un modèle congolais.
Un modèle équilibré.
Un modèle intelligent.
Un modèle progressif.
Un modèle souverain.

Le bilinguisme naturel constitue, selon moi, l’une des voies les plus sérieuses pour y parvenir.
Le vrai progrès n’est pas l’imitation. Le vrai progrès, c’est l’intelligence de l’adaptation. Et c’est
précisément ce que la RDC doit apprendre à faire.

Luc Alouma Mwakobila
Chercheur – Promoteur de l’École Chrétienne Le Rocher
Réflexion sur les politiques éducatives et le développement
loucasalouma@yahoo.fr

By amedee

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