D’ici 2050, si Kinshasa n’agit pas rapidement contre les effets de changement climatique, la ville pourrait subir une vulnérabilité accrue et irréversible aux catastrophes naturelles, une dégradation sévère des conditions de vie et des pertes économiques massives, affectant ainsi des millions d’habitants. La réhabilitation et la création de réseau des corridors écologiques urbains dans des zones à risque constituent l’une des solutions durables pour lutter contre ces effets climatiques.
Exposition et vulnérabilité
Kinshasa est en première ligne du changement climatique. Selon les dernières estimations issues des projections des Nations Unies sur l’urbanisation, la population de Kinshasa en 2025 est de 18 millions d’habitants. Kinshasa connaît une croissance démographique extrêmement rapide, selon les mêmes sources, la population de Kinshasa est projetée en 2050 entre 33 à 35 millions d’habitants. Les facteurs expliquant cette croissance sont un taux de natalité élevé, l’un des taux de fécondité le plus élevé au monde ; l’urbanisation rapide augmentée par l’exode rural attirée par les opportunités économiques et sociales ; et la majorité de la population composée des jeunes de moins de 25 ans. Ce qui représente un défi pharaonique en matière de gestion de la durabilité environnementale, économique et sociale.
Selon la Banque mondiale, actuellement environ 70 à 73% des habitants de Kinshasa vivent sous le seuil de pauvreté, soit près de 12 à 13 millions de personnes. En 2050, si les tendances actuelles se maintiennent, ce nombre pourrait dépasser 20 millions de pauvres. La majorité de cette population est la plus exposée et vulnérable, vit dans des zones à risque notamment les zones basses, les cours d’eaux (les berges des ruisseaux, des rivières et du fleuve) et les terrains accidentés de pente instable de plus de 10%. La situation géographique, pédologique et socio-économique, accroît fortement les risques et limite leur capacité d’atténuation et d’adaptation aux effets climatiques. Par ailleurs, l’augmentation rapide du nombre de pauvres s’est également traduite par la construction de maisons fragiles juste à côté de cours d’eau et par l’obstruction de zones de drainage naturel, ce qui aggrave l’exposition et la vulnérabilité.
En résumé, les zones basses, les berges de cours d’eaux et les terrains accidentés de pente instable sont très dégradés car ils sont soumis aux fortes pressions urbaines et aléas climatiques extrêmes. Les principales causes et leurs conséquences sont, notamment :
- Les pollutions des eaux et des sols par les rejets industriels et domestiques non traités contaminant les rivières et les nappes phréatiques, et mettant en danger la santé des populations ;
- L’urbanisation rapide et anarchique souvent non planifiée entraînant une dégradation des berges des cours d’eau, augmentant les risques d’inondation et réduisant la capacité des écosystèmes à se régénérer ;
- La déforestation, les érosions des sols, et l’absence de mesures de conservation des sols favorisent l’érosion, menaçant les infrastructures et les habitations ;
- Plusieurs types d’inondations, notamment celles dues aux crues des cours d’eau, à la remontée rapide des rivières et aux crues du fleuve Congo, provoquant le déplacement de la population ;
- Le mauvais drainage des eaux pluviales, l’absence de systèmes de drainage efficaces aggrave les inondations et l’érosion ;
- L’absence de la politique verte relative à la réhabilitation et la création des corridors écologiques urbains des zones à risque.
Sans action d’ici 2050
Les conséquences des projections d’ici 2050 sans action sont, notamment:
- Inondations chroniques et destruction d’infrastructures: les inondations deviendront plus fréquentes et intenses, causant des dégâts majeurs aux routes, écoles, hôpitaux et habitations ; et les quartiers informels, souvent situés en zones basses, seront les plus touchés, avec des pertes humaines et matérielles récurrentes.
- Aggravation des érosions et des glissements de terrain: les érosions des pentes de collines et des berges du fleuve Congo s’intensifieront, menaçant les habitations et les infrastructures ; et les glissements de terrain deviendront plus fréquents, surtout dans les zones densément peuplées.
- Crise de l’eau et insécurité alimentaire: le stress hydrique s’aggravera, avec une baisse de la disponibilité en eau potable ; et la production agricole périurbaine sera affectée par les sécheresses et les sols dégradés, menaçant la sécurité alimentaire locale.
- Santé publique en danger: la hausse des maladies hydriques (choléra, typhoïde) liée aux inondations et à la mauvaise gestion des eaux usées ; l’augmentation des maladies respiratoires dues à la pollution de l’air et aux températures extrêmes ; et les risques accrus de malnutrition, surtout chez les enfants et les femmes enceintes.
- Pertes économiques majeures : les coûts liés aux catastrophes naturelles et aux phénomènes climatiques extrêmes, à la reconstruction et à la perte de productivité seront insoutenables pour les finances de l’Etat congolais.
- Déplacement de populations et tensions sociales : des milliers de personnes pourraient être déplacées chaque année à cause des inondations et de l’érosion, cela entraînerait une pression accrue sur les services sociaux, les logements et les ressources, avec un risque de conflits locaux.
En résumé, sans mesures d’atténuation et d’adaptation d’ici 2050, le Gouvernement Congolais pourrait perdre des milliards de dollars en infrastructures et en capital humain ; des millions d’habitants seront exposés à des risques sanitaires, alimentaires et environnementaux ; et la ville deviendra de plus en plus ingérable, avec des crises humanitaires récurrentes.
Réseau des corridors écologiques urbains : une des solutions durables
La nouvelle Loi n° 24/020 du 30 décembre 2024 modifiant et complétant la loi n° 14/003 du 11 février 2014 relative à la conservation de la nature, a ouvert la voie à la création d’aires protégées communautaires, dont le projet phare est le « Couloir vert Kivu-Kinshasa », crée au travers le Décret n°25/01 du 15 janvier 2025 portant création de l’Aire Protégée à Vocation de Reserve Communautaire dénommée « Couloir Vert Kivu-Kinshasa », qui s’étend sur une superficie de 544 270 km². Ce projet ambitieux de création de la plus grande réserve forestière tropicale au monde a été brillamment présenté par SEM le Président Felix Antoine TSHISEKEDI TSHILOMBO, lors du Forum économique mondial de Davos, en date du 22 janvier 2025, ce qui constitue une initiative écologique et économique majeure pour la RDC.
Dans l’énoncé des limites du Décret de création du Couloir Vert Kivu-Kinshasa, les 24 communes de la ville de Kinshasa se situent dans l’aire du Couloir Vert Kivu-Kinshasa et dans les zones prioritaires pour la conservation et le développement de l’économie verte. La réhabilitation et la création du réseau des corridors écologiques urbains sur des zones à risque de Kinshasa cadrent et s’inscrivent dans la vision globale du « Couloir Vert Kinshasa-Kivu ».
Le réseau urbain des corridors écologiques assurera la connectivité écologique urbaine des zones basses inondables, des berges des cours d’eaux, et des sites érosifs et glissement de terrains, et fournira des services écosystemiques supplémentaires pour les populations, notamment:
- La réduction du vent sur une distance de 8 à 10 fois la hauteur des arbres ou des arbustes, ce qui peut diminuer l’assèchement des plantes, l’érosion éolienne et augmenter la disponibilité de l’eau pendant la saison sèche;
- La réduction de la vitesse des eaux de ruissellement et donc la protection des sols contre l’érosion hydrique, la favorisation de la recharge de la nappe phréatique par l’infiltration et la favorisation de la sédimentation des particules de sol avant qu’elles ne se retrouvent dans les cours d’eau ;
- Le stockage de l’eau et la libération graduelle, ce qui peut diminuer l’assèchement du sol pendant la saison sèche et réduire l’effet des inondations ;
- La diversification des sources de revenus par la récolte de fruits, de noix, de champignons ou de matière ligneuse ;
- L’augmentation de la valeur du paysage ;
- L’amélioration de la santé des écosystèmes aquatiques et la diminution des risques de prolifération des cyanobactéries en créant de l’ombrage, en fournissant des débris au cours d’eau et en filtrant les éléments nutritifs ;
- La favorisation de la stabilisation des sols des berges, donc limiter la perte de surface par l’érosion et le décrochage des berges et ainsi diminuer les coûts associés à l’entretien des fossés et à la stabilisation des berges par les travaux mécaniques.
Par ailleurs, le réseau des corridors écologiques créé ou réhabilité va améliorer la qualité de vie urbaine par des espaces verts qui pourront servir de lieux de détente et de loisirs. Le réseau va constituer un moyen de gérer des eaux pluviales et de restructurer de l’espace urbain. Ouvrera des perspectives nouvelles et offrira des opportunités pour un aménagement urbain prenant en compte des enjeux environnementaux, paysagers et sociaux. Va contribuer à lutter contre les pollutions et à la réhabilitation de la couverture végétale, au développement socio-économique et à la création d’emplois. Et Fera de Kinshasa un «EcoVille ou Ville écologique ».
Mesures préventives, urgentes et concrètes à prendre d’ici 2050
D’ici 2050, sans actions immédiates, concrètes et intelligentes, l’interaction entre des phénomènes météorologiques et climatiques extrêmes, d’une part, et des systèmes humains et naturels exposés et vulnérables, d’autre part, va engendrer des catastrophes dramatiques et irréversibles à Kinshasa.
Hormis les options de gestion de risque déjà entreprises par le Gouvernement Congolais pour diminuer l’exposition et la vulnérabilité face aux dangers, Il est urgent d’intégrer dans tous les plans de gestion de risque, les mesures de réhabilitation et de création des corridors écologiques urbains des zones à risque.
Les mesures préventives, urgentes et concrètes à prendre sont, notamment :
- Le renforcement des mesures d’interdiction de construire sur des zones à risque élevé ;
- L’interdiction formelle de construire sur des collines et des terrains accidentés de pente de plus de 5% ;
- L’interdiction formelle de défricher et couper les arbres sur des collines et des terrains accidentés de pente de plus de 5% ;
- L’aménagement des zones tampons de plus de 50 mètres de part et d’autre le long des berges des cours d’eau et le reboisement des plantes à usages multiples;
- L’aménagement de zones tampons de plus de 100 mètres de rayons autour de source d’eaux et le reboisement des plantes à usages multiples;
- L’aménagement de zones tampons de plus de 100 mètres de part et d’autre le long des sites érosifs et glissements de terrains et le reboisement des plantes antiérosifs à usages multiples;
- Le reboisement des zones inondables par les ombrophytes à usages multiples.
Agissons maintenant et ensemble
Nous vaincrons les catastrophes à Kinshasa
MALUEKI TOKO,
Coordonnateur du Bureau d’Etudes Kongo Conseil Environnement (KCE)

