L’intérêt du Qatar pour la RDC n’a rien d’un hasard diplomatique. Ce pays agit comme les autres puissances qui l’ont précédé, la Chine, les Émirats, la Turquie, la France, toutes attirées par l’ampleur des ressources minières, agricoles et énergétiques de la RDC. Sur la surface, l’arrivée d’un investisseur riche paraît être une bonne nouvelle, presque une promesse de renouveau économique. Pourtant, derrière les communiqués officiels et les images de poignées de mains, une question plus profonde s’impose. Ces investisseurs viennent-ils vraiment investir dans la RDC en tant qu’économie vivante, ou viennent-ils négocier avec un État qui se comporte comme le seul acteur économique du pays.
La stratégie du Qatar permet de comprendre la réponse. Ce pays se tourne directement vers le gouvernement congolais et laisse de côté le secteur privé national. Les discussions se déroulent au niveau ministériel, les accords se signent entre chancelleries, et les délégations se rencontrent dans les salons officiels. Pendant ce temps, les entreprises congolaises, qui devraient être au cœur de tout partenariat durable, restent invisibles. Aucun dialogue avec les chambres de commerce, aucune rencontre avec les entrepreneurs locaux, aucun projet conçu avec les industries nationales. Les investisseurs étrangers ne voient pas dans le tissu économique congolais un partenaire stratégique, mais un espace vide qui n’offre ni capacité, ni structure, ni visibilité.
La question que l’on repousse trop souvent revient alors avec force. Pourquoi choisissent-ils d’éviter les entreprises congolaises. Est-ce une précaution face à un environnement jugé fragile, une préférence pour la simplicité administrative, ou la reconnaissance implicite que nos institutions ne donnent pas encore confiance. Que révèle ce choix sur la solidité de notre économie, sur la crédibilité de nos entreprises, sur la capacité de la RDC à imposer ses intérêts dans une relation d’investissement. Avant de reprocher aux autres de nous contourner, il faut avoir le courage d’examiner notre propre manque de préparation. Un pays qui ne rend visible aucun acteur économique autre que son État ne peut s’étonner que les investisseurs se comportent comme s’il n’y avait personne d’autre avec qui parler.
Un pays incapable d’absorber les grands investissements
Le premier obstacle qui saute aux yeux est la fragilité du tissu économique national. La RDC ne dispose pas d’entreprises suffisamment solides pour porter la technologie, le capital ou la gouvernance qu’exige un méga-projet moderne. Lorsque l’on compare notre paysage économique à celui d’un pays émergent classique, on voit immédiatement l’écart. Ailleurs, un investisseur peut identifier des acteurs locaux capables de cofinancer, de gérer des opérations complexes ou de soutenir des chaînes de valeur. En RDC, ce maillon n’existe presque pas. Face à ce vide, les investisseurs étrangers préfèrent fonctionner avec leurs propres sous-traitants et réseaux internationaux. Ils ne contournent pas les entreprises congolaises par manque de respect, ils les contournent parce qu’elles n’apparaissent pas comme des partenaires capables d’absorber le choc d’un investissement lourd.
Cette difficulté est amplifiée par une absence presque totale de données fiables sur l’économie réelle. Il est impossible d’identifier clairement combien d’entreprises fonctionnent, quelles sont leurs capacités financières, quels segments de marché elles occupent ou quelles sont leurs performances sectorielles. Un investisseur sérieux ne peut pas prendre de décision dans un brouillard statistique permanent. Cette invisibilité structurelle ne touche pas seulement les capitaux privés étrangers. Elle affecte aussi les financements publics internationaux. La Banque mondiale, le FMI et d’autres institutions de développement mettent à disposition des lignes de crédit qui pourraient soutenir des projets d’infrastructure, d’énergie ou d’agriculture. Faute de porteurs de projets crédibles et de structures capables de gérer ces fonds, une partie de ces financements stagne ou est réorientée vers d’autres pays jugés mieux préparés. L’argent existe parfois. C’est la capacité à l’utiliser qui manque.
À cela s’ajoute le poids écrasant d’un informel resté à l’état primitif. Le problème n’est pas seulement que plus de quatre cinquièmes de l’activité économique échappent à la formalisation, ni qu’il manque des bilans certifiés, de la gouvernance ou de la conformité. Dans des pays comme l’Italie ou la Chine, l’informel peut jouer un rôle productif et servir de vivier artisanal ou d’espace d’innovation. En RDC, il reste entièrement une économie de survie qui ne produit pas, ne transforme pas et ne crée aucune valeur ajoutée. Il ne s’agit que d’activités commerciales très limitées qui permettent de maintenir une famille ou un quartier, mais qui sont incapables de soutenir un partenariat industriel ou d’absorber un transfert de technologie. Tant que cette économie invisible et primitive dominera, aucune chaîne de valeur ne pourra émerger. L’informel primitif ne crée pas d’industrie, il empêche même l’industrie de naître.
Enfin, le vide institutionnel complète le diagnostic. Le pays ne dispose d’aucune plateforme permettant aux investisseurs étrangers d’obtenir une vision claire du tissu économique congolais. Ils n’ont accès ni aux parts de marché des entreprises locales, ni à leurs capacités de production, ni à leurs volumes d’exportation, ni à leurs chaînes d’approvisionnement, ni à leurs indicateurs de performance. Rien n’existe pour mesurer la santé financière d’un secteur, la concentration de la concurrence, le niveau de spécialisation d’une région ou la capacité réelle d’une PME à intégrer un projet. Il n’existe pas de répertoire fiable des sociétés crédibles, pas de base de données sectorielle, pas de cartographie des opportunités, pas d’espace où une ambition nationale structurée pourrait rencontrer le capital international. Lorsque l’investisseur arrive, il ne voit rien. Il ne trouve personne. Il choisit alors la route la plus simple, celle qui contourne tout le pays. Il va vers le gouvernement, il signe, il exécute, il repart. Et le citoyen congolais finit par comprendre que malgré les annonces de milliards qui défilent, sa vie ne change pas. Tant que l’économie nationale restera incapable d’absorber un investissement, aucun investissement ne profitera réellement au pays. Il passera comme une pluie qui ne mouille pas.
Un pays perçu comme non sécuritaire pour les investissements
La question de la sécurité pèse lourd dans la manière dont les investisseurs perçoivent la RDC. Les tensions persistantes à l’Est, les conflits à répétition et les incertitudes politiques créent une impression constante de risque. Dans l’univers de l’investissement, la première variable qui compte est la prévisibilité. Un investisseur peut accepter la pauvreté d’un pays, supporter une administration lente, travailler dans un environnement sous-équipé, mais il ne peut pas engager du capital dans un espace où l’avenir immédiat est imprévisible. Malheureusement, notre pays ne projette pas l’image d’un territoire où l’on peut anticiper avec sérénité. Le risque est partout, et il semble même peser sur la survie des acteurs économiques les plus modestes. On en arrive à une situation presque absurde où un producteur de cure-dents, de savons ou même de bonbons cherche la bénédiction du président de la République pour simplement exister. Quand l’économie dépend de la protection politique pour fonctionner, plus rien n’est un marché, tout devient un privilège.
À cette insécurité physique et institutionnelle s’ajoute une absence totale de mécanismes de couverture du risque. Là où d’autres pays disposent de fonds de compensation, d’agences de garantie et de systèmes d’arbitrage qui protègent les investisseurs, la RDC place la totalité de la charge sur leurs épaules. Celui qui veut investir doit assurer lui-même sa sécurité, financer sa propre protection juridique, négocier sa stabilité opérationnelle et espérer que tout tienne. Même avec ces efforts, rien ne garantit que les règles du jeu resteront les mêmes dans six mois. Cette vulnérabilité pousse logiquement les investisseurs à éviter les engagements longs et à privilégier des arrangements rapides et centralisés avec le gouvernement, sans construire de partenariats avec le secteur privé national.
Le défi le plus profond reste toutefois la faiblesse du système judiciaire. Les investisseurs savent que si un litige survient, ils ne peuvent s’appuyer sur la rapidité, l’impartialité ou la capacité des tribunaux à faire respecter un contrat. Les Congolais eux-mêmes l’expérimentent quotidiennement. Une justice lente, imprévisible et parfois influençable transforme chaque contrat en simple intention. Dans un tel environnement, une co-entreprise n’est pas un partenariat, mais un pari. Rien ne garantit que l’accord sera appliqué, rien ne protège le partenaire faible, rien ne décourage l’abus de pouvoir. Tant que la justice ne sert pas d’arbitre neutre, l’économie ne peut pas grandir. Elle reste suspendue à la politique, exposée au risque et incapable d’attirer des investissements qui transforment réellement une nation.
Que faire pour inverser la dynamique
Les nations qui fonctionnent avec une vision stratégique, comme le Qatar, réfléchissent déjà à l’horizon de leurs prochaines générations. Elles savent que la rente énergétique ne durera pas éternellement. Elles utilisent leurs fonds souverains comme des instruments de placement intergénérationnel. Elles diversifient, elles achètent de la stabilité, elles achètent du futur. Elles scrutent la planète à la recherche de poches de croissance. Elles parient sur les pays capables de transformer un investissement en valeur durable. Lorsque le Qatar se tourne vers l’Afrique, il ne cherche pas seulement un rendement financier immédiat, il cherche un sol fertile pour la sécurité de ses enfants et petits-enfants. Et ce simple fait devrait faire réfléchir la RDC. Que voient-ils chez nous. Une opportunité ou un pari trop risqué pour y engager leur avenir.
Pour les attirer et surtout pour les retenir, il faut un environnement institutionnel crédible. Un pays moderne possède une base de données nationale des entreprises, un outil qui permet de savoir quelles PME sont viables, performantes et dignes de confiance. L’ONEM et la DGI devraient être des producteurs d’informations économiques précises et accessibles, pas des mystères administratifs. Le pays doit disposer d’outils de certification capables d’offrir de la visibilité aux entreprises congolaises. Aucune économie ne peut inspirer confiance si elle reste invisible. Une économie qui se documente, qui se montre, qui se mesure, ouvre la porte aux partenariats internationaux. Une économie opaque, elle, invite uniquement au contournement.
Le deuxième pilier concerne la justice. Aucun investisseur rationnel ne prend des engagements de long terme dans un pays où la loi ne protège ni son capital ni son contrat. Sans tribunaux commerciaux fonctionnels, sans arbitrage véritablement indépendant, sans agence nationale capable de garantir les investissements, la confiance reste un vœu pieux. Le discours politique ne rassure personne. Seules les institutions le font. Un environnement où la justice est lente, fragile ou influençable est un environnement où chaque contrat devient une promesse incertaine. Et personne ne bâtit un projet industriel sérieux sur une promesse incertaine.
Le troisième pilier touche à la structure même du secteur privé. Il faut renforcer le tissu entrepreneurial congolais et créer un écosystème moderne pour les échanges commerciaux. L’État doit cesser d’être le passage obligé entre l’étranger et l’économie nationale. Il doit exiger la participation réelle des entreprises congolaises dans chaque investissement, avec du contenu local, du transfert de technologie, de la formation et des co-entreprises avec une part majoritaire ou significative détenue par des nationaux. Sans cette architecture, les investissements étrangers se comportent comme des enclaves. Ils entrent, exploitent, repartent, sans irriguer le reste de l’économie. Un pays qui ne possède pas son propre secteur privé devient simplement un territoire à louer.
Mais il faut aussi reconnaître une vérité difficile. Il n’y a pas grand-chose à investir dans un pays qui porte l’une des plus fortes concentrations d’extrême pauvreté au monde. Un marché intérieur appauvri limite la demande, réduit la productivité et fragilise toute chaîne de valeur. Le capital étranger peut entrer, mais il ne trouve pas d’écosystème capable de l’absorber. Un pays où la majorité survit ne peut pas offrir les conditions d’une économie créatrice de richesse. Tant que cette réalité demeure, les investisseurs continueront de venir pour extraire, jamais pour construire.
Amédée Mwarabu

