Par Lucas Alouma
Le sacrifice est sans doute l’un des mots les plus employés dans le discours politique congolais, mais aussi l’un des plus mal compris. À force d’être invoqué dans tous les contextes, il semble avoir perdu sa véritable signification. Pis encore, il a été progressivement détourné de son sens originel.
Pourtant, toute vie repose sur le sacrifice.
L’existence même est une succession d’équilibres rendus possibles parce que certaines réalités se donnent au profit d’autres. Dans le règne animal comme dans le règne végétal, la vie se nourrit de la vie. Chaque génération consent des efforts, renonce à une part d’elle-même et transmet ce qu’elle a reçu afin que la suivante puisse exister.
Le sacrifice n’est donc pas une anomalie de la nature ; il constitue l’une des lois fondamentales qui gouvernent l’univers vivant.
Les grandes traditions religieuses expriment cette même vérité. Dans la foi chrétienne, le salut de l’humanité est présenté comme l’aboutissement du sacrifice volontaire du Christ. Au-delà de sa dimension théologique, ce récit rappelle qu’aucune œuvre de portée universelle ne s’accomplit sans renoncement.
L’histoire des peuples confirme également cette réalité.
Les nations qui jouissent aujourd’hui d’une stabilité politique, d’institutions solides et d’un haut niveau de développement n’ont pas été bâties sans épreuves. Derrière les infrastructures modernes, les universités prestigieuses, les systèmes de santé performants et les économies prospères se trouvent des générations entières qui ont accepté des privations, travaillé avec persévérance et parfois payé un prix extrêmement élevé pour construire un avenir meilleur.
Nous admirons volontiers les résultats, mais nous oublions souvent les sacrifices qui les ont rendus possibles.
Cette vérité prend une dimension particulière lorsqu’elle est appliquée à la politique.
Contrairement à de nombreuses autres disciplines, la politique ne se mesure pas seulement à la qualité des idées qu’elle produit, mais surtout à leur capacité à transformer concrètement la société. Elle est l’art de porter la responsabilité du destin collectif.
À ce titre, elle devrait être comprise comme un véritable sacerdoce.
Entrer en politique ne devrait jamais signifier accéder à des privilèges. Cela devrait signifier accepter de placer son temps, son intelligence, sa tranquillité, sa réputation et parfois même sa sécurité au service de la communauté nationale.
Le responsable politique n’est pas appelé à être le premier bénéficiaire de l’État.
Il devrait en être le premier serviteur.
C’est précisément sur ce point que se situe, selon moi, l’une des plus grandes inversions de valeurs observées dans plusieurs pays africains, et particulièrement en République démocratique du Congo.
Le sacrifice, qui devrait être assumé en priorité par ceux qui exercent le pouvoir, est souvent transféré vers ceux qui devraient en être les bénéficiaires.
On demande au peuple de supporter les privations.
On demande aux militaires de consentir au sacrifice suprême.
On demande aux enseignants, aux médecins, aux magistrats et aux fonctionnaires de travailler dans des conditions difficiles au nom de l’intérêt national.
Mais, dans le même temps, certains responsables politiques considèrent l’exercice du pouvoir comme une occasion d’accumuler des avantages matériels, de protéger leurs intérêts particuliers ou de consolider leurs réseaux d’influence.
Le sacrifice change alors de direction.
Il ne monte plus du sommet vers la base ; il remonte de la base vers le sommet.
Or, une telle inversion est contraire à la logique même du service public.
Dans toute société bien gouvernée, plus une responsabilité est élevée, plus l’exigence morale devrait être forte. Les plus hautes fonctions de l’État ne devraient pas offrir davantage de privilèges ; elles devraient imposer davantage de renoncements.
L’histoire montre d’ailleurs que les dirigeants qui ont durablement marqué leurs nations sont rarement ceux qui ont recherché leur enrichissement personnel. Ils ont souvent accepté de sacrifier leur confort, leur carrière, leur liberté, parfois même leur vie, pour défendre une vision dépassant leur propre personne.
À l’inverse, les fortunes construites grâce à l’abus du pouvoir s’accompagnent fréquemment d’une perte de crédibilité, d’un isolement progressif ou d’une condamnation par l’histoire. Même lorsque la justice humaine tarde à agir, la mémoire collective finit souvent par distinguer ceux qui ont servi de ceux qui se sont servis.
Les femmes et les hommes qui sollicitent la confiance du peuple devraient donc mesurer la portée de leur engagement.
Être élu ne signifie pas recevoir un privilège ; cela signifie accepter une charge.
Exercer le pouvoir ne consiste pas à bénéficier des ressources publiques, mais à devenir, en quelque sorte, l’offrande volontaire que la nation présente à son propre avenir.
Un peuple ne confie pas son destin à des dirigeants pour qu’ils vivent mieux que lui. Il leur confie cette responsabilité afin qu’ils acceptent les contraintes nécessaires pour améliorer durablement la condition de tous.
C’est pourquoi la politique exige une préparation intellectuelle, une maturité morale et une conscience profonde du sacrifice qu’elle implique. Sur ce, ne devraient pas faire la politique des personnes en quête des besoins existentiels, des jeunes qui n’ont pas encore fondé une vraie famille, des parvenus envieux des biens matériels, des jeunes femmes en période de maternité, des personnes immatures et versatiles, etc.
En République démocratique du Congo, cette compréhension reste encore insuffisamment partagée.
Nous glorifions le sacrifice du soldat tombé au front, celui du fonctionnaire qui travaille sans moyens ou celui du citoyen qui endure les difficultés quotidiennes.
Ces sacrifices sont réels et méritent le respect.
Mais le sacrifice le plus attendu demeure celui du dirigeant lui-même : renoncer aux privilèges inutiles, placer l’intérêt général avant les intérêts particuliers, résister aux pressions, dire parfois non à ses proches, accepter l’impopularité lorsqu’elle sert le bien commun et faire preuve d’exemplarité jusque dans la gestion des ressources publiques.
C’est cette forme de sacrifice qui fonde la grandeur du leadership.
Tant que le coût du pouvoir sera supporté principalement par le peuple, tandis que ses bénéfices resteront concentrés entre les mains d’une minorité, notre gouvernance demeurera prisonnière d’un paradoxe qui freine le développement national.
Le jour où ceux qui exercent le pouvoir accepteront d’être les premiers à consentir les plus grands sacrifices, la politique retrouvera sa véritable noblesse : celle d’un service rendu à la nation plutôt qu’un moyen d’ascension personnelle. L’exemple de Patrice Lumumba est le seul qui a traversé l’histoire donnant du sens à notre existence en tant qu’une nation, bien au delà des tentatives politiciennes qui se sont succédées sans produire une véritable présence de l’’Etat.
loucasalouma@yahoo.fr
