PAR JOSE M. BAKIMA
Introduction — Lorsque l’histoire appelle un peuple à se relire
Il existe des moments dans la vie des nations où l’événement politique dépasse l’événement lui-même.
L’annonce d’un dialogue national inclusif en République démocratique du Congo appartient à cette catégorie de moments où une société est appelée non seulement à résoudre une crise, mais à interroger les conditions profondes de sa propre continuité.
Car la question congolaise n’est pas uniquement celle d’un conflit armé, d’une compétition politique ou d’une difficulté institutionnelle.
Elle est plus profonde :
Comment une nation immense, riche d’une histoire millénaire, traverse-t-elle les ruptures successives sans perdre le fil de son existence ?
Le Continuisme propose une hypothèse :
Une société ne disparaît pas seulement lorsqu’elle perd son territoire, son pouvoir ou ses ressources. Elle disparaît lorsqu’elle perd la capacité de relier son passé, son présent et son avenir.
Le véritable enjeu du dialogue national congolais est donc celui-ci :
restaurer les continuités rompues afin de permettre au Congo d’entrer dans un nouveau cycle historique.
- La crise congolaise comme crise de continuité
La lecture habituelle des crises politiques privilégie les acteurs visibles :
- les dirigeants ;
- les partis ;
- les institutions ;
- les conflits armés ;
- les intérêts internationaux.
Ces dimensions existent, mais elles ne suffisent pas.
Une lecture continuiste cherche les fractures plus profondes.
La crise congolaise apparaît alors comme une accumulation de ruptures :
- Rupture entre l’État et la société
Depuis l’indépendance, le Congo cherche encore l’équilibre entre un État hérité de la colonisation et une société porteuse de multiples traditions historiques.
La question fondamentale demeure :
Comment faire de l’État une expression organique de la société plutôt qu’une structure simplement administrative ?
- Rupture territoriale
La crise de l’Est révèle une blessure majeure.
Le territoire n’est pas seulement un espace juridique défini par des frontières.
Il est une mémoire habitée.
Il contient :
- des histoires de communautés ;
- des transmissions intergénérationnelles ;
- des appartenances ;
- des relations anciennes.
Lorsque le territoire devient un espace permanent d’affrontement, c’est la continuité historique elle-même qui est fragilisée.
- Rupture générationnelle
Une nation ne vit que si chaque génération reçoit un héritage et peut transmettre un avenir.
Or une jeunesse congolaise grandit depuis plusieurs décennies dans un environnement marqué par :
- les crises répétées ;
- la défiance envers les institutions ;
- l’incertitude économique ;
- l’absence d’un grand récit national partagé.
La question devient alors :
Quel Congo voulons-nous transmettre ?
- Le Dikenga : comprendre le moment historique congolais
Le Dikenga, dans la perspective continuiste, n’est pas seulement un symbole cosmologique.
Il est une méthode de lecture du devenir.
Toute civilisation traverse des cycles :
- un temps de naissance ;
- un temps d’accomplissement ;
- un temps de crise ;
- un temps de renaissance.
La crise actuelle du Congo peut être comprise comme un passage critique entre deux cycles.
Le temps de la rupture
Le Congo contemporain porte encore les traces de plusieurs fractures historiques :
- la violence de la conquête coloniale ;
- l’interruption des trajectoires politiques après l’indépendance ;
- les guerres régionales ;
- la fragmentation des solidarités nationales.
Ces ruptures ont produit une perte de continuité.
Le temps du retournement
Mais dans la logique du Dikenga, la crise n’est jamais seulement une fin.
Elle peut être un passage.
Le moment actuel peut devenir un espace de transformation si la nation accepte de se regarder elle-même.
Le dialogue national pourrait alors représenter un point de retournement :
non pas le retour à l’ancien ordre,
mais l’entrée dans un nouvel âge politique.
III. Le Nkodia : la mémoire comme fondement de la reconstruction nationale
Une nation sans mémoire devient vulnérable aux récits imposés de l’extérieur.
Le Nkodia rappelle une idée essentielle :
- la continuité exige une mémoire active.
La RDC ne peut construire son avenir sans revisiter plusieurs dimensions de son histoire :
- les royaumes et sociétés précoloniales ;
- les civilisations du bassin du Congo ;
- les résistances historiques ;
- les luttes pour la souveraineté ;
- les expériences politiques depuis 1960.
Cette mémoire ne doit pas être une nostalgie du passé.
Elle doit devenir une ressource créatrice.
Une nation qui connaît son histoire possède une capacité supérieure à orienter son avenir.
- Le Mbongi : le dialogue comme restauration du lien
Le choix d’un dialogue impliquant les confessions religieuses et la société civile possède une portée symbolique particulière.
Dans la philosophie du Mbongi, la parole collective n’est pas simplement un échange d’opinions.
Elle est un mécanisme de restauration de l’équilibre communautaire.
Le Mbongi repose sur plusieurs principes :
- la parole partagée ;
- l’écoute ;
- la responsabilité collective ;
- la recherche d’un équilibre supérieur aux intérêts particuliers.
Appliqué au contexte actuel, cela signifie que le dialogue national ne devrait pas être seulement une négociation entre élites.
Il devrait devenir un moment où la nation congolaise se réinterroge :
- Qui sommes-nous ?
- Quelle communauté politique voulons-nous devenir ?
- Quel héritage voulons-nous transmettre ?
- Les leçons des autres renaissances nationales
L’histoire mondiale offre plusieurs exemples de nations ayant transformé des crises profondes en nouveaux commencements.
Afrique du Sud : transformer une fracture historique en pacte national
La transition sud-africaine a montré qu’une société divisée peut rechercher une nouvelle continuité lorsqu’elle accepte de confronter son passé.
Rwanda : reconstruire après l’effondrement du lien social
L’expérience rwandaise rappelle que la reconstruction d’un pays exige une réflexion sur la mémoire, la justice et la cohésion nationale.
Japon après 1945 : reconstruire par une nouvelle orientation civilisationnelle
Après une rupture historique majeure, le Japon a réorganisé son modèle national autour de la reconstruction économique, institutionnelle et culturelle.
Ces expériences diffèrent profondément du Congo.
Mais elles enseignent une même leçon :
une renaissance nationale commence toujours par une redéfinition du lien entre mémoire, institutions et avenir.
- Vers une République enracinée ?
Le dialogue national pourrait ouvrir une réflexion plus vaste sur la nature même de l’État congolais.
La question n’est pas seulement :
Comment améliorer les institutions existantes ?
Elle est :
Comment construire un État qui soit enraciné dans l’histoire du peuple qu’il gouverne ?
Une République enracinée ne signifie pas un retour au passé.
Elle signifie :
- un État moderne mais historiquement conscient ;
- une démocratie mais nourrie par les formes locales de délibération ;
- une économie ouverte mais orientée vers la souveraineté ;
- une politique qui pense aux générations futures.
C’est cette articulation entre modernité et profondeur historique qui peut donner au Congo une nouvelle continuité.
Conclusion — Le dialogue comme choix civilisationnel
Le dialogue national annoncé en RDC sera peut-être jugé comme un épisode politique parmi d’autres.
Mais il peut devenir davantage.
Il peut devenir un moment où le Congo cesse seulement de gérer ses crises et commence à construire son avenir.
La question décisive n’est pas :
Qui sortira vainqueur du dialogue ?
La question est :
Quelle continuité nouvelle ce dialogue permettra-t-il de créer ?
Car les nations ne se construisent pas uniquement par des constitutions, des élections ou des accords.
Elles se construisent par la capacité d’un peuple à relier :
- la mémoire de ses ancêtres,
- la responsabilité du présent,
- et l’espérance des générations futures.
Le Congo se trouve peut-être devant une nouvelle étape de son Dikenga.
Après les temps de rupture peut venir le temps de la renaissance.
Mais celle-ci ne sera possible que si le dialogue devient non pas un simple arrangement politique, mais un véritable Mbongi national, capable de restaurer le Cercle.

