Lucas Alouma

L’opinion dominante considère l’enfance comme une simple période transitoire de l’existence humaine. Selon cette conception, tout individu naît enfant, grandit, devient adulte, puis vieillit : l’enfance ne serait qu’un passage imposé par les lois naturelles de l’évolution biologique.

D’autres y voient essentiellement une période de vulnérabilité qui justifie une protection sociale particulière. Certains encore l’associent à l’innocence, estimant que les fautes commises par un enfant sont naturellement excusables parce qu’elles procèdent de son immaturité.

Ces approches ne sont pas entièrement fausses, mais elles demeurent incomplètes. Elles décrivent les manifestations visibles de l’enfance sans en saisir la profondeur. Car l’enfance n’est pas seulement un phénomène biologique ou psychologique ; elle constitue également une réalité spirituelle qui révèle quelque chose de fondamental sur la condition humaine et sur le projet même de Dieu pour l’humanité.

L’enfance n’est donc pas un âge que l’on abandonne ; elle est un état existentiel auquel l’homme est continuellement appelé.

1. L’enfance face à Dieu : l’état permanent du croyant

Il est remarquable que Dieu appelle les hommes Ses enfants et non des adultes affranchis de toute dépendance. Dès la création, aucun être humain n’est venu au monde à l’âge adulte. Tous entrent dans l’existence par l’enfance. Ce choix n’est certainement pas le fruit du hasard.

Tout au long des Écritures, Dieu manifeste une attention particulière envers les enfants. Jésus-Christ révélera pleinement ce mystère lorsqu’il déclare :

> « Laissez venir à moi les petits enfants… car le Royaume de Dieu est pour ceux qui leur ressemblent. »

Cette parole dépasse largement la simple protection des enfants. Elle révèle que l’enfance constitue un modèle spirituel permanent. L’humilité, la confiance, la simplicité, la capacité d’apprendre, la dépendance volontaire envers Dieu et l’absence d’orgueil sont les caractéristiques de celui qui entre dans le Royaume.

L’Évangile ne cherche donc pas à fabriquer des adultes autosuffisants ; il cherche à faire des disciples, c’est-à-dire des enfants de Dieu qui demeurent dans une relation permanente de confiance envers leur Père.

L’enfance devient ainsi non pas une étape à dépasser, mais une condition spirituelle à conserver.

2. L’enfance face à la famille : le premier sanctuaire de la personne

La famille constitue le premier environnement confié par Dieu pour accompagner cette condition particulière qu’est l’enfance.

La vulnérabilité physique de l’enfant exige naturellement davantage de protection, davantage d’attention, davantage d’amour et davantage de patience. Les parents ne sont pas simplement responsables de nourrir leurs enfants ; ils sont les premiers gardiens de leur développement moral, affectif, intellectuel et spirituel.

Malheureusement, partout dans le monde, l’enfance souffre.

Dans de nombreuses sociétés africaines, beaucoup d’enfants sont victimes de violences, d’abandons, de pauvreté ou de négligence.

Dans plusieurs pays industrialisés, la souffrance prend une autre forme : les enfants sont très tôt exposés à une accumulation de connaissances techniques et académiques sans véritable fondement spirituel ou moral. L’intelligence est développée, mais le caractère demeure souvent sans repères.

La montée de la violence, du banditisme juvénile, des addictions et de la perte des valeurs ne constitue pas un phénomène spontané. Elle révèle les défaillances des deux principales institutions auxquelles l’enfant est confié : la famille, à qui Dieu remet l’enfant, et l’école, à qui la société confie son éducation.

L’Église, quant à elle, joue un rôle essentiel d’inspiration et d’orientation morale, mais elle ne possède ni la responsabilité quotidienne, ni les moyens institutionnels qui appartiennent à la famille et à l’école.

3. L’enfance face à l’école : repenser le paradigme éducatif

C’est ici que se situe le fondement de la vision pédagogique de l’École Chrétienne Le Rocher.

L’école moderne considère souvent l’enfant comme un adulte inachevé qu’il faudrait remplir de connaissances. Toute son organisation repose sur cette logique : enseigner davantage, contrôler davantage, évaluer davantage.

Mais si cette conception était incomplète ?
Et si l’enfant possédait déjà, dès son origine, des ressources extraordinaires que l’école devrait d’abord découvrir avant de chercher à les modeler ?

L’enfant n’est pas un vase vide.

Il porte en lui des capacités naturelles d’apprentissage, d’émerveillement, de créativité, de coopération, d’empathie et même d’autorégulation que l’adulte a souvent perdues avec le temps.

L’école devrait donc être moins un lieu de fabrication des individus qu’un environnement favorisant l’épanouissement de potentialités déjà présentes.

Sa première mission n’est pas d’imposer un modèle uniforme, mais de créer les conditions permettant à chaque enfant de révéler les richesses que Dieu a déposées en lui.

Cette conviction conduit à une autre compréhension du rôle de l’enseignant.

L’enseignant n’est plus uniquement celui qui transmet un savoir ; il devient un observateur, un accompagnateur, un révélateur de talents et un guide.

En réalité, les éducateurs ont autant à apprendre des enfants que les enfants ont à apprendre d’eux.

Les recherches contemporaines en neurosciences, en psychologie du développement et en pédagogie active rejoignent d’ailleurs cette intuition : l’enfant apprend davantage lorsqu’il explore, expérimente, coopère et construit lui-même ses connaissances.

À l’École Chrétienne Le Rocher, cette vision se traduit notamment par notre approche de l’école inclusive.

Nous avons constaté que, lorsqu’un enfant à besoins spécifiques est accueilli dans un environnement profondément bienveillant, imprégné de valeurs chrétiennes, sécurisé et accompagné selon ses particularités, des progrès inattendus deviennent possibles. Dans plusieurs situations, nous avons observé chez certains enfants de remarquables capacités d’adaptation, de résilience et parfois même de restauration de leurs compétences. Ces expériences nous invitent à reconnaître les étonnantes ressources que chaque enfant porte en lui, sans pour autant en faire une règle générale.

Cette expérience nous conduit à penser que le potentiel de l’enfance demeure largement sous-exploré.

L’éducation de demain devra investir davantage dans la recherche sur les capacités intrinsèques de l’enfant plutôt que dans la seule multiplication des contenus scolaires.

Le véritable respect de l’enfant ne consiste donc pas uniquement à lui garantir des droits ou à améliorer ses conditions de vie.

Il consiste également à reconnaître qu’il est porteur d’une sagesse, d’une créativité et d’un potentiel dont notre humanité adulte a encore beaucoup à apprendre.

Les adultes commettent parfois l’erreur de croire qu’ils possèdent seuls le monopole du savoir et de la vérité. Ils élaborent des systèmes éducatifs toujours plus complexes, comme si l’enfant n’était qu’une matière à façonner.

Il ne s’agit évidemment pas de supprimer l’enseignement. Celui-ci demeure indispensable.
En revanche, il devient nécessaire d’en redéfinir les limites et les finalités.

L’école de demain devra privilégier un environnement favorable, une socialisation fondée sur les valeurs chrétiennes, un accompagnement personnalisé et une pédagogie qui révèle les dons de chaque enfant plutôt qu’un modèle rigide centré exclusivement sur la transmission verticale des connaissances.

Car si l’humanité souhaite retrouver un équilibre durable avec elle-même, avec les autres et avec la création, elle gagnerait peut-être à regarder l’enfance non comme une faiblesse à dépasser, mais comme une source permanente d’inspiration et une école de vie.

loucasalouma@yahoo.fr

By amedee

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