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Par Lucas Alouma

AGOA signifie African Growth and Opportunity Act, que l’on peut traduire par « Loi sur la croissance et les opportunités économiques en Afrique ».

C’est une loi commerciale américaine adoptée en 2000. Son principe est simple : les États-Unis accordent à certains pays d’Afrique subsaharienne remplissant des critères d’éligibilité la possibilité d’exporter de nombreux produits vers le marché américain sans payer les droits de douane normalement applicables.

L’AGOA n’est donc ni une aide financière ni un programme de subventions. C’est essentiellement un avantage d’accès au marché américain.

Pour la RDC, l’intérêt peut être illustré simplement : si une entreprise congolaise transforme du cacao, du café ou un autre produit admissible et respecte les conditions d’origine et les normes américaines, l’AGOA peut lui permettre d’entrer sur le marché américain avec un avantage tarifaire par rapport à un produit similaire provenant d’un pays ne bénéficiant pas de ce régime.

Mais c’est précisément là que se trouve le problème économique : l’AGOA ouvre la porte, mais ne fabrique pas ce qui doit passer par cette porte. Il appartient à la RDC de développer la production, la transformation, la normalisation, la certification, la logistique et les entreprises exportatrices capables d’en profiter.

« Les États-Unis offrent un accès préférentiel à leur marché ; à l’Afrique de construire l’appareil productif capable de transformer cet accès en richesse. »

Oui, cette prolongation peut être une vraie opportunité pour la RDC, mais à une condition : ne pas confondre accès préférentiel au marché américain et capacité réelle d’exporter. L’AGOA supprime ou réduit l’obstacle tarifaire ; elle ne crée ni les produits, ni les volumes, ni la qualité, ni la logistique. La RDC est éligible à l’AGOA depuis sa réintégration en 2021, et le dispositif ouvre un accès en franchise de droits à plus de 1 800 produits, en plus de milliers de lignes déjà couvertes par le système général de préférences américain.

1. Quelles opportunités pour la RDC ?

La première opportunité serait de sortir progressivement d’un modèle d’exportation essentiellement minier pour développer des produits agricoles et agro-industriels à valeur ajoutée. Café, cacao, thé, miel, huiles végétales, épices, fruits séchés, produits forestiers transformés, artisanat, produits cosmétiques naturels ou certains textiles peuvent théoriquement trouver des niches sur le marché américain, sous réserve de satisfaire aux règles d’origine et aux normes américaines. L’expérience d’autres bénéficiaires montre que l’AGOA peut soutenir l’agriculture, le textile et la petite industrie lorsque le pays construit une véritable stratégie d’exportation.

Pour la RDC, l’intérêt stratégique est encore plus important : utiliser l’AGOA comme instrument d’industrialisation, et non simplement comme facilité douanière. Plutôt que d’exporter seulement une matière brute, il faut chercher la chaîne de valeur immédiatement supérieure : café torréfié et conditionné plutôt que café vert, cacao transformé plutôt que fèves uniquement, huiles raffinées et conditionnées plutôt que produits bruts, etc.

2. La RDC possède-t-elle aujourd’hui une offre réellement compétitive ?

Partiellement seulement. Nous disposons de produits potentiellement compétitifs, mais beaucoup moins d’entreprises capables de les exporter régulièrement vers les États-Unis à grande échelle.

C’est toute la différence entre avantage comparatif et avantage compétitif. La RDC possède un avantage comparatif extraordinaire : terre, climat, forêt, minerais, eau, diversité agricole et main-d’œuvre. Mais l’avantage compétitif suppose autre chose : productivité, normes, certification, emballage, traçabilité, financement, régularité des volumes, délais de livraison et maîtrise du marché américain.

Les données américaines montrent d’ailleurs que les importations en provenance de RDC restent modestes comparativement au potentiel économique du pays, ce qui indique une sous-utilisation importante du dispositif préférentiel.

Autrement dit, nous avons les produits, mais pas encore suffisamment les chaînes d’exportation.

3. Commerce bilatéral entre les USA et la RDC

Les statistiques les plus récentes montrent un phénomène particulièrement intéressant : le commerce de marchandises RDC–États-Unis a fortement augmenté en 2025, essentiellement grâce aux exportations congolaises vers les États-Unis.

Selon les données officielles de l’U.S. Trade Representative (USTR), le commerce bilatéral de biens a atteint environ 2,1 milliards USD en 2025, en concurrence de
219,1 millions USD pour
Importations congolaises et 1,9 milliard USD pour les exportations congolaises, avec un
Solde en faveur de la RDC ≈ 1,7 milliard USD.

Une évolution spectaculaire en 2025.
Les importations américaines en provenance de la RDC ont augmenté de 496,9 % en 2025, soit environ +1,6 milliard USD en une seule année. À l’inverse, les exportations américaines vers la RDC ont légèrement diminué de 3,7 %, à 219,1 millions USD.

Cela signifie qu’en 2024 les États-Unis n’avaient importé de RDC qu’environ 320 millions USD de marchandises, contre environ 1,9 milliard en 2025.

Et la tendance s’est encore fortement poursuivie au début de 2026. Les données issues de la même source indiquent que, sur les cinq premiers mois de 2026, les États-Unis avaient déjà importé 1,312 milliard USD de marchandises congolaises, contre seulement 76,7 millions USD d’exportations américaines vers la RDC.

Le déséquilibre est donc considérable : pour 1 dollar de marchandises américaines exportées vers la RDC pendant cette période, les États-Unis ont importé environ 17 dollars de marchandises congolaises.

Mais attention à l’interprétation car ces chiffres pourraient donner l’impression que la RDC exploite déjà remarquablement le marché américain. Ce serait une conclusion trop rapide.

La structure économique congolaise reste extrêmement dépendante du secteur extractif, particulièrement du cuivre, cobalt, étain, tungstène et tantale. Le Département américain du Commerce souligne lui-même cette forte dépendance de l’économie congolaise aux matières premières.

Le problème de la RDC n’est plus seulement : « combien exportons-nous vers les États-Unis ? », mais : « qu’exportons-nous ? »

Une augmentation spectaculaire des exportations de matières premières peut améliorer momentanément la balance commerciale sans nécessairement provoquer une transformation structurelle de l’économie congolaise.
L’objectif stratégique devrait donc être de profiter de l’AGOA pour faire apparaître, à côté des minerais, une deuxième colonne d’exportations : café transformé, cacao, produits agroalimentaires, textiles, produits forestiers transformés, huiles, produits cosmétiques naturels, artisanat et autres productions manufacturées congolaises.

C’est ainsi que l’on passerait d’une balance commerciale favorable à une relation commerciale réellement favorable au développement.

4. Composition des exportations congolaises vers les USA

L’explosion des exportations congolaises vers les États-Unis en 2025 est presque entièrement minière et concentrée sur le cuivre raffiné.

D’après le Census Bureau americain, la ventilation disponible montre que le cuivre raffiné et les alliages de cuivre sous forme brute représentent à eux seuls environ 1,81 milliard USD en 2025.

Cela signifie qu’approximativement 95 % de la valeur des exportations congolaises vers les États-Unis est expliquée par le seul cuivre raffiné, selon ces données.

Et ce phénomène n’est pas anodin. Les États-Unis importent près d’un million de tonnes de cuivre raffiné à certaines années pour compléter leur production intérieure, tandis que la RDC est devenue le deuxième grand producteur mondial de cuivre.

Et qu’en est il du cobalt dont la RDC est de très loin le premier producteur mondial ?
On constate qu’une grande partie du cobalt congolais entre historiquement dans des chaînes de transformation passant notamment par la Chine plutôt que directement par les États-Unis.

La décision congolaise de limiter les exportations de cobalt en 2025 a néanmoins modifié le marché et contribué à l’augmentation des importations et des stocks américains de cobalt.

La RDC dispose certes d’un commerce excédentaire considérable avec les États-Unis, mais cela ne signifie pas encore qu’elle exploite véritablement les possibilités de diversification offertes par l’AGOA.
Cela signifie que la RDC doit éviter de considérer la hausse des exportations comme synonyme automatique d’industrialisation.

Le cuivre que nous exportons est certes déjà largement raffiné en RDC — ce qui est beaucoup mieux que l’exportation du simple minerai ou du concentré. La RDC transforme d’ailleurs déjà la majeure partie de son cuivre en métal raffiné sur son territoire.

Mais nous sommes encore loin des étapes industrielles supérieures : fils et câbles électriques, composants électriques, tubes, alliages spécialisés, pièces industrielles et autres produits manufacturés utilisant le cuivre.

Le gouvernement congolais devrait se demander :
« Quels nouveaux produits congolais allons-nous faire entrer sur le marché américain entre 2026 et 2028 ? »
Ou mieux :
Quelle sera, en décembre 2028, la part des exportations congolaises hors cuivre et minerais dans nos exportations vers les États-Unis ?

Si elle demeure insignifiante, la RDC aura bénéficié juridiquement de l’AGOA mais n’en aura pratiquement pas exploité la dimension transformatrice.

L’AGOA devrait ainsi devenir pour la RDC non pas simplement une politique commerciale, mais un programme d’industrialisation par l’exportation.

Café, cacao, quinquina, huiles essentielles, miel, produits alimentaires transformés, bois transformé, artisanat, textile, produits cosmétiques naturels et, surtout, transformation industrielle plus poussée de nos minerais : voilà les filières qu’il faudrait confronter une par une aux lignes tarifaires AGOA et aux exigences du marché américain.

5. Quels obstacles faut-il lever ?

Le premier obstacle est la transformation locale. Tant que nous exportons essentiellement des matières premières, l’essentiel de l’emploi, de la marge commerciale et de la valeur ajoutée reste ailleurs.

Le deuxième est la normalisation. Le marché américain est exigeant : sécurité alimentaire, traçabilité, résidus chimiques, étiquetage, emballage, normes sanitaires et phytosanitaires. Un produit peut être excellent au village et pourtant juridiquement impossible à commercialiser aux États-Unis.

Le troisième est le volume et la régularité. Un importateur américain ne cherche pas seulement 5 tonnes de café aujourd’hui ; il veut savoir si vous pourrez lui fournir la même qualité, le même volume et le même conditionnement dans six mois et l’année suivante.

Le quatrième obstacle est la logistique : routes agricoles dégradées, transport intérieur coûteux, ports, délais administratifs, énergie et coûts de stockage. Le bénéfice d’un droit de douane nul peut être entièrement annulé par un coût logistique excessif.

Enfin viennent le financement des entreprises, la faiblesse des services de certification, l’insuffisance de renseignements commerciaux et la méconnaissance des règles précises de l’AGOA. L’USTR a d’ailleurs déjà relevé, pour l’environnement économique congolais, des problèmes de prévisibilité fiscale et de climat des affaires qui affectent les opérateurs.

6. Que devrait faire Kinshasa immédiatement ?

À mon sens, il faudrait éviter une erreur classique : célébrer diplomatiquement la prolongation puis attendre que les entreprises se débrouillent seules.

La RDC devrait lancer immédiatement un Programme national AGOA 2026-2028 avec une logique très pragmatique.

Il faudrait d’abord sélectionner 10 à 20 produits prioritaires, et non prétendre exporter tout ce que la RDC produit. Pour chaque produit : identifier les zones de production, les entreprises capables de transformer, les normes américaines nécessaires, les acheteurs potentiels, le coût logistique et le volume exportable.

Ensuite, l’État devrait créer un guichet AGOA-RDC regroupant Commerce extérieur, Agriculture, Industrie, douanes, OCC et organismes de promotion des investissements. Une PME congolaise devrait pouvoir y obtenir en un seul endroit la réponse à cinq questions : mon produit est-il éligible ? quelles normes ? quelle certification ? comment exporter ? qui peut acheter aux États-Unis ?

Troisièmement, il faudrait financer ou cofinancer des laboratoires de certification et de contrôle qualité conformes aux exigences internationales. Sans cela, nous continuerons à produire des marchandises que nous ne pouvons pas légalement placer dans les rayons américains.

Quatrièmement, Kinshasa devrait rechercher activement des joint-ventures avec des entreprises américaines. L’AGOA devient beaucoup plus puissant lorsqu’un acheteur ou un transformateur américain entre lui-même dans la chaîne congolaise.

Cinquièmement, il faudrait fixer des objectifs chiffrés : par exemple, valeur des exportations non minières vers les États-Unis, nombre d’entreprises agréées, emplois créés, nombre de produits certifiés et part de produits transformés localement.

L’AGOA n’est pas une politique de développement. C’est une fenêtre commerciale. Si vous n’avez pas de production organisée derrière cette fenêtre, elle reste ouverte sur le vide.

La question fondamentale devrait donc être : « Qu’allons-nous produire en RDC, transformer en RDC et vendre aux États-Unis avant décembre 2028 ? »

Si, à l’expiration de cette nouvelle période, nous constatons seulement que les Américains avaient ouvert leur marché alors que nous avons continué à exporter essentiellement des produits bruts, nous aurons raté l’essentiel.

Pour la RDC, le succès de l’AGOA devrait finalement être mesuré non par le montant des droits de douane économisés, mais par le nombre d’usines créées, de producteurs ruraux intégrés aux chaînes de valeur, d’emplois nouveaux et de dollars d’exportation non minière effectivement rapatriés dans l’économie nationale.

loucasalouma@yahoo.fr

By amedee

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