Luc Alouma
Laissez-moi attirer l’attention sur un phénomène aussi discret que redoutable : l’engrenage de la pauvreté.
Il ne se laisse pas facilement observer. Il faut du temps, du recul et surtout une analyse croisée des trajectoires individuelles, économiques, institutionnelles et politiques pour comprendre sa mécanique. La pauvreté que nous observons n’est pas toujours un état dans lequel une société se trouverait accidentellement. Elle peut devenir un processus, une dynamique cumulative qui transforme progressivement les acquis en fragilités, les fragilités en régressions et les régressions en pauvreté durable.
C’est cette dynamique fondamentale que je me propose de vous dévoiler ici à travers les lignes suivantes.
Être pauvre est un état. Se paupériser est un mouvement. Et lorsqu’une société entre durablement dans ce mouvement sans parvenir à en modifier les mécanismes, elle peut connaître quelques embellies, construire des infrastructures, accumuler momentanément des réserves, voir émerger des fortunes individuelles et même afficher certains indicateurs macroéconomiques favorables, tout en continuant structurellement à avancer vers l’appauvrissement.
A. L’illusion de la réussite dans un environnement fragile
Beaucoup pensent avoir définitivement réussi leur vie parce qu’ils ont franchi certaines étapes glorieuses de l’ascension sociale ou professionnelle : diplômes, fonctions importantes, revenus élevés, maisons, véhicules, comptes bancaires, relations influentes et autres symboles de réussite.
Mais que vaut cette réussite lorsqu’elle repose dans un pays ne garantissant ni solidité institutionnelle, ni stabilité économique, ni sécurité juridique, ni continuité productive ?
Elle ressemble à un édifice majestueux construit sur du sable.
Tout semble solide jusqu’au jour où survient le vent.
Or, le vent n’est pas une anomalie. Il appartient à la nature.
De la même manière, les crises appartiennent à l’histoire des sociétés : guerre, récession, inflation, crise politique, changement technologique, catastrophe naturelle, crise sanitaire, effondrement d’un marché, changement de régime, rupture géopolitique ou simple mauvaise décision publique.
La puissance d’une nation ne consiste donc pas à vivre dans un monde sans crises. Elle consiste à construire des institutions suffisamment solides pour absorber les crises sans que celles-ci détruisent les fondements de la société.
Voilà probablement l’une des différences essentielles entre une économie développée et une économie structurellement fragile : la première possède des mécanismes de résistance, d’absorption et de reconstruction ; la seconde peut voir plusieurs décennies d’efforts disparaître sous l’effet d’un seul choc.
B. Les ressources naturelles ne sont pas des biens de subsistance
C’est ici que notre conception des ressources naturelles doit être profondément revisitée.
Les minerais, les hydrocarbures, les forêts, les terres, l’eau et les autres richesses d’un pays ne devraient pas être considérés simplement comme des marchandises que l’on échange contre les besoins immédiats de l’État.
Ce sont avant tout des actifs stratégiques permettant de construire les capacités futures de la nation.
Une ressource naturelle extraite aujourd’hui et consommée immédiatement disparaît.
Une ressource naturelle transformée en route, en énergie, en industrie, en technologie, en capital humain, en recherche scientifique, en capacité militaire, en infrastructure sanitaire ou en système éducatif performant change de nature : elle devient capital national reproductible.
Le développement commence lorsque la nation apprend à convertir ses richesses épuisables en capacités durables. Autrement, elle peut extraire énormément, exporter énormément, recevoir énormément de devises et demeurer pauvre.
Le sous-sol se vide pendant que la société l’exploite pour survivre. Et lorsque les ressources auront disparu ou perdu leur importance stratégique, il ne restera que les conséquences d’une occasion historique gaspillée.
C. L’extérieur n’est jamais un substitut à la solidité intérieure
Une autre illusion mérite d’être interrogée : celle qui consiste à croire qu’un pays pourrait compenser ses faiblesses internes par la qualité de ses relations internationales.
Les relations entre États sont nécessaires. La coopération internationale est indispensable. Mais elle ne remplace jamais la construction nationale.
Dans l’ordre international, les États poursuivent d’abord leurs intérêts. Les alliances peuvent être solides, les partenariats sincères et certaines convergences bénéfiques, mais aucun gouvernement responsable ne peut durablement sacrifier les intérêts fondamentaux de sa population pour développer une autre nation.
Il ne faut donc ni diaboliser l’extérieur ni l’idéaliser.
L’extérieur est un espace d’opportunités, mais également de concurrence, de rapports de force et de risques.
Une nation qui s’y présente sans institutions solides, sans stratégie, sans expertise et sans capacité de négociation devient extrêmement vulnérable et risque sa disparition.
La meilleure politique extérieure commence donc paradoxalement par l’intérieur.
Un État respecté à l’extérieur est généralement un État qui a préalablement construit ses capacités à l’intérieur.
D. La pauvreté comme engrenage
C’est ici que se situe le cœur de mon hypothèse.
Nous avons trop souvent considéré la pauvreté comme une photographie : voilà un pays pauvre !
Je propose plutôt de la regarder comme un film :
voilà comment un pays se paupérise.
Cette différence change complètement l’analyse de la pauvreté qui fonctionne en réalité comme un engrenage : fragilité institutionnelle → faible productivité → faibles revenus → faibles capacités d’investissement → infrastructures insuffisantes → faible productivité → dépendance extérieure → vulnérabilité aux crises → destruction des acquis → aggravation de la pauvreté.
Une fois cette mécanique installée, chaque faiblesse alimente la suivante. Et le phénomène devient particulièrement dangereux lorsque certaines améliorations apparentes sont confondues avec le développement.
E. Construire n’est pas nécessairement développer
Nous pouvons construire des écoles neuves. Mais que valent-elles sans un système éducatif capable de former l’intelligence, la créativité, la discipline, la compétence et l’autonomie ?
Nous pouvons construire de magnifiques hôpitaux. Mais que valent-ils sans médecins correctement formés, médicaments, laboratoires, maintenance, recherche, financement et politique sanitaire cohérente ?
Nous pouvons construire des milliers de kilomètres de routes. Mais quelle sera leur contribution au développement si elles ne relient ni bassins agricoles, ni zones industrielles, ni centres de consommation, ni corridors commerciaux dans une véritable stratégie économique ?
Nous pouvons créer des universités. Mais que produisent-elles si elles distribuent davantage de diplômes qu’elles ne fabriquent de connaissances, d’innovations et de compétences ?
Nous pouvons stabiliser la monnaie. Mais que vaut cette stabilité si l’appareil productif demeure incapable de produire suffisamment les biens consommés par la population ?
Nous pouvons entretenir d’excellentes relations avec les dirigeants des grandes puissances. Mais aucun président étranger ne viendra construire à notre place les fondements de notre prospérité.
Ainsi apparaît une vérité essentielle : le développement n’est pas l’accumulation des objets du développement ; il est la construction du système qui permet de les produire, de les utiliser, de les entretenir, de les améliorer et de les reproduire.
Une route est un objet.
Un réseau économique fonctionnel est un système.
Une école est un objet institutionnel.
Un système éducatif producteur d’intelligence est une capacité nationale.
Un hôpital est une infrastructure.
Un système sanitaire est une puissance sociale.
Une mine est une richesse géologique.
Une industrie minière intégrée à l’économie nationale est une capacité productive.
C’est cette différence que nous devons apprendre à comprendre.
F. Quand la réussite individuelle entre elle aussi dans l’engrenage
Ce phénomène devient encore plus inquiétant lorsqu’on descend de l’État vers l’individu.
Combien d’hommes et de femmes ont consacré leur jeunesse à fuir la pauvreté ?
Ils ont étudié.
Ils ont travaillé.
Ils ont obtenu un emploi.
Ils ont construit une maison.
Ils ont élevé leurs enfants.
Ils ont parfois accumulé quelques biens.
Et pourtant, arrivés à un certain âge, beaucoup découvrent avec effroi que la pauvreté qu’ils croyaient avoir définitivement vaincue les attendait simplement quelques décennies plus loin.
Pourquoi ?
Parce que leur réussite n’était pas nécessairement adossée à un système productif capable de la reproduire.
Le fonctionnaire peut avoir travaillé trente ou quarante ans et découvrir à la retraite que son revenu ne lui permet plus de conserver son niveau de vie.
Le salarié d’une entreprise privée peut avoir connu une relative prospérité avant que l’entreprise ne ferme ou que la conjoncture ne se retourne.
L’homme politique peut accumuler rapidement une fortune considérable avant de découvrir que celle-ci dépendait essentiellement de sa proximité avec le pouvoir.
Même certaines activités religieuses peuvent devenir, lorsqu’elles sont détournées de leur vocation spirituelle, des espaces de recherche de rente plutôt que de création durable de valeur.
Dans tous ces cas, le problème est similaire :
le revenu a été confondu avec la richesse.
Or, recevoir beaucoup d’argent n’est pas nécessairement être riche.
La richesse véritable réside davantage dans la capacité durable de produire de la valeur et de reproduire ses revenus.
F. La rente peut donner l’apparence de la richesse
Une société peut être remplie d’individus apparemment riches tout en demeurant collectivement pauvre.
Ils peuvent multiplier les immeubles et les véhicules de luxe, ils peuvent thésauriser des fortunes, ils peuvent transférer les devises à l’étranger et manifester les signes extérieurs d’opulence, mais une question fondamentale se pose :
quel système productif soutient durablement cette richesse ?
Si l’argent provient principalement de rentes politiques, de commissions, d’importations, de spéculation, de prédation des ressources publiques ou de positions administratives privilégiées, il peut circuler à l’intérieur d’une économie qui continue elle-même à se paupériser. Et lorsque le système qui produit la rente s’effondre, les fortunes qu’il avait artificiellement entretenues deviennent vulnérables.
Une maison peut être héritée.
Mais qui paiera son entretien ?
Une fortune peut être transmise.
Mais quelle activité la reproduira ?
Un compte bancaire peut être légué.
Mais quelle compétence empêchera son épuisement ?
La question fondamentale n’est donc pas seulement :
« Qu’avons-nous accumulé ? »
Elle devient :
« Qu’avons-nous construit qui soit capable de reproduire ce que nous avons accumulé ? »
G. Le paradoxe d’un pays riche qui fabrique de la pauvreté
C’est probablement ici que se situe l’un des plus grands paradoxes de la RDC.
Nous possédons d’immenses ressources naturelles, une population nombreuse, des terres agricoles considérables, un potentiel hydroélectrique exceptionnel, une position géographique stratégique et un sous-sol convoité par l’économie mondiale.
Pourtant, ces potentialités ne suffisent pas à garantir notre développement.
Pourquoi ?
Parce que la richesse potentielle et la capacité productive sont deux réalités différentes.
Un pays peut être géologiquement riche et économiquement pauvre.
Il peut même devenir plus pauvre à mesure qu’il exploite davantage ses richesses si celles-ci ne sont pas converties en capacités productives durables.
L’engrenage devient alors paradoxal :
nous vendons notre richesse pour financer notre pauvreté.
Nous extrayons pour consommer.
Nous exportons pour importer.
Nous empruntons pour fonctionner.
Nous dépensons pour administrer.
Puis nous recommençons.
Le mouvement existe, mais la transformation structurelle n’arrive pas.
H. On ne sort pas d’un engrenage en accélérant la même machine
C’est probablement la conclusion la plus importante de cette réflexion.
Lorsqu’une société est engagée dans un engrenage de paupérisation, il ne suffit pas de faire davantage de ce qu’elle faisait auparavant.
Injecter davantage d’argent dans un système improductif peut simplement produire davantage d’inefficacité.
Construire davantage sans capacité d’entretien peut multiplier les infrastructures dégradées.
Former davantage sans économie capable d’absorber les compétences peut multiplier le chômage des diplômés.
Extraire davantage de minerais sans transformation industrielle peut approfondir la dépendance.
Emprunter davantage sans augmentation correspondante de la productivité peut seulement déplacer la pauvreté vers les générations futures.
On ne sort pas d’un engrenage en faisant tourner plus rapidement les mêmes roues. Il faut modifier la transmission. Voilà pourquoi un pays enfermé durablement dans un processus de paupérisation ne peut probablement pas sortir de sa situation par la simple répétition des politiques conventionnelles.
Il doit procéder à une rupture de trajectoire.
Cette rupture devrait notamment transformer :
– la rente en investissement productif ;
– les ressources naturelles en capital national ;
– l’éducation en capacité de création ;
– les infrastructures en réseaux économiques ;
– l’administration en instrument de production de biens publics ;
– la monnaie en instrument au service de l’économie réelle ;
– et le pouvoir politique en capacité institutionnelle de transformation.
I. De la lutte contre la pauvreté à la lutte contre la fabrication de la pauvreté
Il faut finalement changer la question.
Depuis des décennies, nous demandons :
Comment lutter contre la pauvreté ?
Peut-être devrions-nous commencer par demander :
Qu’est-ce qui, dans notre système économique, politique, éducatif et institutionnel, reproduit continuellement la pauvreté ?
La première question traite principalement les conséquences.
La seconde recherche le mécanisme.
Or, tant que la machine qui fabrique la pauvreté continue de fonctionner, les politiques sociales ne peuvent qu’en atténuer temporairement les effets.
Le véritable objectif du développement ne devrait donc pas être seulement de réduire la pauvreté, mais de désactiver les mécanismes qui la reproduisent.
C’est ici que se situe, à mon sens, la frontière entre assistance et développement.
L’assistance soulage celui qui souffre aujourd’hui.
Le développement construit les conditions qui empêcheront son enfant de connaître demain la même souffrance.
J. Une dernière alerte
La pauvreté n’est donc pas nécessairement notre destination.
Mais elle peut le devenir si nous continuons à alimenter les mécanismes qui la reproduisent.
Une nation peut longtemps survivre grâce à ses ressources naturelles, à l’endettement, à l’aide extérieure, aux transferts internationaux ou à la résilience extraordinaire de sa population.
Mais survivre n’est pas se développer.
La véritable prospérité commence lorsqu’une société devient capable de produire, protéger, reproduire et transmettre ses acquis.
À ceux qui président aux destinées du pays revient donc une responsabilité historique : comprendre pourquoi ils gouvernent, ce qu’ils doivent transformer et ce que leurs décisions laisseront aux générations futures. Car l’histoire ne demandera peut-être pas seulement combien de routes nous avons construites, combien d’écoles nous avons inaugurées, combien de milliards nous avons mobilisés ou combien de minerais nous avons exportés. Elle posera une question beaucoup plus redoutable : avons-nous construit une société capable de reproduire durablement sa propre prospérité, ou avons-nous simplement administré l’engrenage de sa pauvreté ?
Je formule donc cette hypothèse :
«La pauvreté durable n’est pas seulement un manque de richesse. Elle est un système dans lequel les institutions, les comportements économiques et les mécanismes de répartition deviennent incapables de transformer les ressources disponibles en capacités productives reproductibles.»
Si cette hypothèse est juste, la RDC ne doit plus seulement chercher à sortir de la pauvreté.
Elle doit sortir de la trajectoire qui la reproduit.
Et pour sortir d’une trajectoire, il faut parfois avoir le courage de changer de voie.
Que Dieu nous aide.

By amedee

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