Jo SekimonyoJo Sekimonyo

Je suis toujours frappé d’entendre certains des tribalistes les plus assumés que je connais, ou que je tolère tant qu’ils gardent ces réflexes sous contrôle autour de moi, attribuer l’extrême pauvreté congolaise aux Blancs, aux étrangers ou aux puissances extérieures. L’histoire coloniale compte, évidemment. Les prédations étrangères aussi. Ce qui devient commode, c’est d’en faire un écran qui dispense d’examiner les mécanismes internes par lesquels nous reproduisons nous-mêmes la fragmentation, la médiocrité et la pauvreté.

Nous y revoilà. Le débat national du mois semble avoir retrouvé son vieux réflexe préféré : déterminer qui serait suffisamment Congolais pour avoir le droit de se dire Congolais. Martin Fayulu relance la machine en contestant l’idée que les Banyamulenge constituent une tribu congolaise et en les renvoyant à une origine rwandaise. Une déclaration tombe, les réseaux s’enflamment et le pays recommence son interminable concours de généalogie nationale. Encore un moment où la politique congolaise confond la gravité du sujet avec la profondeur de la réflexion.

La riposte n’a malheureusement pas toujours quitté le même étage intellectuel. Augustin Kabuya rappelle que l’UDPS compte des Banyamulenge ? Alexis Gisaro brandit son titre de ministre d’État et convoque même le précédent Azarias Ruberwa, ancien vice-président de la République, comme si l’occupation d’un fauteuil institutionnel constituait désormais une annexe de l’état civil. L’intention est inclusive. L’argument est médiocre, surtout dangereux. Depuis quand devient-on Congolais par contamination institutionnelle ? Ce raisonnement offre aussitôt à ses adversaires sa caricature inverse : ils répondront que Gisaro, Ruberwa et les autres ne prouvent pas l’inclusion, mais « l’infiltration ». Et nous voilà repartis dans cette sorcellerie politique congolaise où une fonction publique devient preuve biologique et où le Conseil des ministres finit par ressembler à un laboratoire ADN.

Même l’argument patriotique évoqué par le président Félix Tshisekedi, selon lequel des Banyamulenge ont combattu, servi et parfois perdu la vie sous le drapeau congolais, tombe dans le même piège. À force de vouloir prouver leur congolité par le sang versé, on réduit l’armée à une addition de communautés venues chacune payer leur tribut patriotique. Plus inquiétant encore, que cet argument puisse être formulé sans provoquer d’indignation révèle peut-être une conception plus profonde de la nation, celle d’un montage de tribus auxquelles il faudrait périodiquement prouver leur place dans l’ensemble. On nourrit ainsi exactement le soupçon que l’on prétend dissiper. Les FARDC cessent d’apparaître comme l’armée d’une République pour ressembler à une coalition tribale sous uniforme commun. Nous parlons de citoyenneté au XXIe siècle avec une imagination politique encore coincée dans un ordre quasi médiéval.

Pendant que chacun cherche la meilleure preuve permettant d’inclure les uns ou d’exclure les autres, presque personne ne demande en vertu de quel pouvoir Fayulu distribuerait des certificats métaphysiques d’autochtonie. Plus grave encore, presque personne n’interroge l’économie politique de cette logique. Le débat sur les Banyamulenge devient alors le prétexte idéal. Qu’un groupe choisisse le nom sous lequel il souhaite être désigné, même s’il aurait pu trouver une marque plus élégante, ne change rien au fond de l’économie politique nationale. L’inclusion et l’exclusion par groupe créent des mécanismes de récompense et de punition collectives qui profitent surtout à de petites cliques. Elles se soulent de l’illusion d’opulence que procure le contrôle d’un groupe se reconnaissant une source culturelle commune, ainsi que d’une conception archaïque de la richesse où l’on accumule dépendances, loyautés et flatteurs au lieu de produire de la valeur. Cette polémique devrait justement nous obliger à repenser nos fondamentaux, les bases de notre transformation sociale et les conditions d’un véritable envol économique.

Cette tribune est précisément une tentative de secouer le débat congolais pour ne pas laisser passer cette occasion. Non pas pour ajouter une voix de plus au vacarme identitaire, mais pour déplacer enfin la discussion vers ce qu’elle devrait produire de plus utile, une réflexion sérieuse sur la citoyenneté, l’inclusion, les incitations, les rentes, la responsabilité individuelle et l’économie politique de la nation.

Léopold II doit bien rire

Léopold II est probablement en train de se moquer de Mobutu en enfer. Ailleurs, notamment en Chine, la colonisation reste une humiliation historique étudiée pour éviter qu’elle ne se reproduise. En RDC, nous consultons encore les archives d’un ordre colonial bâti sur la dépossession, le travail forcé, les mutilations, les massacres et une violence démographique catastrophique pour décider qui serait authentiquement Congolais. Ces archives n’étaient pas de simples inventaires ethnographiques. Elles servaient à classer les populations, organiser leur contrôle, leur déplacement, leur taxation et leur exploitation au sein d’un système responsable d’atrocités de masse. Les transformer aujourd’hui en certificats sacrés d’autochtonie relève presque de l’absurde historique.

Dans The Invention of Africa, V. Y. Mudimbe, Congolais parmi les penseurs africains les plus respectés dans le monde, l’avait déjà montré. La colonisation ne s’est pas contentée de conquérir l’Afrique. Elle a aussi fabriqué les catégories à travers lesquelles les Africains ont ensuite appris à se regarder eux-mêmes. J’imagine qu’il avait simplement oublié de préciser aux Congolais qu’ils étaient, par défaut, inclus dans la démonstration.

Mobutu prétendit combattre le tribalisme en envoyant des fonctionnaires loin de leurs régions d’origine et en imposant des équilibres entre groupes. Le paradoxe fut immédiat. Pour dépasser la tribu, l’État dut sans cesse la compter. Les quotas transformèrent l’appartenance communautaire en variable administrative et politique. Le système finit ainsi par solidifier ce qu’il prétendait dissoudre. Le tribalisme ne disparut pas. Il fut bureaucratisé. La logique restait coloniale.

Le parallèle apparaît encore plus nettement dans le refus de désenclaver réellement le pays. Routes, commerce intérieur, mobilité et interdépendances économiques auraient progressivement affaibli la valeur politique des frontières identitaires. Le contrôle prit le dessus sur l’intégration. Léopold classait les populations pour mieux les abuser au service de son enrichissement personnel, logique ensuite reprise par l’État colonial belge. Mobutu aurait pu rendre ces catégories moins importantes en construisant une véritable économie nationale. Nous débattons encore de généalogie là où il fallait construire des connexions.

Préparons presque tous nos bagages

J’ai grandi convaincu que, du côté paternel, nous étions Hutu de Ntamugenga. Puis j’ai découvert que notre famille venait en réalité de Katete, à quelques pas de Bunagana, elle-même coupée entre la RDC et l’Ouganda. Berlin avait simplement tracé une frontière au milieu d’un même monde. En RDC, kihutu. Là-bas, kifumbira. Même langue, mêmes visages de femmes, mêmes caprices d’hommes, mêmes jeux entre enfants, séparés par une ligne venue d’ailleurs. Un de mes cousins, que j’évite soigneusement lorsque je traverse, passe ses journées à boire du musururu en Ouganda et rentre ivre le soir en RDC. Cela n’a rien d’exceptionnel. Un vieil ami d’internat me confessa que son grand-parent était angolais. Un collaborateur muluba vit, lors d’un deuil, toute une branche de sa famille arriver d’Angola. Nos familles traversent les frontières beaucoup plus facilement que nos discours politiques.

Du côté maternel, je pensais être simplement Mubowa. Puis ma mère m’apprit récemment qu’elle était elle-même Mubowa et Lokele. Avec, en prime, cette histoire familiale étrange d’une de ses cousines soupçonnée d’avoir épousé un léopard, par la tradition babowa, et qui vivrait à Kinshasa.

La mère de mon fils aîné est vietnamienne, belge et française, et lui, né aux États-Unis, est américain. Chez mes neveux et nièces, la foire culturelle devient encore plus folle. À ce rythme, les gardiens autoproclamés d’une imaginaire pureté tribale ne sauraient même plus par quelle branche commencer. S’ils appliquaient vraiment leur logique jusqu’au bout, ils finiraient par vouloir pendre toute ma famille.

C’est ce que devient une identité lorsqu’on la laisse vivre. Elle migre, se mélange, se contredit, invente ses mythes et fabrique de nouvelles parentés. Dès qu’on veut l’enfermer dans un registre, elle commence à mentir.

L’histoire le plus fascinant venait de ma grand-mère. Elle était la « docteure » du coin. Lorsqu’un cas résistait à ses connaissances, elle allumait se pipe, et montait sur la colline de notre plantation familiale consulter des êtres qui, enfant, me semblaient presque mystérieux. Ils lui indiquaient une plante, un traitement, une manière de soigner. Bien plus tard, j’ai compris que derrière ce souvenir familial se cachait aussi quelque chose de beaucoup plus ancien que nos querelles actuelles sur l’autochtonie. Ces êtres possédaient des savoirs, des réseaux écologiques et une présence dans ces espaces bien avant l’arrivée de nombreuses populations bantoues et nilotiques qui occupent désormais la région.

Et voilà notre petit secret collectif. Si nous voulons vraiment transformer l’ancienneté démographique en titre de propriété nationale, il faudrait pousser le raisonnement jusqu’au bout. Les archives, l’archéologie, la linguistique et la génétique racontent surtout des migrations, des mélanges et des arrivées successives. Beaucoup de ceux qui revendiquent aujourd’hui le privilège d’être les « vrais » autochtones descendent eux-mêmes de populations arrivées après d’autres. Les peuples autochtones, les Pygmées, pourraient donc nous regarder tous, Bantous, Nilotiques et autres, avec un certain amusement. Si l’autochtonie absolue devenait la règle de la citoyenneté, il ne faudrait pas seulement expulser ceux que le colon n’a pas pris la peine de consigner ou ceux qui auraient décidé de se rebaptiser façon « Wenge Musica aile Moscou ». Presque tout le monde devrait commencer à préparer ses bagages.

Le marché de la victimisation

À qui profite l’inclusion par groupe plutôt qu’à titre individuel ? D’abord à ceux qui excellent dans l’art de prétendre défendre une communauté et finissent par s’en proclamer les gardiens. Dès que les droits, les postes, les ressources ou la représentation passent par l’appartenance communautaire, quelqu’un doit décider qui parle au nom de qui et qui mérite quelle part. Le citoyen disparaît derrière son étiquette. Le notable devient indispensable.

Le médiocre y trouve une rente extraordinaire. Dans une compétition nationale ouverte, il devrait prouver sa valeur face à tous. Dans une logique d’inclusion par groupe, il lui suffit souvent d’être « notre candidat ». Incapable de devenir un géant parmi les géants, il peut devenir le géant des nains. Plus l’arène se rétrécit, plus sa stature grandit artificiellement. La représentation cesse alors de corriger une exclusion et devient parfois une protection contre la concurrence.

Les criminels y trouvent aussi leur compte. Dès qu’un acte cesse d’être jugé comme celui d’un individu pour devenir celui d’un groupe, la responsabilité se brouille. Le voleur devient représentant d’une communauté, le milicien défenseur d’une identité, le prédateur victime d’une autre tribu. On hésite à poursuivre certains actes par peur d’être accusé de stigmatiser tout un groupe. Cette confusion peut devenir un permis moral pour commettre l’inacceptable.

C’est pourquoi le débat identitaire est si rentable pour les médiocres et les criminels. Il transforme l’échec en indignation, la prédation en loyauté communautaire et l’absence de résultats en guerre des appartenances. Pendant que les citoyens débattent de qui doit prouver sa congolité, ceux qui pillent l’État, affaiblissent les institutions ou vivent de leur inefficacité continuent tranquillement. La politique identitaire devient ainsi une cachette pour ceux qui survivraient beaucoup moins bien dans une République obsédée par les résultats.

Ce que Kagame, les médiocres et les criminels craignent le plus

Lorsque j’ai poussé pour une correction constitutionnelle en 2024, la journaliste rwandaise Ellen Kampire, dans son article du 17 mai 2024 intitulé « Tshisekedi’s Legal Tricks: Kinshasa Lawyers Push for Self-Enriching Constitutional Amendments », a présenté mon initiative comme une manœuvre destinée à prolonger le pouvoir de Félix Tshisekedi, à le soustraire à la reddition de comptes et à favoriser son enrichissement. Ce qu’elle ne disait pas clairement, c’est quels articles dérangeaient réellement Kigali. Le cœur de la proposition touchait précisément au poison congolais le plus rentable pour les entrepreneurs identitaires, sortir la citoyenneté de la logique des groupes et ramener la République vers l’individu.

La première proposition, portée par l’Article 3 modifiant l’article 10 de la Constitution et l’Article 4 modifiant l’article 11, était radicalement simple. Est Congolais d’origine toute personne née sur le sol congolais, et les Congolais coexistent comme individus, non comme groupes. La même logique vaut pour la violence. L’Article 4 précise que la légitime défense ne peut servir d’excuse collective et que chacun répond personnellement des crimes qu’il commet. L’appartenance à un groupe armé ne transfère donc pas automatiquement une culpabilité collective. Ni culpabilité par appartenance, ni immunité par appartenance. Cette architecture change profondément l’économie politique de l’identité puisqu’elle retire aux entrepreneurs ethniques le pouvoir de négocier droits, protections, récompenses ou accusations au nom de communautés entières. Un citoyen possède des droits en son nom propre et un criminel répond de ses actes en son nom propre. C’est précisément le type de République qui menace ceux dont le pouvoir dépend de populations enfermées dans des catégories ethniques permanentes.

La deuxième proposition, portée par l’Article 53 modifiant l’article 81 de la Constitution, attaquait une autre rente. Les grandes nominations de l’État, ministres d’État, hauts fonctionnaires, officiers supérieurs, dirigeants d’entreprises publiques, gouverneur et vice-gouverneur de la Banque centrale ou magistrats, devaient recevoir une approbation individuelle du Sénat. Le principe paraît administratif. Son effet serait profondément politique. Il oblige à défendre publiquement la compétence et l’intégrité d’un individu au lieu de justifier sa nomination par l’équilibre régional, tribal ou partisan. « Notre tour », « notre province », « notre communauté » perdent alors une partie de leur pouvoir de négociation. Le médiocre ne peut plus aussi facilement devenir le géant des nains simplement parce qu’il représente le bon groupe au bon moment.

C’est là que les implications deviennent surtout économiques. Une économie construite autour des groupes fabrique des rentes, des courtiers identitaires, des quotas informels, des réseaux protégés et une compétition artificiellement réduite. Une République centrée sur l’individu élargit au contraire le marché politique et économique. Le talent peut concurrencer le réseau, la compétence peut traverser les frontières communautaires et le capital humain cesse d’être prisonnier du lieu de naissance des grands-parents. Ce remède dérange forcément Kagame si son influence régionale bénéficie de communautés maintenues dans une logique permanente de peur et de protection collective. Il dérange tout autant les médiocres et les criminels parmi nous. Les premiers perdent leurs petits royaumes identitaires. Les seconds perdent le groupe derrière lequel ils peuvent se cacher. Le véritable danger de la citoyenneté individuelle n’est donc pas qu’elle efface nos identités. C’est qu’elle oblige enfin chacun à répondre de sa propre valeur et de ses propres actes.

Jo M. Sekimonyo, PhD

Chancelier de l’Université Lumumba

Économiste politique hétérodoxe

 

 

By amedee

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *