Un champ de maïsUn champ de maïs. Photo d'illustration

Par John M. Ulimwengu

Message principal.

La RDC ne sortira durablement de la faim ni par l’urgence humanitaire seule, ni par des slogans sur son potentiel. Elle doit transformer l’agriculture en système productif : plus de rendement, plus de valeur ajoutée, plus de connexions avec l’industrie et les marchés, et surtout une capacité publique d’exécution mesurable.

  1. Un livre qui refuse l’habituation à la faim

Le nouvel ouvrage de Didier Mumengi part d’un refus moral et politique : dans un pays doté d’immenses ressources naturelles, la faim ne peut être traitée comme une fatalité administrative. Son concept de « militarisation de l’agriculture » est une métaphore de mobilisation totale. Il propose dix leviers : un état d’urgence alimentaire, une Force Agro-Pastorale Nationale, des villages productifs, la mécanisation, un capital financier national, une fiscalité industrialisante, une intelligence statistique, une mobilisation culturelle, la formation professionnalisante et un stock stratégique d’infrastructures.

La force du livre est de déplacer le débat du potentiel vers l’exécution. Sa thèse rejoint une leçon ancienne de l’économie du développement : lorsque la majorité des pauvres vit de l’agriculture, la hausse de la productivité agricole peut simultanément accroître les revenus, réduire le prix réel des aliments, créer une demande pour les biens non agricoles et libérer des ressources pour l’industrialisation (Johnston & Mellor, 1961 ; Gollin, Parente, & Rogerson, 2002 ; Banque mondiale, 2007).

  1. Le paradoxe congolais en quelques chiffres

Les chiffres donnent à l’appel de Mumengi son urgence. En 2025, près de trois travailleurs congolais sur cinq se trouvent encore dans l’agriculture, alors que le secteur ne génère qu’environ un onzième du PIB. Cette dissociation révèle une productivité extrêmement faible. Parallèlement, la FAO et le Programme alimentaire mondial projetaient 26,6 millions de personnes en insécurité alimentaire aiguë au début de 2026, dont 3,9 millions en situation d’urgence. Le conflit explique une part décisive de cette crise, mais il agit sur un système déjà fragilisé par les déficits d’infrastructures, d’intrants, de financement, de stockage et d’accès au marché.

Indicateur Valeur Année Lecture
Agriculture dans le PIB 8,9 % 2025 Poids économique limité
Emploi agricole 58,5 % 2025 Dépendance massive des ménages
Valeur ajoutée agricole par travailleur 286 USD constants de 2015 2025 Productivité très faible
PIB réel par habitant 568 USD constants de 2015 2025 Base productive étroite
Insécurité alimentaire aiguë, phase IPC 3+ 26,6 millions Début 2026, projection Urgence nationale
Insécurité alimentaire d’urgence, phase IPC 4 3,9 millions Début 2026, projection Risque humanitaire extrême

Source : Banque mondiale, Indicateurs du développement dans le monde, mise à jour du 13 juillet 2026 ; PAM et FAO, 29 octobre 2025.

Figure 1. Développement et recul relatif de la part agricole, 2023

Source : Calculs de l’auteur à partir des Indicateurs du développement dans le monde. Chaque point représente un pays disposant des deux indicateurs en 2023. La relation est descriptive et ne prouve pas, à elle seule, une causalité.

  1. Comment l’agriculture a préparé le développement

Dire que l’agriculture a été « à la base » du développement ne signifie pas que tous les pays ont suivi une trajectoire identique, ni que l’agriculture suffit. Cela signifie qu’à des moments critiques, les gains agricoles ont rempli plusieurs fonctions : nourrir une population urbaine croissante ; relever les revenus ruraux ; fournir des matières premières ; élargir le marché intérieur ; générer de l’épargne et des recettes d’exportation ; et permettre le transfert progressif de travailleurs vers des activités plus productives.

Expérience Contribution agricole Passage vers le développement Leçon pour la RDC
Royaume-Uni Révolution agricole, hausse des rendements et libération graduelle de main-d’œuvre Urbanisation et industrialisation, soutenues par des institutions, le commerce et l’énergie La productivité doit précéder ou accompagner le transfert de travail
États-Unis Expansion de la productivité, mécanisation, recherche et infrastructures rurales Approvisionnement des villes, matières premières, exportations et marché intérieur Recherche, équipement et logistique forment un seul système
Japon Réformes agraires, diffusion technologique et intensification après-guerre Hausse des revenus ruraux et soutien à l’industrialisation Institutions foncières et services aux producteurs sont déterminants
Corée du Sud Réforme agraire, investissements ruraux et gains rapides de productivité Transition accélérée vers l’industrie exportatrice L’agriculture inclusive stabilise la première phase de transformation
Chine Réformes des incitations rurales à partir de 1978 et forte croissance agricole initiale Réduction de la pauvreté, épargne, demande et essor des entreprises rurales puis industrielles Les incitations, les marchés et les infrastructures doivent avancer ensemble

Source : Synthèse de Johnston et Mellor (1961), Timmer (1988), Gollin et al. (2002), Banque mondiale (2007) et des séries WDI. Les trajectoires historiques comportent aussi des facteurs non agricoles ; le tableau ne prétend pas à une causalité monocausale.

Figure 2. Agriculture et revenu : Corée du Sud, Chine et RDC

Source : Calculs de l’auteur à partir des WDI, 1960-2025 selon disponibilité. La trajectoire coréenne illustre une transformation rapide ; la trajectoire chinoise, un décollage agricole suivi d’une diversification ; la RDC, une baisse de la part agricole sans gain comparable de revenu.

La figure 2 met en évidence une distinction capitale. En Corée du Sud et en Chine, le recul de la part de l’agriculture accompagne une forte hausse du revenu par habitant. En RDC, cette part a également diminué, mais sans transformation comparable du niveau de vie. Une part agricole plus faible peut donc traduire soit une transformation productive, soit l’essor d’autres secteurs — notamment extractifs — sans amélioration suffisante de la productivité rurale. La bonne cible n’est pas la part de l’agriculture dans le PIB ; c’est la hausse du revenu et de la productivité des personnes qui en vivent.

Figure 3. L’écart international de productivité agricole

Source : WDI, dernière observation disponible par pays. L’axe logarithmique rend lisibles des écarts de plusieurs ordres de grandeur ; l’année est indiquée entre parenthèses.

  1. De la doctrine de Mumengi à une politique nationale de transformation

L’une des grandes forces de l’ouvrage de Didier Mumengi réside dans sa capacité à replacer l’agriculture au cœur du projet national congolais. Sa doctrine ne se limite pas à demander une augmentation de la production : elle propose une mobilisation coordonnée des institutions, des territoires, des ressources financières, des infrastructures et des compétences autour d’un objectif commun de souveraineté alimentaire.

Pour déployer pleinement cette ambition, les dix leviers proposés dans le livre pourraient être traduits en cinq disciplines complémentaires d’action publique. Celles-ci ne remettent pas en cause la métaphore de la mobilisation guerrière ; elles lui donnent un prolongement institutionnel, territorial et opérationnel. La détermination évoquée par Mumengi pourrait ainsi s’incarner dans une architecture publique moderne, capable de planifier, d’exécuter, de mesurer les résultats et d’apprendre continuellement.

4.1. Territorialiser les objectifs de production et de sécurité alimentaire

La vision nationale gagnerait d’abord à être déclinée à l’échelle des provinces, des territoires et des bassins de production. La RDC est un pays aux potentialités agricoles considérables, mais très différenciées. Les conditions agroécologiques, les habitudes alimentaires, les infrastructures, les marchés accessibles et les contraintes logistiques varient profondément d’un territoire à l’autre. Une politique uniforme ne permettrait donc pas de valoriser efficacement cette diversité.

Chaque province pourrait disposer d’un diagnostic intégré mettant en relation la demande alimentaire, les capacités actuelles de production, les déficits à combler, les pertes post-récolte, les possibilités de transformation et les besoins en infrastructures. Ce diagnostic permettrait de déterminer les cultures et productions animales prioritaires, les zones d’investissement, les corridors d’approvisionnement et les marchés à desservir.

Dans cette perspective, les Villages Agro-Pastoraux proposés par Mumengi deviendraient des pôles territoriaux spécialisés, reliés à des objectifs provinciaux et nationaux. Chaque territoire contribuerait à l’effort collectif en fonction de ses avantages propres, avec des cibles réalistes de production, de productivité, de nutrition, d’emplois et de transformation locale. La territorialisation donnerait ainsi une traduction concrète au principe de mobilisation nationale défendu dans le livre.

4.2. Financer des chaînes de valeur complètes et intégrées

Le livre accorde, à juste titre, une place centrale à la mécanisation et à la constitution d’un capital productif national. Pour produire durablement les résultats attendus, ces investissements devraient toutefois être organisés autour de chaînes de valeur complètes. Un tracteur, aussi performant soit-il, ne peut transformer l’agriculture si les producteurs ne disposent pas simultanément de semences adaptées, de services de conseil, de pièces de rechange, d’énergie, de capacités de stockage et de débouchés rémunérateurs.

Le Fonds Agro-Alimentaire Spécial proposé par Mumengi pourrait donc financer des ensembles cohérents d’investissements plutôt que des équipements isolés. Pour une filière donnée, le financement couvrirait la production, l’irrigation, la mécanisation, la maintenance, la collecte, le stockage, la transformation, le transport et la commercialisation. Cette approche permettrait de réduire les pertes, de sécuriser les marchés et d’accroître la valeur ajoutée conservée sur le territoire national.

Le partage des risques entre l’État, les institutions financières, les producteurs, les coopératives et les entreprises privées serait également déterminant. Des garanties publiques, des lignes de crédit adaptées aux cycles agricoles et des mécanismes de financement fondés sur les résultats pourraient attirer davantage de capitaux vers le secteur. Le financement deviendrait ainsi un véritable instrument de transformation productive et non une succession d’interventions dispersées.

4.3. Protéger les capacités nationales tout en stimulant leur compétitivité

Le protectionnisme économique incubatif proposé dans l’ouvrage peut constituer un instrument pertinent pour accompagner l’émergence de filières agroalimentaires nationales. Dans plusieurs expériences historiques de développement, les capacités productives naissantes ont bénéficié d’un environnement favorable leur permettant d’apprendre, d’investir et d’atteindre une échelle compétitive.

Pour être pleinement efficace, cette protection pourrait être ciblée sur des filières présentant un potentiel démontré de production, de substitution aux importations, de création d’emplois ou d’exportation. Elle devrait être accompagnée d’investissements dans la productivité, la qualité, les infrastructures et les compétences. L’objectif ne serait pas de soustraire indéfiniment les producteurs à la concurrence, mais de leur donner le temps et les moyens de devenir compétitifs.

Chaque mesure de protection pourrait ainsi être assortie d’objectifs précis, d’un calendrier d’évaluation et d’indicateurs de performance : baisse des coûts de production, amélioration des rendements, augmentation de la transformation locale ou respect de normes de qualité. Une telle discipline préserverait également le pouvoir d’achat des consommateurs et la sécurité alimentaire. La protection deviendrait alors une véritable rampe de lancement vers la compétitivité nationale.

4.4. Faire des producteurs les acteurs centraux de la transformation

La mobilisation nationale souhaitée par Mumengi trouvera sa pleine puissance si elle s’appuie sur les connaissances, les initiatives et les capacités des producteurs eux-mêmes. Les petits exploitants, les femmes et les jeunes constituent déjà l’essentiel de la force productive agricole congolaise. Ils ne devraient donc pas être considérés uniquement comme les bénéficiaires ou les exécutants d’un programme national, mais comme ses partenaires et ses coproducteurs.

Les organisations paysannes, les coopératives, les petites et moyennes entreprises, les chercheurs, les services provinciaux et le secteur privé pourraient participer à la définition des priorités, à la sélection des technologies et au suivi des investissements. Cette participation améliorerait l’adaptation des interventions aux réalités locales et renforcerait leur appropriation.

La conscription professionnalisante proposée dans le livre pourrait, dans cette logique, devenir une grande voie nationale de qualification et d’insertion. Elle formerait des techniciens agricoles, mécaniciens, vétérinaires, spécialistes de l’irrigation, gestionnaires de coopératives, entrepreneurs agroalimentaires et logisticiens. En donnant aux jeunes des compétences reconnues, des perspectives professionnelles et un accès aux ressources productives, la révolution agropastorale deviendrait également une politique d’emploi, d’entrepreneuriat et de cohésion nationale.

Il conviendrait parallèlement de veiller à une répartition équitable de la valeur créée. Les contrats, les mécanismes de fixation des prix et les partenariats avec les entreprises devraient protéger les producteurs contre les rapports de force déséquilibrés. La transformation agricole serait alors à la fois productive, inclusive et socialement mobilisatrice.

4.5. Mesurer les progrès pour apprendre, corriger et rendre compte

L’intelligence statistique stratégique proposée par Mumengi constitue probablement le levier transversal de toute sa doctrine. Sans données fiables, il est difficile de savoir où se trouvent les déficits, quelles interventions fonctionnent, quelles ressources sont effectivement mobilisées et quels territoires nécessitent un appui supplémentaire.

Un tableau de bord public pourrait suivre un ensemble limité d’indicateurs : rendements agricoles, volumes produits, coût des aliments, pertes post-récolte, valeur transformée localement, revenus des producteurs, emplois créés, participation des femmes et des jeunes, état nutritionnel des populations, résilience aux chocs et exécution des budgets. Ces données devraient être ventilées par province, territoire, filière et catégorie de producteurs.

Le suivi ne devrait cependant pas être conçu comme un simple exercice administratif. Il constituerait un instrument permanent d’apprentissage et de correction. Les résultats permettraient de renforcer les interventions efficaces, de réviser celles qui produisent peu d’effets et de redéployer rapidement les ressources vers les territoires prioritaires.

La publication régulière des progrès renforcerait également la confiance entre l’État, les producteurs, les investisseurs et les citoyens. Elle donnerait un contenu concret à la responsabilité nationale appelée de ses vœux par Mumengi : chaque institution saurait ce qu’elle doit accomplir, avec quels moyens et dans quels délais.

Ainsi organisée, la doctrine de Didier Mumengi pourrait devenir bien davantage qu’un puissant appel à la mobilisation. Elle pourrait constituer le socle d’une véritable politique nationale de transformation agropastorale : territorialisée dans sa conception, intégrée dans son financement, stratégique dans sa protection, inclusive dans sa gouvernance et rigoureuse dans la mesure de ses résultats. La métaphore guerrière prendrait alors tout son sens positif : non pas la militarisation autoritaire de la société rurale, mais la concentration disciplinée, coordonnée et résolue de toutes les forces nationales contre la faim, la faible productivité et la dépendance alimentaire.

  1. Un pacte productif national pour transformer durablement la RDC

La faim en République démocratique du Congo doit être comprise dans toute sa complexité. Elle constitue simultanément une urgence humanitaire, la manifestation d’une faible productivité agricole, la conséquence d’infrastructures insuffisantes et, dans plusieurs régions, le résultat direct des conflits, des déplacements de populations et de la désorganisation des marchés. Cette pluralité de causes montre que la sécurité alimentaire ne relève pas uniquement de la politique agricole : elle engage la paix, la gouvernance, l’aménagement du territoire, la stabilité économique et la capacité de l’État à coordonner l’action collective.

Aucun programme agricole, aussi ambitieux soit-il, ne pourra se substituer à la paix, à la sécurité des personnes et des biens, à la protection des droits fonciers, au bon fonctionnement de la justice, à la stabilité macroéconomique et à la responsabilité des institutions publiques. Ces conditions déterminent la volonté des producteurs d’investir, la capacité des entreprises à développer les chaînes de valeur et la possibilité d’acheminer les produits vers les marchés.

Mais reconnaître l’importance de ces conditions ne doit pas conduire à différer l’action productive. Attendre que la paix, les infrastructures, les institutions et les marchés atteignent simultanément un fonctionnement idéal reviendrait à entretenir l’immobilisme que Didier Mumengi qualifie, à juste titre, de « décidophobie ». Or, les investissements agricoles peuvent eux-mêmes contribuer à consolider la paix : ils créent des emplois, stabilisent les communautés, améliorent les revenus, réduisent les tensions liées à l’accès aux ressources et restaurent progressivement la confiance dans les institutions.

La RDC doit donc avancer sur plusieurs fronts à la fois. Il faut répondre aux besoins alimentaires immédiats tout en reconstruisant les moyens de production ; sécuriser les territoires tout en rétablissant les circuits commerciaux ; soutenir les ménages vulnérables tout en investissant dans les infrastructures, les compétences et les entreprises qui permettront de réduire durablement la dépendance alimentaire. L’urgence humanitaire et la transformation productive ne sont pas deux programmes concurrents : elles constituent les deux dimensions complémentaires d’une même stratégie nationale.

  • Une ambition forte et une exécution largement partagée

La voie proposée pourrait prendre la forme d’un pacte productif national réunissant l’État, les provinces, les producteurs, les organisations paysannes, les chercheurs, les institutions financières, le secteur privé, la société civile et les partenaires au développement. Ce pacte définirait une ambition commune : garantir progressivement à chaque Congolais un accès durable à une alimentation suffisante, saine et produite dans une proportion croissante par l’économie nationale.

L’État devrait exercer un leadership politique fort sur les objectifs, les priorités et les résultats attendus. Cette autorité stratégique est indispensable pour concentrer les ressources, coordonner les ministères, arbitrer entre les priorités et maintenir la sécurité alimentaire au premier rang de l’action publique. Elle correspond pleinement à l’appel de Mumengi en faveur d’une mobilisation nationale déterminée.

Toutefois, la force de l’objectif gagnerait à s’accompagner d’une pluralité dans l’exécution. Les provinces, les territoires, les organisations de producteurs, les entreprises et les institutions de recherche devraient disposer d’espaces réels d’initiative et de responsabilité. L’État fixerait le cap, assurerait la cohérence nationale et garantirait l’équité territoriale, tandis que les acteurs locaux adapteraient les interventions aux réalités des bassins de production et des marchés.

Cette combinaison entre direction stratégique et décentralisation opérationnelle permettrait d’éviter deux écueils : la fragmentation des initiatives sans vision nationale et la centralisation excessive qui ralentit les décisions et réduit l’appropriation locale.

  • Agir rapidement tout en protégeant les ressources publiques

L’urgence alimentaire exige de raccourcir les délais entre la décision, le financement et l’exécution. Les procédures publiques devraient donc être adaptées aux situations prioritaires, notamment lorsqu’il s’agit de réhabiliter une route rurale, restaurer une infrastructure d’irrigation, fournir des intrants ou remettre en fonctionnement une capacité de stockage.

La célérité ne signifie toutefois pas l’abandon des règles. Elle devrait s’inscrire dans des procédures transparentes, prévisibles et contrôlables. Les marchés publics, les contrats de partenariat, les subventions et les mécanismes de garantie devraient être soumis à des critères explicites, à des audits indépendants et à un suivi régulier par les institutions compétentes, y compris le Parlement et les assemblées provinciales.

Cette discipline renforcerait, plutôt qu’elle ne ralentirait, la mobilisation nationale. Elle garantirait que les ressources destinées à combattre la faim atteignent effectivement les producteurs, les infrastructures et les territoires prioritaires. Elle contribuerait également à construire la confiance indispensable entre l’État, les citoyens, les investisseurs et les partenaires financiers.

Chaque programme majeur pourrait ainsi publier ses objectifs, ses bénéficiaires, ses dépenses, son calendrier et ses résultats. La redevabilité deviendrait une composante de la puissance d’action publique : décider rapidement, exécuter efficacement et rendre compte clairement.

  • Mobiliser les territoires dans le respect des droits

La territorialisation proposée dans le livre peut devenir l’un des piliers du pacte productif. Chaque province pourrait être appelée à contribuer aux objectifs nationaux en fonction de ses potentialités, de ses besoins alimentaires et de sa position dans les corridors économiques. Cette mobilisation permettrait de rapprocher la production des centres de consommation, de valoriser les spécialisations régionales et de mieux orienter les infrastructures.

Elle devrait néanmoins reposer sur une participation volontaire, organisée et respectueuse des droits. La sécurisation foncière, la consultation des communautés, la reconnaissance des droits coutumiers et la prévention des conflits liés aux terres seraient essentielles. Les Villages Agro-Pastoraux et les grands investissements productifs devraient compléter les exploitations familiales et les initiatives locales, et non les déplacer ou les fragiliser.

La mobilisation territoriale deviendrait ainsi un moyen de renforcer la citoyenneté économique. Les populations ne seraient pas seulement mobilisées pour produire davantage ; elles participeraient à la définition des priorités, bénéficieraient des infrastructures et recevraient une part équitable de la valeur créée.

  • Protéger les filières avec une obligation de progrès

La protection des capacités productives nationales peut jouer un rôle important dans la construction de la souveraineté alimentaire. Certaines filières congolaises ont besoin d’un environnement temporairement favorable pour investir, apprendre, améliorer leur qualité et atteindre une échelle suffisante face à des importations parfois fortement compétitives.

Toute mesure de protection devrait cependant être liée à une obligation de progrès. Elle pourrait être accordée pour une durée déterminée et évaluée selon des résultats précis : augmentation des rendements, baisse des coûts, amélioration de la qualité, création d’emplois, réduction des pertes, transformation locale ou progression des parts de marché.

Cette approche permettrait de concilier l’ambition industrialisante de Mumengi avec la protection du pouvoir d’achat des consommateurs. La finalité ne serait pas de maintenir indéfiniment une filière sous protection, mais de lui permettre d’acquérir les capacités nécessaires pour devenir compétitive, innovante et durable.

  • Conditionner les financements aux résultats et à l’apprentissage

Le pacte productif devrait enfin établir un lien clair entre les ressources mobilisées et les résultats obtenus. Les financements publics, les garanties, les crédits concessionnels et les incitations fiscales seraient associés à des engagements vérifiables. Il ne suffirait plus de comptabiliser les tracteurs distribués, les entrepôts construits ou les montants dépensés ; il faudrait mesurer leur contribution effective à la productivité, aux revenus, à la disponibilité des aliments et à la nutrition.

Cette conditionnalité ne devrait pas être utilisée comme une sanction mécanique. Elle constituerait plutôt un mécanisme d’apprentissage collectif. Lorsqu’une intervention produit des résultats, elle pourrait être renforcée et étendue. Lorsqu’elle rencontre des difficultés, les causes seraient identifiées et les modalités corrigées. Lorsqu’elle ne crée pas de valeur, les ressources seraient réorientées vers des solutions plus efficaces.

L’intelligence statistique souhaitée par Mumengi donnerait ainsi au pacte productif sa capacité d’adaptation. Elle permettrait de passer d’une politique fondée sur les intentions à une politique guidée par les résultats.

  • Produire la souveraineté

L’un des grands mérites du livre de Didier Mumengi est de rappeler que la souveraineté alimentaire ne se décrète pas. Elle se construit dans les champs, mais aussi dans les laboratoires, les centres de formation, les ateliers de maintenance, les banques, les entrepôts, les unités de transformation, les routes et les marchés. Elle se produit, se finance, se transporte, se transforme, se stocke et se mesure.

L’histoire économique conforte cette intuition centrale. Les pays qui ont réussi leur transformation ont généralement commencé par accroître leur capacité à nourrir leur population, à relever la productivité rurale et à intégrer l’agriculture aux autres secteurs de l’économie. Ils ont utilisé les progrès agricoles pour élargir leur marché intérieur, soutenir l’industrialisation, créer des emplois et libérer progressivement des ressources vers des activités à plus forte valeur ajoutée.

Cette histoire ajoute cependant une condition essentielle : les mobilisations les plus fécondes sont celles qui construisent des institutions, des compétences et des incitations capables de durer. Une campagne peut provoquer un sursaut ; seule une architecture institutionnelle solide transforme ce sursaut en progrès cumulatif.

Le pacte productif national donnerait ainsi une traduction durable à la vision de Mumengi. Il unirait la détermination politique à la participation des territoires, la rapidité d’action à la transparence, la protection des filières à la recherche de compétitivité, et le financement public à l’obligation de résultats. La lutte contre la faim deviendrait alors non seulement une urgence à gérer, mais un projet national autour duquel reconstruire la capacité productive, la confiance collective et la souveraineté de la République Démocratique du Congo.

Conclusion

La République démocratique du Congo n’a pas à choisir entre la réponse à l’urgence alimentaire et la construction d’une transformation durable. Ces deux impératifs doivent avancer ensemble. Il faut secourir aujourd’hui les populations confrontées à la faim, à la malnutrition, aux conflits et aux déplacements, tout en bâtissant les capacités qui permettront au pays de produire davantage, de mieux conserver ses récoltes, de transformer localement ses matières premières et de nourrir durablement sa population.

C’est dans cette articulation entre urgence et transformation que l’appel de Didier Mumengi prend toute sa portée. Son ouvrage ne propose pas seulement une politique agricole supplémentaire. Il invite la Nation à reconsidérer la sécurité alimentaire comme une composante fondamentale de sa souveraineté, de sa stabilité et de sa dignité collective. Il pose ainsi une question décisive : comment convertir l’abondance potentielle de la RDC en une puissance nourricière effective, inclusive et durable ?

Les données et les expériences historiques apportent une réponse cohérente. La transformation doit commencer par une augmentation soutenue de la productivité agricole. Il ne suffit pas d’étendre les superficies cultivées ou de distribuer ponctuellement des équipements. Il faut permettre à chaque hectare, à chaque travailleur et à chaque investissement de produire davantage de valeur, de revenus et de sécurité alimentaire. Cela suppose des semences de qualité, des services de conseil, des infrastructures hydrauliques, une mécanisation adaptée, un accès au financement, une recherche agricole performante et une formation professionnelle étroitement liée aux besoins des territoires.

Mais la productivité agricole ne constitue que le premier maillon. La ferme doit être reliée aux infrastructures, à l’énergie, au stockage, à la transformation, au transport et aux marchés. Une agriculture isolée de l’industrie demeure vulnérable et faiblement rémunératrice. Une agriculture intégrée à des chaînes de valeur nationales peut, au contraire, stimuler l’agro-industrie, créer des emplois pour les jeunes, accroître les revenus ruraux, réduire les importations et élargir le marché intérieur. Elle devient alors le point de départ d’une transformation économique plus vaste.

Cette transformation devra également prendre racine dans les territoires. La diversité agroécologique et économique de la RDC constitue une force considérable, à condition d’être organisée. Chaque province, chaque bassin de production et chaque corridor devrait disposer d’objectifs adaptés à ses potentialités, à ses déficits alimentaires et aux marchés qu’il peut approvisionner. La souveraineté alimentaire nationale se construira ainsi à partir de complémentarités provinciales clairement identifiées et soutenues par des investissements cohérents.

L’ambition portée par Mumengi appelle enfin une véritable culture de la responsabilité productive. Chaque institution, chaque programme et chaque investissement devra être associé à des engagements précis, à un calendrier, à des ressources identifiables et à des résultats vérifiables. Les moyens engagés devront être traçables, non pour ralentir l’action, mais pour garantir son efficacité, protéger les ressources publiques et renforcer la confiance des citoyens. La rapidité d’exécution et la redevabilité ne sont pas contradictoires : elles sont les deux conditions d’un État capable d’agir durablement.

La révolution agropastorale deviendra ainsi crédible lorsqu’elle se traduira par des changements perceptibles dans la vie quotidienne : davantage de produits congolais sur les marchés, des prix alimentaires plus stables, des pertes post-récolte réduites, des revenus agricoles plus élevés, des unités de transformation fonctionnelles, des routes rurales praticables, des emplois productifs pour les jeunes et une meilleure alimentation pour les enfants.

Le grand mérite de Didier Mumengi est d’avoir formulé, avec force et audace, l’exigence d’un sursaut national. Son ouvrage rappelle que la faim n’est pas une fatalité et que l’inaction n’est plus une option. Il invite la RDC à passer de la conscience de son potentiel à l’organisation méthodique de sa puissance productive.

La prochaine étape consiste à convertir cette vision en pacte national, cette doctrine en institutions, ces dix leviers en programmes territorialisés et cette mobilisation en résultats mesurables. Si elle parvient à réunir la volonté politique, la participation des producteurs, les compétences de la jeunesse, l’investissement privé, la recherche et la discipline de l’exécution, la RDC pourra faire de son agriculture non seulement un instrument de lutte contre la faim, mais également l’un des moteurs de son industrialisation, de sa cohésion sociale et de sa souveraineté.

La révolution agropastorale appelée par Mumengi ne doit donc pas être comprise comme une promesse générale de plus. Elle peut devenir une succession cohérente d’engagements tenus, d’investissements productifs et de résultats vérifiables. C’est ainsi que l’abondance potentielle de la RDC pourra progressivement se transformer en prospérité partagée et en véritable puissance nourricière.

By amedee

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