Par Lucas Alouma

En ma qualité de spécialiste de la technologie des marchandises appliquée au commerce international, je voudrais replacer le débat dans la logique de l’ouvraison des produits miniers.

Un minerai peut parcourir plusieurs degrés de transformation : produit brut, produit concentré, produit élaboré, puis produit très élaboré. Le concentré de cuivre ou de cobalt constitue déjà une première ouvraison, mais conserve une valeur ajoutée relativement faible. Le métal raffiné ou le lingot représente un degré supérieur de transformation ; les fils et autres produits manufacturés incorporent davantage de transformation et donc potentiellement davantage de valeur ajoutée locale.

1. L’interdiction peut-elle augmenter la valeur ajoutée congolaise ?

L’objectif est pertinent, mais l’instrument me paraît discutable.

La RDC a évidemment intérêt à ne plus demeurer éternellement exportatrice de produits faiblement transformés. Plus elle progresse dans la chaîne de transformation, plus elle peut potentiellement retenir sur son territoire des activités industrielles, des emplois, des compétences, des revenus fiscaux et des services connexes.

Mais on ne crée pas une industrie simplement en interdisant l’exportation de ce que l’industrie nationale n’est pas encore capable d’absorber.

La transformation nécessite des investissements, des équipements, de l’électricité, des technologies, des infrastructures et surtout du temps.

2. Avons-nous aujourd’hui les capacités nécessaires ?

C’est précisément la question qui aurait dû précéder l’interdiction.

Avant de fermer une possibilité d’exportation, il faut connaître la capacité nationale de traitement : combien de concentrés produisons-nous ? Combien pouvons-nous effectivement transformer ? Quel déficit de capacité subsiste ?

Si la capacité industrielle nationale est inférieure aux volumes produits, une interdiction brutale risque de créer des stocks, des coûts supplémentaires et des perturbations pour les opérateurs.

L’industrialisation doit précéder ou accompagner la contrainte, et non lui succéder dans l’improvisation.

3. Quelle politique commerciale aurait été préférable ?

Je privilégierais une politique tarifaire progressive et différenciée selon le degré d’ouvraison.

Plus un produit exporté est proche de l’état brut ou faiblement transformé, plus sa fiscalité de sortie pourrait être élevée. Inversement, plus sa transformation locale est importante, plus cette fiscalité devrait diminuer.

On pourrait ainsi établir une gradation :

minerai brut → concentré → métal raffiné → semi-produit → produit manufacturé.

L’objectif serait de rendre économiquement plus avantageux de transformer en RDC que d’exporter les premières étapes de la chaîne de valeur.

Le droit de sortie deviendrait ainsi non seulement une recette fiscale, mais un instrument de politique industrielle.

Une taxation suffisamment dissuasive des concentrés, éventuellement très élevée lorsque les conditions économiques et juridiques le permettent, laisserait néanmoins à l’opérateur une alternative : exporter en supportant le coût fiscal ou investir dans une transformation supérieure pour bénéficier d’un régime plus favorable.

C’est, à mon sens, économiquement plus souple qu’une prohibition générale.

4. Quelles conditions pour réussir la transformation locale ?

La RDC doit comprendre qu’un arrêté ne construit ni une raffinerie ni une industrie.

La transformation locale suppose simultanément une énergie électrique abondante et fiable, des infrastructures routières et ferroviaires, des capacités métallurgiques suffisantes, une fiscalité prévisible, des capitaux, des technologies, une main-d’œuvre qualifiée et une stabilité réglementaire.

Sans ces préalables, nous risquons de transformer une ambition légitime d’industrialisation en contrainte supplémentaire pesant sur la compétitivité minière.

Il faut donc définir une trajectoire de cinq, dix ou quinze ans permettant aux opérateurs de passer progressivement des concentrés aux métaux raffinés, puis des métaux aux produits semi-finis et manufacturés.

Et l’État congolais lui-même ?

Il existe enfin une question plus profonde : pourquoi l’État devrait-il toujours attendre que les opérateurs privés réalisent seuls cette transformation ?

La RDC pourrait étudier des mécanismes permettant à des entités nationales ou à des partenariats industriels de racheter une partie des concentrés produits localement, de constituer des stocks stratégiques et d’alimenter progressivement une industrie métallurgique nationale.

Cette réflexion rejoint également celle que je développe sur l’ancrage réel de la monnaie : une économie qui possède certaines des matières premières les plus stratégiques du monde doit réfléchir aux mécanismes permettant à sa monnaie, à son système financier et à ses institutions publiques de participer davantage à leur acquisition, leur financement et leur transformation domestiques.

En définitive, je soutiens pleinement l’objectif de transformation locale du cuivre et du cobalt, mais je suis réservé sur la méthode de l’interdiction administrative immédiate.

La RDC ne doit pas seulement décréter la valeur ajoutée : elle doit construire les conditions économiques qui rendent sa création rationnelle et profitable.

La bonne politique serait donc, à mon sens : incitation tarifaire progressive, calendrier industriel crédible, investissements énergétiques et logistiques, participation stratégique de l’État et montée graduelle dans les degrés d’ouvraison.

C’est ainsi que le cuivre et le cobalt pourront cesser d’être simplement des minerais extraits du Congo pour devenir les fondements d’une véritable puissance industrielle congolaise.

loucasalouma@yahoo.fr

By amedee

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