Luc AloumaLuc Alouma

Par Lucas Alouma

Il existe des pays où le risque constitue l’exception. En République démocratique du Congo, nous devons malheureusement nous demander s’il n’est pas progressivement devenu une composante ordinaire de l’existence.

Se nourrir, circuler, entreprendre, investir, étudier, travailler, se soigner, produire, obtenir justice, accéder à l’eau ou à l’électricité : presque chaque fonction élémentaire de la vie est exposée à des risques anormalement élevés.

Quelques situations permettent de comprendre l’ampleur du problème.

A. *Le risque de simplement circuler*

Un jeune Congolais d’une quarantaine d’années décide de quitter l’Europe pour revenir investir dans son pays.

Son choix mérite attention. Alors que tant de jeunes cherchent à partir, lui effectue le mouvement inverse. Il revient, investit dans l’agriculture et acquiert deux fermes aux environs de Kimpese, sur l’axe de la route nationale n° 1.

Il veut produire.
Il veut créer de la valeur.
Il veut participer à la construction de son pays.

Trois mois seulement après le début de ses activités, alors qu’il se rend à sa ferme à motocyclette, il est percuté par un camion.

Je laisse chacun méditer sur la suite.

Au-delà du drame individuel, cette histoire pose une question de développement : que vaut une politique de promotion de l’investissement si l’environnement dans lequel l’investisseur doit simplement se déplacer met déjà son existence en danger ?

Les infrastructures routières, la réglementation de la circulation, le contrôle technique des véhicules, la formation des conducteurs, les secours et la sécurité routière ne sont pas des questions périphériques au développement.
Elles en font partie.

B. Le risque de produire

Il y a quelques années, j’attirais déjà l’attention sur une situation observée à Maluku.

Une importante installation industrielle du secteur du bois lancée par les allemands, héritée d’une période antérieure, avait fini par être démantelée, ses équipements étant progressivement réduits à l’état de ferraille.

L’image est terrible.
Une société pauvre qui détruit ses capacités productives détruit une partie de son avenir.

Une machine industrielle n’est pas seulement un assemblage de métal. Elle représente du capital, de la technologie, de l’expérience, de la productivité, des emplois et une possibilité de transmission du savoir-faire.

Lorsqu’une économie transforme ses usines en mitraille plutôt que ses matières premières en produits finis, elle effectue le chemin inverse du développement.

C. Le risque de mobilité

L’aéroport international de N’Djili devrait être l’une des principales portes d’entrée du pays et une vitrine de sa capitale.
Mais le problème ne s’arrête pas à l’aéroport.

Une fois dans la ville, l’habitant se confronte à des embouteillages gigantesques, à l’imprévisibilité des déplacements et à une mobilité urbaine qui absorbe quotidiennement une quantité considérable de temps et d’énergie.

Or le temps perdu dans les transports est également une perte économique.
Des travailleurs arrivent épuisés.
Des marchandises circulent lentement.
Des rendez-vous sont manqués.
Des entreprises deviennent moins productives.
Des ambulances peuvent être immobilisées.

Le désordre de la mobilité finit donc par devenir un impôt invisible prélevé quotidiennement sur la productivité nationale.

D. Le risque de se nourrir

Nous devons également avoir le courage de regarder notre alimentation.

L’insécurité alimentaire ne signifie pas seulement manquer quantitativement de nourriture. Elle concerne également sa qualité, sa diversité, son accessibilité, sa conservation et sa sécurité sanitaire.

Une population insuffisamment nourrie ou mal nourrie ne peut développer pleinement son potentiel.

La question alimentaire devient alors une question économique car la qualité de la main-d’œuvre commence dans l’assiette.
On ne peut exiger une productivité élevée d’une population dont une partie importante doit d’abord lutter quotidiennement pour satisfaire ses besoins nutritionnels essentiels.

E. Le risque des services essentiels

L’eau et l’électricité illustrent une autre dimension de cette vulnérabilité.

Lorsqu’un ménage ne peut compter avec suffisamment de régularité sur une eau sûre et sur une alimentation électrique stable, ce ne sont pas seulement son confort qui sont affectés.
La santé, l’éducation, l’industrie, les services numériques, les petites entreprises, la conservation des aliments et le fonctionnement des structures sanitaires en subissent les conséquences.

Un pays ne peut entrer durablement dans l’économie moderne lorsque ses citoyens doivent continuellement inventer des solutions individuelles pour remplacer les infrastructures collectives défaillantes.

F. Le risque éducatif

Plus préoccupante encore est la question de l’éducation.

La population congolaise augmente rapidement, tandis que l’enjeu de la qualité des apprentissages demeure immense.

C’est potentiellement l’un des risques les plus graves, parce qu’il agit silencieusement et produit ses conséquences plusieurs décennies plus tard.

Une route dégradée est immédiatement visible.
Mais une génération insuffisamment formée constitue une infrastructure humaine qui se dégrade sans que l’on en mesure immédiatement les conséquences.

G. Le risque d’entreprendre

Un autre paradoxe mérite réflexion : la difficulté d’émergence d’un capital entrepreneurial congolais suffisamment puissant dans plusieurs secteurs structurants de l’économie.

Il serait excessif d’affirmer que les Congolais sont absents des affaires ; ils sont présents dans de nombreuses activités. Mais la question pertinente demeure celle de leur capacité à bâtir, financer et conserver des entreprises capables de devenir des acteurs majeurs de l’économie nationale.

Lorsqu’une société donne l’impression que l’ascension sociale est plus rapide par l’accès au pouvoir public que par la production, l’innovation ou l’entrepreneuriat, elle envoie un signal dangereux à sa jeunesse :
pour devenir riche, il vaudrait mieux chercher le pouvoir que créer de la valeur.

Aucune économie productive ne peut durablement prospérer sur une telle hiérarchie des incitations.

H. Le paradoxe religieux

À cette réalité économique s’ajoute un paradoxe spirituel.

Les églises prolifèrent. Les prédications se multiplient. Les prières occupent une place considérable dans la vie sociale.

Pourtant, la religiosité visible ne se traduit pas automatiquement par une amélioration équivalente de la vie collective.

Cela devrait interroger les croyants eux-mêmes.

À quoi servirait une foi qui ne transforme ni notre rapport au travail, ni notre honnêteté, ni notre sens du bien commun, ni notre compassion, ni notre manière d’exercer le pouvoir ?

La densité religieuse d’un pays n’est pas encore la mesure de sa maturité spirituelle.

I. Le risque d’une justice perçue comme inégale

La justice constitue un autre pilier de la confiance collective.

L’ancien ministre de la Justice Constant Mutamba a fait l’objet de condamnations judiciaires, notamment dans des dossiers relatifs à la gestion de fonds publics.

Mais au-delà d’un cas individuel, la question fondamentale est celle de la perception de l’égalité devant la loi.

Lorsque les citoyens ont le sentiment que certains dossiers avancent rapidement tandis que d’autres faits qu’ils jugent graves demeurent sans conséquences visibles, la confiance dans l’institution judiciaire s’érode.

Il ne s’agit pas de demander l’impunité des uns parce que d’autres ne seraient pas poursuivis.
La réponse à une justice insuffisamment égale n’est pas moins de justice, mais davantage de justice pour tous.

J. Le risque devient alors systémique

Lorsque nous rassemblons ces différentes réalités, nous découvrons que le problème dépasse largement une succession de dysfonctionnements isolés.

Nous sommes devant un système de risques qui se renforcent mutuellement.

La mauvaise alimentation affaiblit la santé.
La mauvaise santé réduit la productivité.
La faible productivité entretient la pauvreté.
La pauvreté réduit l’accès à une éducation de qualité.
Une éducation insuffisante limite l’innovation.
La faiblesse productive augmente la dépendance aux importations.
Les infrastructures défaillantes découragent l’investissement.
Le chômage accroît la vulnérabilité sociale.
La faiblesse institutionnelle nourrit la défiance.
Et la défiance affaiblit encore davantage la capacité collective à entreprendre les réformes nécessaires.

Le danger véritable apparaît ici :
nous ne faisons plus seulement face à plusieurs problèmes ; nous faisons face à des problèmes qui commencent à se reproduire les uns les autres.

K. Nous vivons dangereusement

Il faut donc avoir le courage de prononcer cette phrase :

Nous mangeons dangereusement.
Nous circulons dangereusement.
Nous entreprenons dangereusement.
Nous travaillons dangereusement.
Nous étudions dangereusement.
Nous nous soignons parfois dangereusement.
Nous produisons dangereusement.
Nous prions sans toujours transformer notre société.
Nous administrons dangereusement.
Et, finalement, nous risquons de nous habituer dangereusement au danger.

C’est peut-être cette dernière forme de danger qui est la plus grave.

Car lorsqu’une société s’habitue à l’anormal, elle cesse progressivement de le considérer comme réformable.

L’embouteillage devient normal.
La coupure d’électricité devient normale.
L’absence d’eau devient normale.
Le chômage devient normal.
L’accident évitable devient fatalité.
La mauvaise gouvernance devient culture.
Et l’on finit par appeler mode de vie ce qui devrait provoquer une mobilisation nationale.

L. Personne ne viendra reconstruire le Congo à notre place

Il faut enfin sortir d’une autre illusion : celle du sauveur extérieur.

Aucun pays étranger, aucun président étranger, aucune institution internationale, aucune ambassade, aucune puissance économique ni aucune bonne volonté extérieure ne pourra accomplir à notre place le travail fondamental de reconstruction nationale.

La coopération internationale peut aider.
Les investissements étrangers peuvent contribuer.
Les partenaires peuvent apporter des financements, des technologies ou des compétences.
Mais ils ne peuvent remplacer la responsabilité congolaise.

Personne ne viendra organiser durablement nos villes à notre place.

Personne ne viendra restaurer notre école à notre place.

Personne ne développera notre agriculture à notre place.

Personne ne construira notre civisme à notre place.

Personne ne rendra nos institutions responsables à notre place.

Et personne ne pourra vouloir le Congo davantage que les Congolais eux-mêmes.

M. Le dialogue national doit alors changer de nature

C’est précisément dans cette perspective que la question d’un dialogue national prend une dimension beaucoup plus importante qu’une simple négociation entre acteurs politiques.

Si dialogue il doit y avoir, il devrait être envisagé comme un moment de diagnostic national sérieux.

Il ne devrait pas seulement répondre à la question :
« Comment allons-nous nous partager ou organiser le pouvoir ? »

Il devrait surtout répondre à celle-ci :
« Comment allons-nous rendre ce pays vivable, productif, éducatif, sûr et gouvernable pour les générations présentes et futures ? »

Le véritable dialogue dont le Congo a besoin dépasse les arrangements entre responsables politiques. Il concerne notre alimentation, notre école, notre justice, nos routes, nos villes, notre agriculture, notre industrie, notre énergie, notre santé, notre administration, notre rapport au travail et notre conception même de l’État.

Notre destin collectif est menacé moins par l’absence de solutions que par notre incapacité persistante à transformer les diagnostics en décisions et les décisions en résultats.

Le Congo ne manque ni d’intelligence, ni de ressources, ni de possibilités.
Il lui manque encore cette capacité collective à considérer certains dangers comme inacceptables et à organiser méthodiquement leur disparition.

Car une nation commence véritablement à se relever lorsqu’elle cesse de considérer ses dysfonctionnements comme son destin.

Le Congo ne sortira pas du danger parce que quelqu’un viendra le sauver.
Il commencera à en sortir lorsque les Congolais décideront collectivement que vivre dangereusement ne peut plus constituer leur normalité.

loucasalouma@yahoo.fr

By amedee

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