Contribution au dialogue national

PAR JOSE M. BAKIMA

L’histoire politique de la République démocratique du Congo peut être lue de plusieurs manières. Elle peut être racontée à travers ses dirigeants, ses crises, ses guerres, ses constitutions, ses changements de régime ou ses élections. Mais elle peut aussi être regardée autrement : comme l’histoire de la construction, de la concentration, de la transformation, de la dégradation et de la reconstruction de capacités d’État.

C’est cette dernière lecture qui devient particulièrement féconde lorsque l’on passe de la reconstruction à la refondation.

Les tribunes consacrées successivement à Patrice Lumumba, à Mobutu, à Laurent-Désiré Kabila et à Joseph Kabila appartenaient à un moment de notre réflexion où il fallait reprendre le chemin politique du pays à travers les grandes séquences qui ont façonné son histoire contemporaine.

Elles ne constituent pas un tribunal des hommes.

Elles constituent une mémoire du chemin parcouru.

Avec Lumumba apparaît d’abord la question de la souveraineté : celle d’un peuple qui veut devenir pleinement sujet de son histoire et disposer de lui-même.

Avec Mobutu apparaît ensuite une autre expérience : celle d’un État fortement centralisé, dont certaines capacités furent construites, consolidées ou développées, mais dont la concentration progressive du pouvoir finit aussi par fragiliser les mécanismes institutionnels qui auraient dû survivre au pouvoir personnel.

Avec Laurent-Désiré Kabila apparaît la question de la reconquête : reconquête d’un territoire, d’un État et d’une souveraineté dans un environnement régional profondément déstabilisé.

Avec Joseph Kabila apparaît la reconstruction : reconstruire ce qui avait été détruit, rétablir des institutions, remettre en mouvement les infrastructures et les fonctions essentielles de l’État, et tenter de réinscrire le pays dans une trajectoire de fonctionnement normal.

Mais la reconstruction pose nécessairement une question supplémentaire :

Reconstruire quoi, selon quelle architecture, pour produire quel État ?

C’est à cet endroit que commence la refondation.

RECONSTRUCTION ET REFONDATION NE SONT PAS SYNONYMES

La reconstruction part d’un héritage existant.

Elle cherche à réparer, restaurer, remettre en fonctionnement, compléter ou moderniser.

La refondation va plus loin.

Elle demande si les structures reconstruites sont réellement capables de remplir durablement leurs fonctions, de transmettre leurs savoir-faire, de corriger leurs erreurs, de résister aux crises et de produire elles-mêmes les capacités dont elles auront besoin demain.

La reconstruction peut remettre une centrale en fonctionnement.

La refondation demande qui saura l’exploiter, la maintenir, la réparer, la renouveler, la financer, former ceux qui la remplaceront et décider de son évolution.

La reconstruction peut construire une école.

La refondation demande ce que cette école produit au-delà des bâtiments : quelles compétences, quels enseignants, quelles méthodes, quelle recherche, quelle capacité d’innovation et quelle transmission entre générations.

La reconstruction peut rétablir une administration.

La refondation demande si cette administration sait connaître le territoire, décider, exécuter, mesurer, corriger, apprendre et conserver sa mémoire lorsque les personnes changent.

Ainsi, la reconstruction restaure des fonctions ; la refondation construit les conditions de leur permanence et de leur développement.

LE CHANGEMENT DE QUESTION

Cette distinction transforme profondément notre manière de regarder la RDC.

La question n’est plus seulement :

Qu’avons-nous perdu ?

Elle devient :

Quelles capacités avons-nous héritées, lesquelles ont été détruites ou affaiblies, lesquelles subsistent encore, lesquelles devons-nous reconstruire et lesquelles devons-nous créer pour la première fois ?

Une seconde question s’impose immédiatement :

Comment faire en sorte que les capacités reconstruites ne dépendent plus excessivement de circonstances exceptionnelles, d’une personne, d’un financement ponctuel ou d’un partenaire extérieur ?

Et une troisième :

Comment transformer les capacités existantes en capacités capables d’en engendrer de nouvelles ?

C’est ici que l’histoire rejoint directement notre travail sur la gouvernance.

NE PAS REPARTIR DE ZERO

La refondation ne signifie surtout pas que tout ce qui précède devrait être rejeté.

Ce serait une autre forme d’amnésie.

Un pays qui détruit continuellement sa propre mémoire institutionnelle recommence sans cesse au point de départ.

Or la RDC n’est pas dépourvue d’expériences.

Elle possède des administrations qui ont fonctionné à certaines périodes, des infrastructures qui ont été construites, des universités qui ont produit des compétences, des entreprises qui ont porté des savoir-faire, des réseaux qui ont organisé des territoires, des services publics qui ont parfois obtenu des résultats, des chercheurs, des techniciens, des médecins, des agronomes, des ingénieurs, des enseignants et des cadres qui ont accumulé une expérience considérable.

Certaines de ces capacités ont disparu.

D’autres ont été profondément dégradées.

D’autres encore ont survécu dans des conditions difficiles.

Il existe peut-être même, au sein du système national, des îlots de capacité dont nous n’avons pas encore suffisamment étudié la trajectoire.

La question de la refondation devient alors aussi une question de récupération de mémoire :

Que savions-nous faire ?
Que savons-nous encore faire ?
Pourquoi certaines capacités ont-elles disparu ?
Pourquoi certaines ont-elles survécu ?
Quelles conditions permettent de les reproduire ?
Et lesquelles peuvent devenir les noyaux de capacités nouvelles ?

DE L’HISTOIRE DES DIRIGEANTS A L’HISTOIRE DES CAPACITES

C’est probablement là le déplacement décisif.

Pendant longtemps, l’histoire politique congolaise a été largement racontée autour des dirigeants.

Cette lecture demeure nécessaire.

Mais elle devient insuffisante pour gouverner la République.

Un État ne peut pas être conçu comme la somme de ses dirigeants successifs.

Il doit être capable de survivre à chacun d’eux.

Il doit conserver une mémoire.

Il doit transmettre ses procédures.

Il doit maintenir ses infrastructures.

Il doit renouveler ses compétences.

Il doit préserver ses données.

Il doit continuer à fonctionner lorsque les équipes changent.

Il doit pouvoir corriger une politique sans détruire l’institution qui la met en œuvre.

Autrement dit :

La véritable question de la refondation n’est pas seulement de savoir qui gouverne la République, mais de savoir ce que la République est capable de faire indépendamment des personnes qui la gouvernent.

Cette question ne diminue nullement l’importance du politique.

Elle la déplace vers un niveau plus profond.

Le pouvoir décide.

Mais la capacité permet d’exécuter.

L’institution conserve.

La compétence transforme.

La mémoire transmet.

L’apprentissage corrige.

La continuité permet de recommencer sans repartir de zéro.

Et la génération suivante doit pouvoir faire davantage que la précédente.

UNE NOUVELLE LECTURE DE LA SOUVERAINETE

Nous retrouvons alors une question qui était déjà présente au commencement de notre parcours : la souveraineté.

Mais celle-ci peut désormais être regardée sous un autre angle.

La souveraineté ne se réduit pas à la reconnaissance juridique d’un territoire ou à l’affirmation politique de son indépendance.

Elle possède aussi une dimension fonctionnelle.

Un pays peut juridiquement posséder une ressource sans posséder la capacité de la caractériser, de l’exploiter, de la transformer et d’en maîtriser les technologies essentielles.

Il peut posséder un territoire sans disposer des moyens effectifs de le connaître, de l’administrer, de le relier et de le protéger.

Il peut posséder une université sans disposer d’un système national capable de transformer la recherche en solutions productives.

Il peut posséder une administration sans disposer d’une capacité administrative suffisamment robuste pour assurer la continuité de l’action publique.

La souveraineté fonctionnelle apparaît alors comme une capacité à décider, agir, maintenir, apprendre et reproduire dans les domaines essentiels de la vie collective.

C’est pourquoi notre formule prend ici tout son sens :

La souveraineté ne se proclame pas. Elle se produit.

Elle se produit par des capacités.

Et ces capacités doivent elles-mêmes pouvoir se reproduire.

LA REFONDATION COMME PASSAGE DE LA RECONSTRUCTION A LA GENERATION

La reconstruction cherche principalement à retrouver une capacité perdue ou insuffisante.

La refondation doit permettre d’entrer dans une autre dynamique :

restaurer → maîtriser → reproduire → adapter → engendrer.

C’est ce dernier terme qui change l’horizon.

Un État qui ne fait que restaurer ses capacités reste prisonnier de son passé.

Un État qui apprend à produire de nouvelles capacités devient capable d’organiser son avenir.

La question fondamentale de la gouvernance de la République devient alors :

Que devons-nous rendre la RDC capable de faire demain qu’elle ne sait pas encore faire aujourd’hui, et comment lui donner les moyens de continuer à le faire après-demain ?

Cette question oblige à regarder simultanément les ressources, les territoires, les institutions, les compétences, les infrastructures, les flux, les finances, les technologies, les risques, les rapports de pouvoir, les mécanismes de décision et les générations.

Elle oblige surtout à sortir d’une gouvernance organisée uniquement autour des projets.

Un projet peut réussir et disparaître.

Une capacité doit pouvoir rester.

Une capacité reproductible doit pouvoir durer.

Une capacité génératrice doit pouvoir produire la suivante.

C’est précisément à cette profondeur que la refondation rejoint la gouvernance.

VERS UNE REPUBLIQUE CAPABLE

La finalité de la refondation n’est donc pas de construire un État plus imposant.

Elle est de construire un État plus capable.

Capable de connaître son territoire.

Capable de transformer ses ressources.

Capable d’organiser ses flux.

Capable de décider à partir d’informations fiables.

Capable d’agir.

Capable de mesurer les effets de son action.

Capable de reconnaître ses erreurs.

Capable de corriger.

Capable de maintenir ce qui fonctionne.

Capable de transmettre.

Capable de résister aux chocs.

Capable de s’adapter.

Capable enfin de produire les nouvelles capacités nécessaires à son propre avenir.

C’est ainsi que l’histoire politique, la reconstruction et la refondation cessent d’être trois récits séparés.

Elles deviennent trois moments d’une même interrogation :

comment construire une République qui ne dépende plus de la seule qualité de ceux qui la dirigent pour être capable de se gouverner elle-même ?

C’est à cette question que doit désormais répondre la gouvernance de la République.

 

By amedee

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