Le communiqué du 8 octobre 2026 de la Banque centrale du Congo offre une occasion d’interroger les fondements d’une économie où la stabilité monétaire semble pouvoir coexister indéfiniment avec l’extrême pauvreté, la faiblesse du financement productif et la dépendance extérieure. Au-delà des agrégats, il s’agit de comprendre ce que les institutions monétaires rendent économiquement possible et ce qu’elles contribuent, parfois malgré elles, à maintenir hors de portée.
J’ai été tenté de dire, encore Kolwezi ! Cette ville semble être devenue depuis le morcelage du Katanga une destination de prédilection pour les institutions et les personnalités attirées par la circulation des richesses minières. Pourquoi Kolwezi et jamais Kenge, où la société civile en est à réclamer une enquête sur la vente présumée de l’ancien aérodrome ? À Kolwezi, les capitaux miniers justifient une attention soutenue, tandis qu’ailleurs, même la disparition présumée d’une infrastructure publique essentielle peine à provoquer une mobilisation comparable. La géographie de l’attention institutionnelle semble ainsi épouser davantage celle de la concentration des richesses que celle des besoins économiques nationaux.
Revenons à présent à l’essentiel du communiqué. La Banque centrale du Congo présente une croissance réelle projetée à 5,4 %, une inflation attendue à 8,9 % et des réserves internationales estimées à 7,8 milliards de dollars. Ces indicateurs décrivent certains aspects de la conjoncture monétaire, sans presque rien révéler de la capacité de l’économie à financer sa propre transformation. Une nation peut accumuler des réserves, afficher une croissance positive et maintenir une certaine stabilité du change tout en laissant ses entreprises privées de financement, ses travailleurs dans le sous-emploi et une grande partie de sa population dans l’extrême pauvreté. La contradiction mérite davantage qu’un satisfecit statistique.
La stabilité des chiffres, l’instabilité des fondations
La stabilité macroéconomique possède une vertu indéniable. Elle réduit certaines incertitudes, facilite les calculs économiques et peut protéger le pouvoir d’achat contre les désordres inflationnistes. Ériger la stabilité monétaire en théorie du développement, c’est donner à l’impuissance économique les apparences respectables de la rigueur technocratique. Confondre la stabilisation des variables monétaires avec la transformation économique revient à prendre les conditions éventuelles de la prospérité pour la prospérité elle-même.
Le PIB peut augmenter sans que se diversifient les activités productives. Les réserves internationales peuvent progresser sans que se consolide la capacité nationale de produire les biens importés. L’inflation peut ralentir sans que les revenus deviennent suffisants pour assurer une existence décente. Une économie demeure profondément vulnérable lorsqu’elle doit continuellement mobiliser des devises pour acquérir ce qu’elle peine à produire, tandis que l’essentiel de sa population reste étranger aux bénéfices de la croissance.
La difficulté intellectuelle commence précisément lorsque ces distinctions disparaissent du langage institutionnel. Une banque centrale peut accomplir ses objectifs immédiats de stabilisation tout en participant à un environnement financier qui ne favorise pas suffisamment l’accumulation productive. Les chiffres ne sont pas nécessairement trompeurs. Leur interprétation peut néanmoins produire une représentation excessivement rassurante de l’économie qu’ils prétendent décrire.
Une monnaie nationale à l’ombre du dollar
La notion même de stabilité monétaire devient plus complexe dans une économie profondément dollarisée. À la fin de 2025, près de 87 % des dépôts bancaires congolais étaient libellés en devises. Selon le FMI, la dollarisation des crédits atteignait même 97 % à la fin de 2024. Ces proportions rappellent qu’une amélioration du taux de change du franc congolais ne signifie pas nécessairement que celui-ci a retrouvé une place centrale dans l’organisation de l’épargne et du financement.
Une monnaie peut paraître stable sur le marché des changes tout en demeurant marginale dans les décisions financières qui engagent l’avenir. Les entreprises peuvent continuer à emprunter en dollars, les banques à privilégier les actifs en devises et les ménages à rechercher dans la monnaie étrangère la sécurité que la monnaie nationale ne leur inspire pas encore. La stabilité du taux de change ne suffit donc pas à mesurer la confiance monétaire, encore moins la capacité d’un pays à financer ses investissements dans sa propre unité de compte.
Cette contradiction dépasse la technique bancaire. Elle touche à l’architecture du pouvoir économique. Lorsque la monnaie nationale peine à devenir un instrument de financement à long terme, la politique monétaire perd une partie de sa capacité à orienter les conditions financières de l’économie. La souveraineté monétaire existe sur le papier, tandis que la dollarisation des bilans, les anticipations et les pratiques bancaires en réduisent l’exercice à une autorité largement privée d’emprise sur le financement de l’économie nationale.
La liquidité des banques ne fait pas la richesse des nations
En maintenant son taux directeur à 12,5 %, en reconduisant les coefficients des réserves obligatoires et en décidant notamment du dégel partiel des réserves cristallisées, la BCC ajuste les conditions monétaires et bancaires. Libérer des liquidités ne revient pas à financer la production. Confondre les deux, c’est ériger une opération de bilan bancaire en stratégie de développement économique. Les banques ne prêtent pas simplement parce qu’elles disposent de ressources supplémentaires. Elles prêtent lorsque les perspectives de rendement, les garanties et les risques correspondent à leurs critères de décision.
Dans une économie traversée par l’extrême pauvreté, le chômage, le sous-emploi, l’irrégularité des revenus et la faible traçabilité des recettes et des dépenses, ces critères excluent une partie considérable des ménages et des entreprises. Cette exclusion peut s’accentuer lorsque les placements publics offrent aux banques un rapport entre rendement, risque et facilité de gestion plus attractif que le financement de l’activité productive. Le système financier peut alors trouver davantage d’intérêt à financer l’État qu’à financer les capacités économiques de ceux dont cet État prétend améliorer l’existence.
Le phénomène mérite une attention particulière en RDC. Les analyses du FMI signalent une progression de l’exposition des banques au risque souverain, passée de 8,2 % de leurs actifs en 2023 à 13,6 % dans les données examinées en 2025. Cette évolution ne suffit pas, à elle seule, à établir un effet d’éviction du secteur privé. Elle révèle néanmoins la nécessité d’examiner les arbitrages institutionnels qui orientent l’allocation du crédit. Lorsque le financement de l’État devient plus attractif que celui de l’activité productive, la circulation monétaire peut s’intensifier sans entraîner une expansion comparable des capacités de production, consacrant ainsi un système financier davantage tourné vers la rémunération des créances que vers la création de richesses.
À combien d’entreprises les banques peuvent-elles proposer un financement d’équipement sur dix ans ? Combien de familles peuvent accéder à un crédit immobilier remboursable sur vingt ou vingt-cinq ans, à un taux compatible avec leurs revenus et dans une monnaie qui ne les expose pas à un risque de change disproportionné ? Ces réalités disent davantage sur la profondeur du système financier que le volume des liquidités libérées par une décision de politique monétaire.
Une banque centrale qui observe les réserves des établissements financiers sans s’intéresser suffisamment aux conditions dans lesquelles ceux-ci financent l’économie risque de confondre la santé de leurs bilans avec la capacité productive de la nation.
Une économie mondiale résiliente, selon quelle hiérarchie ?
Le communiqué reprend également le langage familier d’une économie mondiale plus résiliente qu’anticipé. Cette expression, devenue presque rituelle dans les communications financières internationales, mérite d’être replacée dans les rapports de pouvoir qui structurent l’économie mondiale.
La résistance d’une économie aux perturbations conjoncturelles ne démontre pas nécessairement la solidité de ses fondements. Les pays disposant de marchés financiers profonds, de capacités budgétaires importantes et d’une maîtrise relative des chaînes de valeur peuvent absorber certains chocs en transférant une partie de leurs coûts vers les producteurs, les travailleurs ou les économies plus dépendantes. Une même crise peut donc confirmer la résilience des uns tout en aggravant les vulnérabilités des autres.
Pour la RDC, dont les recettes extérieures restent largement tributaires des minerais et dont les besoins de consommation et de production dépendent fortement des importations, la résilience mondiale ne constitue pas automatiquement une bonne nouvelle. L’essentiel réside dans la manière dont cette résilience redistribue les risques, les revenus et les possibilités d’accumulation. Une économie mondiale peut parfaitement résister à une crise tout en préservant les rapports de dépendance qui rendent certaines nations structurellement vulnérables.
Une politique monétaire prisonnière des limites de la production
Réduire l’inflation à un déséquilibre monétaire relève d’une lecture superficielle des mécanismes de formation des prix. Dans une économie privée d’une alimentation électrique fiable, pénalisée par des coûts de transport prohibitifs, des infrastructures logistiques déficientes et une production nationale incapable de satisfaire une part substantielle de la demande, la hausse des prix exprime également les défaillances structurelles de l’appareil productif. Prétendre résoudre ces déséquilibres par la seule manipulation des taux d’intérêt revient à ériger les instruments monétaires en substituts à la pensée économique et à confondre la compression de la demande avec la résolution des contraintes qui empêchent l’économie de produire.
Une hausse des taux peut modérer la demande et contribuer à limiter certaines tensions monétaires. Elle ne produit cependant ni électricité, ni routes, ni équipements industriels. Elle peut même renchérir le financement des investissements nécessaires pour réduire durablement les contraintes d’offre. L’arbitrage devient particulièrement délicat lorsque les instruments utilisés pour stabiliser les prix contribuent, par leurs effets sur le coût du crédit, à retarder une partie des investissements susceptibles d’atténuer les pressions inflationnistes futures.
Il ne s’agit pas de demander à la BCC de construire des centrales électriques ou de se substituer au gouvernement. Le développement exige une coordination entre politique monétaire, politique budgétaire, infrastructures, institutions financières et organisation productive. L’indépendance d’une banque centrale n’implique pas l’indifférence à ces interdépendances.
La stabilité monétaire représente une composante de l’ordre économique. Elle ne saurait devenir une justification suffisante de cet ordre lorsque celui-ci continue de reproduire l’insuffisance du financement productif et la précarité matérielle d’une grande partie de la population.
L’immobilisme comme équilibre institutionnel
L’enjeu dépasse le choix entre un taux directeur plus faible et un nouvel assouplissement des conditions de liquidité. Il concerne l’architecture des incitations qui détermine les usages du crédit, la distribution des risques et les possibilités d’investissement dans l’économie congolaise.
Une banque centrale ne décide pas seule de l’affectation des capitaux. Elle agit néanmoins sur les conditions monétaires, réglementaires et financières au sein desquelles ces décisions sont prises. Le développement des systèmes de paiement, l’interopérabilité financière, l’amélioration de l’information sur les emprunteurs, l’approfondissement des marchés en francs congolais et la disponibilité d’instruments adaptés aux financements longs peuvent contribuer à élargir les possibilités économiques. Encore faut-il inscrire ces leviers dans une conception cohérente du développement financier.
Le mandat légal de la BCC lui impose principalement la stabilité des prix, tout en prévoyant son soutien à la politique économique générale du gouvernement, sans préjudice de cet objectif. Il existe donc une différence décisive entre préserver l’indépendance opérationnelle de l’institution et soustraire sa contribution au financement de l’économie à toute évaluation.
La BCC devrait désormais rendre compte de ce que ses instruments monétaires permettent réellement de financer, en examinant la destination sectorielle du crédit, sa maturité, son coût réel, sa répartition territoriale et son accessibilité aux entreprises productives. Une institution qui se contente de publier des indicateurs de stabilité sans mesurer les capacités économiques qu’ils contribuent à créer ou à entraver entretient une conception étriquée de sa propre performance, où la maîtrise des agrégats finit par tenir lieu de compréhension du développement.
La cohérence technique d’une politique monétaire ne garantit en rien sa pertinence économique. L’immobilisme peut être le produit parfaitement rationnel d’une architecture institutionnelle qui rend le financement de l’État et la détention de créances plus attractifs que l’investissement productif. Les décisions se multiplient, les instruments s’ajustent et les communiqués se succèdent, sans remettre en cause les incitations financières qui permettent au système de prospérer sans entraîner l’économie nationale dans son sillage.
Entre le cérémonial de la stabilité et l’inconfort de la pensée
André Wameso dispose d’une occasion de dépasser la défense conventionnelle des résultats monétaires pour engager une réflexion plus exigeante sur les limites de leur transmission à l’économie réelle. Avant que son passage à la tête de la BCC ne relève de l’histoire institutionnelle. Qui, dans l’entourage d’André Wameso, osera lui rappeler que la crédibilité d’une banque centrale ne se construit ni à coups de communiqués soigneusement rédigés, ni par la multiplication des conférences protocolaires, ni par la récitation d’agrégats monétaires convenablement alignés ?
Une institution peut perfectionner ses instruments, multiplier ses réunions et maîtriser le langage de la stabilité sans pour autant résoudre les contradictions économiques auxquelles elle participe. La difficulté commence lorsqu’elle prend la conformité de ses procédures pour une démonstration suffisante de sa pertinence économique. Comment expliquer qu’un pays doté d’une telle richesse démographique et minière demeure aussi démuni face aux exigences du financement de sa propre transformation ? Faute d’affronter ce paradoxe, les cérémonies de stabilité continuent à être des exercices de mise en scène institutionnelle où l’on célèbre la maîtrise des chiffres pour mieux esquiver l’échec de leur traduction en prospérité collective.
La BCC annonce vouloir transformer ses réflexions institutionnelles en actions concrètes et mesurables. La modernisation d’une institution ne saurait se limiter à ses procédures, à son organisation interne ou à ses technologies si la portée économique de ses instruments demeure insuffisamment interrogée. Wameso doit pouvoir expliquer comment ses décisions influencent les conditions financières dans lesquelles ce développement devient envisageable. Il doit cesser de consacrer une forme singulière de réussite institutionnelle, celle d’une banque centrale dont les indicateurs s’améliorent tandis que les possibilités économiques de la population demeurent profondément contraintes.
Une monnaie peut être relativement stable et l’avenir économique d’une nation demeurer bloqué. Lorsque cette contradiction cesse d’interroger ceux qui gouvernent les institutions monétaires, l’immobilisme n’est plus seulement économique. Il devient institutionnel. Tour comme, une banque centrale peut maîtriser parfaitement le langage de la stabilité tout en demeurant intellectuellement étrangère aux mécanismes du développement. Et lorsqu’elle en vient à confondre la discipline de ses tableaux statistiques avec la transformation de l’économie, ce n’est plus seulement sa politique monétaire qui mérite examen, mais la pauvreté de l’ambition économique qui la gouverne.
Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe

