J’ai accueilli avec un certain enthousiasme la réponse de Belhar Mbuyi à ma tribune sur les 100 milliards de dollars d’endettement chantés par Adolphe Muzito. Enfin, quelqu’un prenait la peine d’engager un dialogue auquel le principal intéressé préfère se soustraire. Dans un pays où les grandes ambitions financières suscitent davantage de chœurs admiratifs que de voix discordantes, cette intervention méritait d’être saluée. J’espérais même que Mbuyi apporterait quelques notes de rigueur à une partition dont Muzito semblait avoir négligé l’écriture.
Hélas, cet élan n’a pas survécu à la lecture. Belhar Mbuyi m’a convié à une partie de ping-pong où les balles sont soigneusement dirigées vers les questions les moins importantes. Une prouesse en soi, puisqu’il faut un certain talent pour consacrer autant de lignes à contourner le cœur d’un raisonnement. Puisque la partie est engagée, je vais lui renvoyer la balle, avec pour seule préoccupation le sort des Congolais, plutôt que de multiplier les petites piques d’une joute rhétorique.
L’art de réfuter une thèse que l’on a soi-même inventée
Belhar Mbuyi commence par m’attribuer une position particulièrement commode à combattre. J’aurais assimilé la capacité d’endettement à un emprunt immédiat de 100 milliards de dollars, condamné l’endettement public et méconnu ses instruments financiers. Il suffisait pourtant de lire l’ouverture de ma tribune, « Mea Culpa ». Mbuyi s’est donc donné le confort de réfuter une proposition que je n’avais pas formulée.
Il déploie ensuite tout un arsenal de distinctions entre stock de dette, capacité d’emprunt, maturités, taux d’intérêt, financements concessionnels et obligations souveraines. Ces distinctions sont recevables. Leur exactitude ne démontre toutefois rien sur la question posée. Qu’un emprunt puisse être fractionné ne prouve pas qu’il puisse être obtenu. Qu’il puisse être négocié à des taux différents ne démontre pas sa soutenabilité. Qu’un pays affiche un faible ratio dette/PIB ne lui procure ni les recettes fiscales ni les devises nécessaires au remboursement. Mbuyi explique les modalités possibles du financement comme si l’inventaire des instruments suffisait à établir la capacité de celui qui prétend les mobiliser.
La confusion devient manifeste lorsqu’il évoque une capacité d’endettement d’environ 105 milliards de dollars à l’horizon 2035. Il faudrait déjà préciser si ce montant représente un encours total, une marge supplémentaire d’emprunt ou un volume cumulé de financements. Si les 105 milliards correspondent à près de 50 % du PIB projeté, la dette existante, les remboursements et les nouveaux décaissements devront entrer dans le calcul. Les partenariats public-privé et les investissements directs étrangers ne sauraient non plus être assimilés mécaniquement à de la dette souveraine. L’existence d’instruments financiers ne garantit ni la disponibilité des capitaux à l’échelle annoncée ni leur mobilisation à des conditions soutenables.
Quant à l’Eurobond de 1,25 milliard de dollars émis en avril 2026, il révèle surtout la modestie de nos références économiques. Qu’un pays doté de ressources aussi considérables que la RDC présente comme une prouesse sa capacité à emprunter cette somme sur les marchés internationaux, à des rendements de 8,75 % et 9,5 %, devrait susciter une réflexion autrement plus exigeante sur les limites de son architecture financière. Plus préoccupante encore serait cette logique consistant à mobiliser les fonds avant de déterminer précisément les projets auxquels les affecter, comme si la disponibilité de l’argent devait dicter les priorités nationales. Emprunter avant de savoir quoi construire, dans quel but et avec quels résultats attendus, ce n’est pas financer le développement. C’est organiser l’endettement et improviser ensuite sa justification. Cette émission ne démontre ni la capacité de mobiliser des dizaines de milliards supplémentaires à des conditions comparables ni celle de les convertir en investissements productifs. Accéder aux marchés internationaux pour payer des intérêts à des créanciers étrangers ne constitue pas, en soi, une démonstration de puissance économique.
La comptabilité des rêves et le mythe de la croissance automatique
La projection défendue dans cette controverse nous transporte en 2035, dans une RDC dont le PIB atteindrait 215 milliards de dollars, avec une pression fiscale de 17 % et des ressources budgétaires d’environ 40 milliards. Une pression fiscale de 17 % appliquée à ce PIB représente pourtant 36,55 milliards de recettes fiscales. La différence pourrait provenir de recettes non fiscales, encore faudrait-il en présenter la composition. L’essentiel est ailleurs. Une projection de PIB ne constitue ni une recette acquise ni une garantie de remboursement. La croissance annoncée suppose des transformations économiques dont les mécanismes restent insuffisamment établis. Le raisonnement ne part plus des réalités économiques pour établir une projection. Il part de la projection pour présumer les réalités qui devraient la justifier.
Cette fragilité est d’autant plus préoccupante que la croissance congolaise reste largement portée par l’exploitation et l’exportation des minerais. Les performances du cuivre et du cobalt permettent d’afficher des taux de croissance impressionnants sans garantir le développement des autres secteurs productifs. Les prix internationaux, les innovations technologiques, les décisions des acheteurs et l’évolution de la demande échappent pourtant largement au contrôle du pays. Prolonger les performances actuelles jusqu’en 2035 sans examiner les conséquences d’un ralentissement minier revient à transformer une tendance favorable en assurance sur l’avenir. Une économie dépendante de quelques ressources ne peut raisonnablement traiter ses recettes futures comme si les marchés internationaux avaient signé un engagement de stabilité.
L’histoire récente aurait dû nous enseigner davantage de modestie. La pandémie de COVID-19 a bouleversé les échanges internationaux et contraint les États à revoir leurs priorités financières. Les épidémies récurrentes d’Ebola rappellent qu’une crise sanitaire peut désorganiser l’économie congolaise et absorber des ressources considérables. La résurgence du M23, après sa défaite militaire de 2013, illustre la fragilité des hypothèses de stabilité territoriale. À ces incertitudes s’ajoute le facteur Donald Trump, dont les politiques commerciales, tarifaires et les décisions géopolitiques rappellent qu’un changement de cap à Washington peut bouleverser les conditions du commerce international sans consulter Kinshasa. La RDC connaît déjà les conséquences des crises imprévues, des guerres récurrentes et des décisions prises ailleurs. Fonder son avenir financier sur une croissance supposée régulière, sans prévoir les ruptures susceptibles de l’interrompre, revient à confondre prospective économique et exercice d’imagination.
Le Botswana constitue un avertissement particulièrement instructif. Pendant des décennies, ce pays a construit une part importante de sa prospérité autour du diamant naturel. Aujourd’hui, la concurrence des diamants de laboratoire, les changements de préférences des consommateurs et l’affaiblissement de la demande fragilisent cette spécialisation. Le Botswana n’a pas été consulté avant que les technologies et les marchés commencent à modifier les règles de son principal secteur d’exportation. Une ressource peut demeurer abondante dans le sous-sol alors que sa valeur économique décline. La RDC devrait méditer cette expérience. Les minerais recherchés aujourd’hui ne conserveront pas nécessairement la même importance dans les technologies de demain. Contracter des obligations financières de longue durée en présumant la permanence de leur rentabilité revient à faire dépendre l’avenir national de décisions prises ailleurs.
Le contraste devient plus accablant lorsqu’on examine l’exécution budgétaire de 2026. Au premier semestre, les paiements de la Présidence atteignaient 317,3 % de leur programmation semestrielle. À fin août, les frais de fonctionnement des institutions politiques progressaient de 53,6 % sur un an, contre 13,6 % pour les recettes publiques, tandis que les dépenses en capital n’atteignaient que 77,6 % des prévisions cumulées. Ces chiffres exposent des arbitrages préoccupants entre fonctionnement institutionnel et investissement. On nous promet un État capable de mobiliser 40 milliards demain, alors que l’exécution d’aujourd’hui révèle déjà ses difficultés à privilégier les investissements annoncés. La prévision raconte ce que l’État prétend devenir. L’exécution révèle ce qu’il choisit réellement de financer.
Le danger commence lorsque ces projections deviennent des objectifs politiques à atteindre à tout prix. Si la croissance refuse d’obéir aux prévisions, la tentation sera grande de pressurer davantage les entreprises, d’alourdir la fiscalité des ménages, de réduire certaines dépenses sociales et de solliciter de nouveaux financements extérieurs. Les écarts avec les projections pourraient alors justifier de nouveaux sacrifices, de nouvelles conditionnalités et de nouvelles concessions. On finirait par étrangler l’économie réelle pour maintenir en vie une économie imaginaire. Les Congolais paieraient ainsi deux fois, d’abord pour financer les ambitions de leurs dirigeants, ensuite pour supporter les conséquences de leurs calculs démentis par la réalité.
L’infrastructure ne fait pas l’industrialisation
Belhar Mbuyi énumère routes, centrales électriques, chemins de fer et ports comme si l’inventaire des chantiers suffisait à démontrer une stratégie de développement. L’expérience congolaise raconte une autre histoire. Le corridor de Lobito achemine déjà les minerais vers les marchés internationaux, avec un objectif de 240 000 tonnes de cuivre en 2026, soit environ 3,5 milliards de dollars aux cours d’octobre, sans transformation industrielle significative sur le territoire national. La centrale de Busanga, inaugurée en 2023 avec 240 mégawatts, alimente principalement les activités de Sicomines. Quant à Inga I et II, mis en service en 1972 et 1982 avec la promesse d’industrialiser le pays, ils n’ont toujours pas permis de concrétiser cette ambition. En 2025, seuls 21 % des Congolais avaient accès à l’électricité, tandis que les délestages continuaient de paralyser ménages et entreprises. Des milliards investis, des minerais exportés, des centrales construites, et une économie toujours privée des capacités productives promises.
Ces exemples illustrent que l’efficacité logistique et l’expansion des infrastructures ne constituent pas automatiquement un progrès industriel. Une économie peut devenir performante dans l’exportation de ses ressources naturelles tout en demeurant incapable de fabriquer les machines, les technologies et les équipements nécessaires à leur exploitation. La RDC pourrait ainsi moderniser les circuits d’exportation de ses richesses sans transformer fondamentalement sa structure productive ni améliorer les conditions de vie de ses citoyens.
Mbuyi invoque également le rendement des investissements financés par emprunt. Un projet financé à 6 % pourrait effectivement être rationnel s’il génère des bénéfices économiques suffisants. Encore faut-il distinguer le rendement économique du projet et les ressources dont dispose l’État pour rembourser. Un investissement peut accroître le PIB sans augmenter proportionnellement les recettes fiscales. Les entreprises bénéficiaires peuvent importer leurs équipements, rapatrier leurs profits ou profiter d’exonérations fiscales. Une hausse des exportations ne garantit pas davantage que les devises correspondantes seront disponibles pour le Trésor.
Le cas de Glencore en RDC illustre cette réalité. Selon les chiffres publiés par le groupe, l’impôt sur les bénéfices versé par ses filiales KCC et Mutanda est passé de 469,4 millions de dollars en 2022 à 18,1 millions en 2024, tandis que des différends fiscaux avec l’administration congolaise portent notamment sur les revenus déclarés et les charges déductibles. Cette diminution ne prouve pas une manipulation fiscale, elle rappelle néanmoins que l’importance d’une activité minière ne garantit pas des recettes publiques proportionnelles.
La question dépasse donc le financement et la propriété des infrastructures. Elle concerne la participation des entreprises congolaises, le transfert des technologies, la formation des compétences, la diversification industrielle et la capacité du pays à conserver une part substantielle de la valeur créée. La propriété juridique d’un ouvrage ne signifie pas la maîtrise des savoir-faire et des capacités techniques nécessaires à son fonctionnement. La RDC peut ainsi accumuler des infrastructures financées à crédit tout en demeurant dépendante de l’étranger pour leur exploitation, leur entretien et leur modernisation. Elle emprunterait alors pour construire ce qu’elle devrait encore payer d’autres pour maintenir en état.
La pauvreté des priorités derrière l’opulence des chiffres
Pendant que le débat s’enivre de 100 milliards de dette et de 40 milliards de recettes futures, la protection sociale ne représenterait qu’environ 1,52 % du budget général de 2026. Cette allocation ne résume pas toutes les interventions sociales de l’État, elle révèle néanmoins la faiblesse de certaines priorités au regard des besoins de la population. La dette publique congolaise est passée d’environ 5,64 milliards de dollars en 2019 à 18,55 milliards à fin juin 2026. Elle a donc plus que triplé. Cette progression ne démontre pas que tous les emprunts étaient injustifiés. Elle impose toutefois un bilan précis des investissements réalisés, des capacités nouvelles développées et des améliorations effectivement obtenues. La multiplication des engagements envers les créanciers n’est pas une réalisation économique en soi.
Les indicateurs sociaux résistent à l’optimisme comptable. L’indice de développement humain atteignait 0,522 en 2023, tandis que la Banque mondiale projetait encore un taux de pauvreté extrême de 81,1 % en 2025. Les analyses IPC estimaient environ 26,5 millions de personnes confrontées à une insécurité alimentaire aiguë de niveau crise ou pire au premier semestre 2026, contre 15,6 millions en 2019, avec des périmètres d’analyse imparfaitement comparables. Ces évolutions ne permettent pas d’attribuer les difficultés sociales à l’endettement. Elles soulignent néanmoins l’écart entre l’expansion des obligations publiques et les transformations attendues dans la vie quotidienne. Les créanciers comptabilisent leurs créances pendant que des millions de Congolais comptent encore leurs repas.
En 2025, la RDC occupait le 163ᵉ rang sur 182 pays, avec un score de 20 sur 100 à l’Indice de perception de la corruption de Transparency International. Dans ces conditions, un Trésor congolais plus riche pourrait parfaitement financer un État plus prédateur sans réduire la pauvreté. La corruption, les dérives dans l’attribution des marchés publics, les arbitrages budgétaires et les défaillances de contrôle déterminent l’utilisation des ressources autant que les montants mobilisés. Lorsque les institutions et les priorités restent inchangées, les milliards supplémentaires vont élargir les circuits de captation plutôt que les capacités productives nationales. À ce stade, l’insistance de certains à vouloir multiplier les capacités d’endettement, sans exiger au préalable une transformation des mécanismes de gestion des ressources publiques, devient elle-même préoccupante. On peine à comprendre cet empressement à mobiliser davantage d’argent sans rendre compte de celui déjà mobilisé.
Au lieu de fantasmer sur une dette colossale, imaginons un Congolais moderne
Une stratégie nationale devrait naître d’un désir ardent de bâtir une société où les Congolais disposent de moyens de participation économique et sociale à la hauteur des économies les plus avancées, soutenus par un écosystème financier sophistiqué, capable de financer la création de richesse, de favoriser la formation de l’épargne et d’orienter le crédit vers l’innovation, la recherche et la production. La volonté de travailler ne suffit pas à créer de la richesse. Encore faut-il accéder aux technologies de pointe, aux connaissances, aux réseaux de production et aux marchés permettant de transformer les compétences et les idées en activités économiques prospères.
Une telle ambition exigerait une feuille de route identifiant les capacités productives existantes, les technologies à maîtriser, les institutions à transformer et les investissements nécessaires. L’énergie devrait être pensée avec les industries qu’elle alimentera, les universités avec les activités scientifiques et productives qui mobiliseront leurs diplômés, les infrastructures de transport avec les territoires et les marchés qu’elles relieront. Les coûts seraient ensuite établis en fonction des objectifs, des échéances et des ressources disponibles. Le financement deviendrait ainsi la conséquence d’une stratégie de transformation, plutôt que son point de départ.
Le financement viendrait ensuite. Cette dernière mérite une réflexion autrement plus ambitieuse qu’une simple opposition entre endettement et création monétaire. Le franc congolais devrait contribuer au financement de la transformation lorsque les dépenses mobilisent des capacités productives nationales, sous réserve des contraintes réelles de production, d’inflation et de disponibilité des devises. Le jonglage consiste à organiser simultanément l’expansion des capacités productives et les moyens financiers qui permettent leur mobilisation. Peut-être faudrait-il, en dernier recours, emprunter à l’étranger, en devises, pour financer certaines transformations décisives. Cet endettement doit rester une exception dictée par des nécessités productives clairement établies, et non devenir le fondement de notre stratégie économique.
Les économies avancées ne doivent pas leur puissance à leur seule faculté d’emprunter. Elles disposent d’institutions, de connaissances et de systèmes productifs capables de renouveler leur prospérité. Le rêve congolais devrait être celui d’une société suffisamment organisée, instruite et équipée pour permettre à ses citoyens de concevoir, fabriquer et perfectionner une part croissante de ce dont ils ont besoin, tout en générant des revenus leur donnant accès aux biens, aux technologies et au confort produits ailleurs. Le développement ne consiste pas à tout produire chez soi, il consiste à posséder les capacités économiques et le pouvoir d’achat nécessaires pour choisir ce que l’on produit, ce que l’on échange et ce que l’on consomme. C’est cette liberté économique concrète, et non le montant des milliards que les créanciers accepteraient de nous prêter, qui devrait mesurer notre ambition nationale.
La question est celle de la capacité économique
Belhar Mbuyi reconnaît que le ratio dette/PIB ne suffit pas à établir la capacité d’emprunt, tout en continuant de lui accorder une place déterminante. Une dette inférieure à 50 % du PIB ne garantit ni l’accès aux capitaux, ni leur coût, ni la capacité de remboursement. Les expériences internationales montrent combien des niveaux d’endettement comparables peuvent dissimuler des réalités économiques radicalement différentes.
En 2025, le Ghana et la Corée du Sud affichaient des ratios d’endettement voisins, respectivement de 48,8 % et 52,5 % du PIB. Le premier sortait d’une crise ayant nécessité la restructuration de sa dette, tandis que la seconde s’appuyait sur une économie industrialisée et un marché obligataire national développé. Le contraste devient plus frappant entre le Japon et la Zambie. En 2026, leur dette publique représenterait respectivement environ 203 % et 80 % du PIB. Le Japon conserve un accès étendu aux marchés grâce notamment à sa dette principalement libellée en yens et à sa base d’investisseurs nationaux. La Zambie a dû restructurer ses engagements extérieurs après son défaut de paiement de 2020. Un pays peut ainsi continuer à emprunter avec une dette dépassant deux fois son PIB, tandis qu’un autre a connu un défaut à un niveau nettement inférieur. La soutenabilité ne se décrète pas à partir d’un pourcentage.
Mbuyi me reproche également de ne pas avoir proposé de modèle alternatif de remboursement. Cette objection inverse la charge de la preuve. L’absence de modèle concurrent ne transforme pas une projection insuffisamment étayée en démonstration. Les 100 milliards de Muzito ne deviennent pas soutenables simplement parce que Jo Sekimonyo refuse de leur fabriquer un échéancier de remboursement. En 2026, vingt individus possédaient chacun une fortune estimée à au moins 100 milliards de dollars. Le défi intellectuel autrement plus stimulant aurait été de me demander comment créer les conditions permettant à plusieurs Congolais de bâtir des fortunes de cette envergure grâce à l’entrepreneuriat et à l’innovation, sans devoir leur ascension à une proximité avec le pouvoir politique. Cette interrogation aurait au moins ouvert un dialogue, plus enrichissant, sur la création de richesse plutôt que sur l’accumulation de dettes.
Et si Mbuyi tient absolument à découvrir une alternative, je peux lui proposer une réflexion autrement plus audacieuse. J’ai consacré une cinquantaine de pages à une proposition théorique visant à éliminer la dette mondiale et à repenser les fondements du financement de l’activité économique au bénéfice de tous. Une version condensée en vidéo est également disponible, si la lecture d’un travail académique de cette ampleur lui paraît trop laborieuse.
Changer de siècle, pas seulement de discours
Au fond, ce qui échappe à Belhar Mbuyi, ce sont les fondements idéologiques de ma pensée en économie politique. Comme tant d’autres, il reste prisonnier, consciemment ou non, d’une doctrine de développement concoctée pour les pays du tiers-monde, nourrie des grandes stratégies de financement extérieur des années 1970, puis des programmes d’ajustement structurel des décennies suivantes, dont le Consensus de Washington a cristallisé les orientations. D’une époque à l’autre, la mobilisation des capitaux étrangers et l’application de recettes financières ont trop souvent occupé le devant de la scène, reléguant au second plan la construction des capacités productives nationales. Les décennies écoulées ont pourtant largement révélé les impasses de cette recette d’économie politique, qui a laissé derrière elle des États surendettés, des économies dépendantes et des populations privées des instruments de leur émancipation matérielle.
C’est dans l’analyse des mécanismes qui régissent les économies contemporaines les plus avancées que j’ancre ma réflexion, en cohérence avec les contributions théoriques que je développe dans mes travaux de recherche en économie politique. Une nation ne se développe pas à mesure qu’elle devient capable d’emprunter davantage. Elle progresse lorsque ses citoyens disposent des connaissances, des technologies, des institutions et des moyens financiers leur permettant de produire, d’innover, de générer leurs propres revenus et de maîtriser leur avenir économique. Dans cette perspective, la monnaie, le crédit et la dette sont des instruments au service de cette émancipation, et non des forces qui en dictent les limites.
Les créanciers savent déjà transformer nos ambitions en obligations contractuelles. Il appartient aux Congolais de transformer leurs connaissances et leur travail en richesse durable. Une dette se contracte en quelques heures. Une économie capable de la soutenir se construit sur des générations. Lorsqu’une dette ne contribue pas à bâtir cette économie, elle lègue aux générations futures non pas les moyens de leur prospérité, mais la facture de celle qu’on leur avait promise.
Pleure !
Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe

