Je pensais en toute bonne foi que ma première contre-tribune, publiée dans Chronik’Eco, aurait suffi à trancher le débat. Il me semblait que les lecteurs, ayant eu accès aux deux positions respectives, disposaient déjà de tous les éléments pour juger de la pertinence des arguments de chacun et se forger leur propre opinion. Quelle n’a donc pas été ma surprise de constater la récidive de M. Sekimonyo, revenu à la charge par le biais de plusieurs médias, notamment Le Potentiel et Finance & Entreprise.
Malheureusement, ce nouveau texte souffre des mêmes lacunes que le précédent : une incapacité manifeste à répondre au cœur du problème. La question fondamentale reste pourtant simple : la RDC peut-elle, ou non, prétendre à un encours de dette de 100 milliards de dollars à l’horizon 2035, et sur quelles bases financières ? Au lieu d’y répondre avec précision, l’auteur s’égare à nouveau dans un éparpillement d’idées, émaillé d’affirmations pour le moins contestables.
Puisque M. Sekimonyo a choisi de porter cette controverse sur la place publique, il est tout naturel que le débat s’enrichisse des contributions de chacun. Confrontons donc les faits et reprenons l’analyse depuis son origine.
Dans sa 37ᵉ tribune, le vice-Premier ministre et ministre du Budget, Adolphe Muzito, posait le cadre macroéconomique suivant : sous la présidence de Félix Tshisekedi, les recettes budgétaires propres de l’État sont passées d’environ 4 milliards de dollars en 2019 à près de 15,2 milliards en 2026. Il s’agit là d’une augmentation de 380% en seulement 7 ans, là où un brillant économiste respecté comme Alassane Dramane Ouattara n’a réussi dans le même espace de temps (7 ans, de 2010 à 2017), à augmenter le budget de la Côte d’ivoire que de ‘‘seulement’’ 111%. En prolongeant cette dynamique vers 2035 — avec un PIB estimé à 215 milliards de dollars et un taux de pression fiscale porté à 17 % —, les recettes propres de la RDC pourraient atteindre près de 40 milliards de dollars.
Cependant, ces ressources internes ne suffiront pas à financer les chantiers colossaux qui attendent le pays d’ici 2035 : corridors routiers et ferroviaires, énergie, infrastructures portuaires, aéroportuaires et numériques, accès à l’eau, santé, éducation, agriculture, industrialisation et défense.
Face à ce déficit de financement, le recours à l’endettement extérieur devient inévitable. La RDC disposant aujourd’hui d’une marge de manœuvre financière quasi intacte, cette dette doit toutefois impérativement servir l’investissement productif et non la consommation, selon Adolphe Muzito.
Dans cette perspective, un encours de 105 milliards de dollars en 2035 ne représenterait qu’un ratio de moins de 50 % du PIB projeté, restant ainsi dans les limites de la soutenabilité. Enfin, M. Muzito précise que cette levée de fonds doit s’effectuer de manière progressive, en privilégiant les prêts concessionnels à de longues maturités et destinés exclusivement à des projets créateurs de richesse.
En guise de réplique, M. Sekimonyo contourne la modélisation macroéconomique d’Adolphe Muzito pour soulever ce qu’il qualifie lui-même de « question centrale » :
« Qu’a produit la dette déjà contractée ? Avant d’évoquer un emprunt potentiel de 100 milliards de dollars, il convient de s’interroger : qu’avons-nous tiré des milliards déjà engagés ? D’après les données de la DGDP, l’encours de la dette publique congolaise avoisinait 15 milliards de dollars à la fin de l’année 2025, dont 9,7 milliards en dette extérieure. Le débat ne réside donc pas seulement dans le volume de cet endettement, mais dans la destination réelle de ces fonds. »
L’incompréhension de M. Sekimonyo franchit un cap critique lorsqu’il n’arrive pas à saisir la nature même de la modélisation proposée par Adolphe Muzito. Alors que ce dernier évoque explicitement une projection de long terme stipulant qu’à l’horizon 2035, avec un PIB porté à 215 milliards de dollars, un ratio d’endettement plafonné à 50 % équivaudrait à une capacité théorique maximale (un encours) d’environ 105 milliards —, M. Sekimonyo transforme ce plafond de soutenabilité en un monstrueux et immédiat « emprunt de 100 milliards de dollars ». Pourtant, les termes exacts de M. Muzito sont : « un ratio d’endettement plafonné à 50 % représenterait un encours maximal d’environ 105 milliards de dollars. »
Même s’il le nie, M. Jo Sekimonyo a bel et bien confondu l’encours maximal d’environ 105 milliards avec un emprunt sec de 100 milliards. En effet, c’est bien lui qui a écrit :
« Un emprunt potentiel de 100 milliards de dollars (…) ».
Puis :
« Un montant de 100 milliards de dollars peut produire un effet spectaculaire dans un débat public. Mais un emprunt ne doit jamais être analysé à partir du capital seul. Il faut y ajouter les intérêts, les échéances, les risques de change et les conséquences sur les finances publiques ».
Poursuivant dans sa mauvaise compréhension, M. Sekimonyo greffe à ce chiffre fantasmé un taux d’intérêt de 9 %, calculé à partir de l’émission récente d’un Eurobond par la RDC, pour brandir le spectre d’une facture d’intérêts étouffante :
« À titre d’illustration, une dette de 100 milliards contractée à 5 % représente déjà 5 milliards de dollars d’intérêts annuels si l’on raisonne sur le stock. À 8 %, ce sont 8 milliards ; à 9 %, 9 milliards. Et ces montants ne comprennent pas le remboursement du principal ».
Il s’agit bel et bien d’une confusion totale entre le plafond de capacité d’endettement d’une nation sur dix ans avec un tirage sec et instantané qui relève soit d’une analphabétisation économique troublante, soit d’une volonté délibérée de travestir la pensée de son contradicteur.
Ce faisant, il construit un épouvantail sur mesure destiné à dramatiser le débat et à paniquer l’opinion publique. Il feint d’ignorer la feuille de route pourtant claire d’Adolphe Muzito, qui conditionne expressément cette mobilisation progressive aux prêts concessionnels, aux maturités longues et aux partenariats public-privé (PPP). En prêtant à M. Muzito l’intention absurde d’aller lever 100 milliards de dollars d’un coup sur les marchés obligataires privés à des taux usuraires, M. Sekimonyo ne critique pas une politique économique : il combat sa propre caricature.
En réalité, M. Sekimonyo opère une substitution de cadre : il délaisse l’analyse prospective de soutenabilité au profit d’un simple examen rétrospectif de l’exécution budgétaire.
Il en résulte une confusion dommageable entre la capacité d’endettement future d’un État et le rendement historique de ses dépenses. Là où M. Muzito s’inscrit dans une démarche de projection financière à l’horizon 2035 — visant à évaluer le plafond d’endettement soutenable (moins de 50% du PIB) et à planifier le financement des infrastructures sous des conditions strictes (prêts concessionnels, dette d’investissement, projets productifs) —, M. Sekimonyo se limite à un procès en gestion sur le passé.
Cette démarche recèle une faille logique évidente : l’éventuelle inefficacité d’allocations budgétaires passées ne modifie en rien l’équation mathématique qui détermine la capacité d’endettement future d’une nation. Assimiler la capacité financière théorique à la qualité des dépenses antérieures revient, par analogie, à confondre le plafond de crédit accordé à un ménage avec l’usage qu’il a fait de ses prêts précédents.
Sur le fond, la soutenabilité de la dette extérieure repose avant tout sur une condition fondamentale : la capacité d’un État à honorer le service de sa dette — intérêts et principal — dans les délais impartis, sans compromettre son équilibre économique ni son essor futur.
Pour évaluer cette soutenabilité avec précision, la théorie économique et les bailleurs internationaux s’appuient sur cinq ratios essentiels :
- Le ratio Dette extérieure / PIB ;
- Le ratio Service de la dette / Recettes d’exportation ;
- Le ratio Service de la dette / Recettes publiques ;
- La proportion du stock de dette au regard de la capacité du pays à générer des devises ;
- Et le ratio Réserves de change / Dette extérieure à court terme, qui mesure la couverture des engagements de court terme.
Parmi ces outils, le ratio service de la dette extérieure sur recettes d’exportation demeure le plus révélateur de la capacité de remboursement réelle, puisqu’il mesure la part des devises d’exportation absorbée par le service de la dette.
À l’inverse, le ratio dette extérieure / PIB permet de mesurer l’impact global de l’endettement sur l’économie, bien qu’il ne suffise pas à lui seul à trancher la question de la soutenabilité. Ce dernier ratio s’avère d’ailleurs nettement plus exigeant et critique pour les économies en développement que pour les nations avancées, en raison de fragilités structurelles liées à la solvabilité, au risque de change et à la lourdeur des taux d’intérêt.
Afin de juger en toute objectivité de la pertinence de la projection macroéconomique d’Adolphe Muzito, analysons les ratios financiers de la RDC et confrontons-les à ceux d’autres nations du continent.
- Le ratio Dette / PIB
Cet indicateur mesure le poids global de l’endettement par rapport à la richesse produite. Si les économies développées peuvent tolérer des niveaux d’endettement très élevés (dépassant fréquemment 90 % sans provoquer de crise immédiate), les pays en développement subissent les effets négatifs de la dette dès lors que certains seuils sont franchis. C’est la raison pour laquelle les critères de convergence de l’UEMOA fixent, depuis 1999, le plafond critique à 70 % du PIB.
À titre de comparaison, la RDC affiche un ratio extrêmement modéré d’à peine 20,4 %, ce qui la situe parmi les États les moins endettés du continent — loin derrière des pays comme l’Érythrée (164 %), le Soudan (140 %), le Cap-Vert ou le Sénégal (105 %). Dès lors, en quoi serait-il dangereux pour une économie aussi peu endettée d’explorer des marges de financement stratégiques pour assurer son développement ?
- Le ratio Service de la dette / Recettes d’exportation
Cet outil évalue la proportion des devises tirées des exportations qui doit être consacrée au paiement des intérêts et du principal. Selon les standards du FMI et de la Banque mondiale :
- Un ratio inférieur à 20 % traduit une pression financière soutenable.
- Un niveau supérieur à 20 % franchit le seuil d’alerte de viabilité.
- Un taux dépassant 50 % asphyxie les ressources allouées aux investissements publics.
- Un chiffre supérieur à 100 % indique que le service annuel dépasse l’intégralité des recettes d’exportation, imposant une restructuration d’urgence.
D’après le rapport 2025 d’Afreximbank (State of Play of Debt Burden in Africa and the Caribbean), basé sur les données du FMI et de la Banque mondiale, de fortes disparités existent sur le continent : le Mozambique culmine à 117 %, la Namibie à 46 %, l’Angola à 31 %, la Centrafrique à 28 %, le Bénin à 26 % et Maurice à 24 %. Là encore, la RDC s’illustre par une excellente trajectoire avec un taux particulièrement bas de 6,4 %.
- Le ratio Service de la dette / Recettes publiques
Cet indicateur mesure la part des ressources budgétaires de l’État directement engloutie par le remboursement du passif. Les données 2025 d’Afreximbank révèlent que des pays comme le Mozambique (100 %), la Namibie (46 %) ou l’Angola (31 %) consacrent une part considérable de leurs budgets à la dette. La RDC demeure, quant à elle, parmi les pays les plus préservés avec un ratio préservé à seulement 8 %.
- Le ratio Stock de la dette extérieure / Exportations
Publié par la Banque mondiale (External debt stocks % of exports of goods, services and primary income), cet indice compare l’encours global de la dette extérieure à la valeur totale des exportations de biens et services. Alors que certains États ploient sous des charges écrasantes — à l’image du Mozambique (715 %) ou du Sénégal (573 %) —, la RDC conserve une position privilégiée avec un ratio de seulement 35 %.
5. Réserves de change et échéances futures
Cet indicateur met en balance les réserves de change disponibles et les échéances de remboursement de la dette externe afin de mesurer la capacité réelle d’un pays à honorer ses engagements à court terme. Il s’articule autour de trois axes : le volume des réserves, la couverture des importations et la couverture du service de la dette.
Selon les données du FMI (rapport de juillet 2025 portant sur l’exercice 2024), les réserves de change de la République démocratique du Congo se sont consolidées pour atteindre 6,94 milliards de dollars, assurant l’équivalent de 2,3 mois d’importations. Bien que ce matelas demeure perfectible au regard des besoins globaux de l’économie, il surpasse largement les obligations extérieures immédiates du pays : avec un service de la dette extérieure évalué à 718 millions de dollars pour 2024, les réserves représentaient près de 9,7 fois les remboursements prévus. En d’autres termes, les charges de la dette extérieure ne captaient que 7,4 % des réserves de change nationales, confirmant une assise de liquidité tout à fait confortable.
Le coût global de la dette (Paiement des intérêts / Recettes publiques)
En dehors de ces cinq indicateurs, et indépendamment du stock total accumulé, cet indicateur mesure le poids réel que font peser les charges d’intérêts (dette intérieure et extérieure confondues) sur le budget de l’État.
D’après la base de données de la Banque mondiale et les statistiques de finances publiques du FMI (exercice de référence 2024), le service des intérêts absorbe une part considérable des ressources budgétaires dans de nombreux pays africains :
- Malawi : 35,8 %
- Zambie : 28,3 %
- Angola : 25,2 %
- Ouganda : 21 %
- Guinée-Bissau : 21 %
- Afrique du Sud : 18,2 %
À titre de comparaison, les données officielles de la Banque Centrale du Congo (BCC) et du ministère du Budget pour l’exercice 2025 établissent une situation nettement plus enviable pour la RDC. Avec un montant décaissé de 662,5 milliards de CDF (environ 306 millions USD) au titre des intérêts pour des recettes publiques effectives s’élevant à 28 294,8 milliards de CDF (un taux de réalisation de 103,3 %), le ratio effectif d’intérêts sur recettes s’établit à seulement 2,34 % (et même sous la barre de 1 % si l’on retient l’enveloppe budgétaire globale révisée).
Sur cet indicateur financier crucial comme sur les précédents, la RDC se positionne indiscutablement parmi les économies les plus saines et les moins exposées du continent.
En conclusion
L’examen rigoureux des chiffres balaye définitivement les objections superficielles. Avec un ratio dette/PIB de 20,4 %, une charge d’intérêts ne captant que 2,34 % des recettes publiques et des réserves de change couvrant près de dix fois le service annuel de la dette, la RDC jouit d’un espace budgétaire exceptionnellement préservé au regard des standards africains et internationaux.
Confondre volontairement la recherche de la viabilité financière future avec le procès de la gestion passée relève d’une erreur de méthode évidente. Si la question de l’efficacité de la dépense publique est essentielle, elle ne modifie en rien la réalité macroéconomique : la RDC, sous Félix Antoine Tshisekedi, dispose de la capacité financière nécessaire pour porter un ambitieux programme d’investissement à l’horizon 2035. Sous le régime du maréchal Mobutu, le pays avait sombré dans une insoutenabilité critique de sa dette. En 1997, lors de sa dernière année au pouvoir, l’encours de la dette publique atteignait 14 milliards de dollars pour un PIB de seulement 6 milliards, propulsant le ratio dette/PIB au niveau étourdissant de 233,33 %. Aujourd’hui, avec tous les indicateurs de soutenabilité au vert, le pays dispose des marges d’endettement appréciables. Il faudrait être de mauvaise foi ou ignorant pour le contester.
L’hypothèse formulée par Adolphe Muzito — encadrée par des exigences de concessionnalité, de maturité longue et d’affectation exclusive aux projets productifs — n’est donc pas une menace, mais une opportunité stratégique. Il est temps de dépasser les postures frileuses pour aborder enfin le vrai débat : celui des moyens structurants à mobiliser pour l’émergence de notre pays.
Ceci sera ma dernière contribution à ce débat.
Belhar MBUYI, Journaliste économique, DG de Finance-cd.com

