FILE PHOTO: A missile is launched during a military exercise in Isfahan, Iran, October 28, 2023. Iranian Army/WANA (West Asia News Agency)/Handout via REUTERS/File Photo

PAR JOSE M. BAKIMA

Une représentation de la puissance peut être construite à partir de statistiques, de budgets, d’arsenaux, de technologies, de capacités industrielles, de ressources naturelles, de réseaux d’alliances ou encore de la taille d’une économie. Ces indicateurs sont nécessaires. Aucun ne suffit.

La guerre introduit une rupture dans cette manière de mesurer la puissance. Elle soumet les capacités déclarées à une contrainte qu’aucun tableau statistique, aucun exercice militaire et aucun scénario théorique ne peut reproduire entièrement : celle d’un adversaire réel qui cherche activement à empêcher leur emploi, à les épuiser, à les contourner ou à les détruire.

La guerre devient alors un révélateur.

Elle révèle ce qu’un système possède réellement, ce qu’il peut effectivement mobiliser, ce qu’il peut produire ou remplacer, ce qu’il peut soutenir dans le temps, ce qu’il sait apprendre et ce qu’il est capable de modifier lorsque les premières représentations du réel se révèlent inexactes.

C’est pourquoi la guerre peut également être comprise comme une épreuve de vérité.

Non pas parce qu’elle révélerait mécaniquement une vérité absolue sur la puissance d’un acteur, mais parce qu’elle confronte les représentations, les doctrines, les technologies, les chaînes productives et les institutions à leurs conditions réelles de fonctionnement.

  1. LA PUISSANCE NOMINALE N’EST PAS ENCORE LA PUISSANCE EFFECTIVE

Il faut d’abord distinguer plusieurs niveaux.

Un État peut posséder une capacité théorique sans pouvoir la déployer dans les conditions requises.

Il peut posséder un système d’armes sans disposer d’un stock suffisant de munitions.

Il peut posséder une industrie capable de fabriquer un équipement sans pouvoir en augmenter rapidement la production.

Il peut disposer d’une technologie avancée sans posséder les chaînes logistiques nécessaires à son emploi durable.

Il peut disposer d’une armée importante sans pouvoir la maintenir longtemps dans une opération de haute intensité.

Il peut disposer d’une supériorité technologique sans être en mesure d’en tirer automatiquement un résultat politique.

Il faut donc distinguer :

capacité nominale → capacité disponible → capacité mobilisable → capacité soutenable → résultat opérationnel → résultat stratégique.

Cette distinction permet d’éviter une confusion fréquente : prendre l’existence d’une capacité pour la preuve de son efficacité dans toutes les conditions.

La guerre oblige précisément à franchir les différents niveaux.

  1. LA GUERRE REVELE LES CHAINES DERRIERE LES ARMES

Une arme n’est jamais seulement une arme.

Derrière un missile se trouvent des composants, des matériaux, des logiciels, des machines, des ingénieurs, des ouvriers, de l’énergie, des chaînes d’approvisionnement, des capacités de maintenance, des infrastructures de stockage et des moyens de transport.

Derrière un avion se trouvent une industrie aéronautique, des moteurs, des pièces détachées, des personnels spécialisés, des infrastructures, du carburant, des systèmes de renseignement et de commandement.

Derrière un drone se trouvent également des chaînes électroniques, des logiciels, des opérateurs, des systèmes de communication et des capacités d’adaptation.

La guerre révèle donc moins les objets isolés que les systèmes qui rendent ces objets possibles.

C’est pourquoi la question pertinente n’est pas seulement :

Qui possède le matériel le plus perfectionné ?

Elle devient :

Qui peut produire, employer, réparer, remplacer, améliorer et maintenir ce matériel lorsque l’adversaire cherche à interrompre la chaîne ?

La notion de capacité productive prend ici toute sa signification.

III. DE TODD AUX CAPACITES PRODUCTIVES

C’est précisément à cet endroit que l’intuition d’Emmanuel Todd mérite d’être examinée sérieusement.

La production industrielle n’est pas une variable parmi d’autres simplement parce qu’elle permet de fabriquer des biens. Elle constitue une partie de l’infrastructure matérielle de la puissance.

Une société qui possède des ingénieurs, des machines, des usines, des chaînes d’approvisionnement, des capacités énergétiques et une main-d’œuvre qualifiée dispose d’un potentiel de conversion de ses ressources en capacités concrètes.

Mais ce potentiel ne devient pas automatiquement puissance.

Il faut encore :

coordonner → décider → mobiliser → produire → employer → remplacer → adapter.

La guerre permet précisément de tester chacune de ces étapes.

C’est pourquoi nous avons progressivement abandonné une chaîne trop simple :

ressources → production → puissance

pour parvenir à une chaîne beaucoup plus exigeante :

ressources → capacités → chaînes → coordination → décision → mobilisation → apprentissage → adaptation → production → emploi → endurance → résultat.

Cette chaîne est essentielle pour comprendre la différence entre une économie puissante et une puissance effectivement mobilisable.

  1. LA DUREE TRANSFORME L’EPREUVE

Une guerre courte peut surtout tester la capacité de déclencher une opération.

Une guerre longue teste autre chose.

Elle teste la capacité à tenir.

 

 

La durée fait apparaître des variables qui peuvent rester invisibles dans les premières semaines:

  • consommation des munitions ;
  • usure des matériels ;
  • pertes humaines ;
  • remplacement des équipements ;
  • capacité de réparation ;
  • disponibilité des pièces ;
  • rythme de production ;
  • disponibilité des personnels ;
  • financement ;
  • rotation des unités ;
  • formation de nouvelles forces ;
  • adaptation doctrinale ;
  • capacité politique à maintenir l’effort.

La durée transforme donc le temps en instrument de révélation.

Un système peut être extraordinairement performant pendant quelques semaines et rencontrer ensuite des contraintes qui n’étaient pas visibles initialement.

Inversement, un système initialement sous-estimé peut démontrer une capacité d’endurance supérieure à ce que les premières estimations laissaient penser.

L’endurance devient alors une dimension de la puissance.

  1. L’UKRAINE : UNE GUERRE QUI REVELE, MAIS SURTOUT QUI APPREND

Le conflit russo-ukrainien constitue à cet égard un cas particulièrement riche.

Il a montré l’importance des drones, de la guerre électronique, du renseignement, des communications, de la production de munitions, de la logistique et de l’adaptation tactique.

Mais son enseignement le plus important pour notre réflexion est peut-être ailleurs :

le champ de bataille lui-même est devenu une source permanente d’apprentissage.

Les deux adversaires adaptent leurs moyens en fonction des adaptations de l’autre.

Une innovation produit un avantage.

L’adversaire développe une contre-mesure.

La contre-mesure réduit l’avantage.

Une nouvelle innovation apparaît.

Le cycle recommence.

L’OTAN reconnaît explicitement cette dynamique. Elle a créé en 2025, avec l’Ukraine, le Joint Analysis, Training and Education Centre (JATEC), chargé notamment de recueillir et d’analyser les enseignements de la guerre et de les intégrer à la formation, à la doctrine, à la planification et au développement capacitaire.

En septembre 2026, JATEC organisait encore des séminaires dans lesquels des militaires ukrainiens transmettaient leur expérience de combat à des officiers de pays de l’OTAN. Les sujets abordés comprenaient notamment les systèmes sans pilote, la guerre électronique, le renseignement, la décision et les procédures de commandement. Les participants examinaient également la nécessité de reconsidérer certaines hypothèses concernant la manœuvre, le commandement et l’emploi des forces.

Il ne s’agit donc plus simplement d’observer une guerre après coup.

Il s’agit d’organiser institutionnellement l’apprentissage à partir d’une guerre en cours et de ses conséquences.

  1. LA GUERRE COMME EPREUVE EXPERIMENTALE — SANS PRESUMER DE L’INTENTION

Cette constatation permet de revenir à une intuition apparue au cours de notre examen : l’idée de la guerre comme « laboratoire ».

Il faut être extrêmement prudent.

Dire que l’OTAN aurait voulu ou provoqué la guerre pour en faire un laboratoire serait une affirmation sur l’intention et la causalité que les faits que nous avons examinés ne permettent pas d’établir.

En revanche, une proposition beaucoup plus précise est directement documentée :

Une fois la guerre engagée, l’OTAN en a fait une source majeure d’observation, d’apprentissage, d’expérimentation et de transformation capacitaire.

L’Alliance indique elle-même que JATEC associe analyse, formation, expérimentation et développement de capacités. Elle travaille également avec l’industrie, les start-up, les milieux universitaires et les experts militaires afin de tester et de prototyper des solutions inspirées des besoins opérationnels.

La feuille de route OTAN-Ukraine sur l’innovation prévoit explicitement que les enseignements du conflit servent à adapter des technologies commerciales à l’emploi opérationnel, à renforcer l’expérimentation et à modifier doctrine, concepts d’opérations et tactiques.

Le mot « laboratoire » peut donc être conservé, mais uniquement comme métaphore analytique d’un processus d’apprentissage en conditions réelles, et non comme affirmation d’une intention initiale.

VII. LE VERITABLE LABORATOIRE EST LA CONFRONTATION ENTRE L’INNOVATION ET LA CONTRE-INNOVATION

Le phénomène des drones permet de comprendre cette dynamique.

Le drone relativement peu coûteux peut produire un effet disproportionné.

L’adversaire développe alors des moyens de détection et de neutralisation.

Le premier acteur modifie ses drones.

L’autre modifie ses moyens de défense.

Le premier modifie à nouveau son emploi.

La technologie cesse alors d’être un objet statique.

Elle devient un élément d’une course d’adaptation.

L’OTAN reconnaît elle-même que les drones ont profondément transformé les opérations en Ukraine et que les forces ukrainiennes ont dû innover pour répondre aux capacités russes de guerre électronique. Elle utilise désormais ces enseignements dans ses propres exercices et dans le développement de capacités antidrones.

Ce qui est testé n’est donc pas simplement  « ce drone fonctionne-t-il ? » ? mais « ce système conserve-t-il son efficacité lorsque l’adversaire a appris à le combattre ? »

C’est une question beaucoup plus proche de la réalité de la guerre.

VIII. L’IRAN : UNE AUTRE FORME D’EPREUVE DE VERITE

Le conflit entre les États-Unis, Israël et l’Iran fournit un deuxième cas concret, différent du théâtre ukrainien.

Il permet de déplacer l’analyse.

La guerre russo-ukrainienne met particulièrement en évidence la profondeur, l’attrition, la production, l’endurance et l’adaptation continue.

Le conflit avec l’Iran permet notamment d’observer :

  • la défense antimissile ;
  • les stocks d’intercepteurs ;
  • les missiles et drones ;
  • le renseignement ;
  • le ciblage ;
  • la supériorité aérienne ;
  • le rapport entre coût de l’attaque et coût de la défense ;
  • la capacité à soutenir une campagne de haute intensité.

Un exemple est particulièrement révélateur : l’analyse du CSIS publiée en juillet 2026 signalait que les opérations avaient fortement sollicité les stocks américains de missiles intercepteurs, avec des stocks Patriot alors estimés à moins de 1 000 missiles et ceux de THAAD autour de 250. Le même rapport soulignait que cette consommation créait une contrainte pour la disponibilité future.

Le problème n’est donc plus simplement : « Les États-Unis disposent-ils d’une défense antimissile performante ? »

La question devient : « Peuvent-ils soutenir dans la durée le rythme de consommation qu’impose une guerre de missiles ? »

La différence est fondamentale.

  1. CAPACITE EFFECTIVE ET CAPACITE SOUTENABLE

Le cas iranien permet ainsi d’ajouter une distinction à celles que nous avions déjà établies :

capacité nominale ≠ capacité effective ≠ capacité soutenable.

Une capacité peut fonctionner parfaitement tout en étant difficilement soutenable si elle consomme des ressources que l’on ne peut pas reconstituer assez rapidement.

Cela vaut pour les missiles intercepteurs.

Mais le principe est beaucoup plus général. Il vaut pour :

  • les munitions ;
  • les pièces détachées ;
  • les drones ;
  • les avions ;
  • les personnels ;
  • les systèmes électroniques ;
  • les infrastructures ;
  • les ressources financières.

La guerre oblige donc à intégrer la variable du taux de remplacement.

Une capacité qui peut être utilisée une fois n’est pas équivalente à une capacité qui peut être utilisée mille fois.

  1. LE RAPPORT COUT/EFFET DEVIENT LUI AUSSI UNE DONNEE STRATEGIQUE

Le problème des drones et des intercepteurs illustre une autre transformation.

Une défense peut être techniquement efficace mais économiquement difficile à soutenir.

Si un système défensif très coûteux doit être employé contre une quantité importante de systèmes offensifs relativement bon marché, le problème devient celui du rapport entre :

coût de neutralisation et coût de génération de la menace.

La guerre révèle ainsi une dimension que les tableaux d’armement peuvent masquer :

la structure économique de la confrontation.

Ce n’est pas seulement celui qui possède la technologie la plus sophistiquée qui dispose nécessairement de l’avantage durable.

Il faut également demander :

combien coûte son emploi ?

combien de temps peut-il être maintenu ?

combien de fois peut-il être remplacé ?

l’adversaire peut-il augmenter son propre rythme plus rapidement ?

La puissance devient alors aussi une question de cadence.

 

 

  1. INFORMATION, DECISION ET PUISSANCE

Les deux conflits nous obligent également à compléter notre modèle.

Une capacité matérielle ne produit pas automatiquement un effet.

Il faut savoir où agir ; quand agir ; avec quel moyen ; contre quelle cible ; avec quelle priorité ; et comment évaluer le résultat.

La qualité du renseignement et la vitesse de décision deviennent donc des multiplicateurs ou des réducteurs de puissance.

Nous pouvons désormais représenter la boucle ainsi :

information → décision → action → résultat → observation → apprentissage → adaptation → nouvelle décision.

Cette boucle est essentielle.

Elle montre pourquoi la puissance ne peut être réduite au volume des ressources.

Deux systèmes disposant de ressources comparables peuvent obtenir des résultats très différents s’ils ne possèdent pas la même capacité à transformer l’information en décision puis la décision en action.

XII. Le résultat opérationnel n’est pas encore le résultat stratégique

La guerre introduit enfin une distinction fondamentale.

Une opération peut être militairement réussie sans produire automatiquement l’objectif politique recherché.

On peut détruire une infrastructure ; neutraliser un système ; obtenir une supériorité locale ; désorganiser une force ; éliminer certaines capacités sans que le résultat politique final soit pour autant acquis.

Le conflit avec l’Iran permet précisément de maintenir cette distinction : les analyses militaires peuvent établir certains effets opérationnels tout en laissant ouverte la question de leur traduction en résultat stratégique.

Il faut donc distinguer :

destruction → effet militaire → transformation opérationnelle → résultat politique.

Chaque passage doit être démontré.

Cette précaution est fondamentale pour notre lecture de toute guerre.

XIII. LA GUERRE REVELE AUSSI LES LIMITES DE LA TECHNOLOGIE

Une autre illusion peut être dissipée.

La technologie n’abolit pas la logistique ; la masse ; les stocks ; la maintenance ; la formation ; l’organisation ; le renseignement ; la décision ; le temps. Elle les transforme.

Un système technologiquement supérieur peut être confronté à des contraintes de production ou de remplacement.

Une technologie bon marché peut modifier les équilibres.

Une technologie très performante peut devenir moins efficace lorsqu’un adversaire apprend à la neutraliser.

La guerre ne permet donc pas de conclure simplement que technologie supérieure traduit automatiquement puissance supérieure.

Elle oblige à examiner l’ensemble du système dans lequel la technologie est insérée.

XIV. LA GUERRE REVELE LES INSTITUTIONS AUTANT QUE LES ARMES

C’est peut-être l’enseignement le plus profond. La guerre teste simultanément :

l’industrie, l’armée, la logistique, la finance, la science, le renseignement, le commandement et les institutions.

Elle révèle donc la qualité des relations entre ces éléments.

Une société peut posséder d’excellentes universités mais avoir des procédures d’acquisition trop lentes.

Elle peut disposer d’une industrie importante mais de chaînes d’approvisionnement fragiles.

Elle peut posséder des armes performantes mais des stocks insuffisants.

Elle peut avoir des stocks importants mais une doctrine inadaptée.

Elle peut avoir une doctrine pertinente mais une mauvaise capacité d’apprentissage.

La puissance est donc moins un stock qu’une architecture de relations entre capacités.

C’est ici que notre première intuition sur les capacités productives s’élargit considérablement.

  1. LE VERITABLE INDICATEUR DEVIENT LA CAPACITE DE CONVERSION

Nous pouvons maintenant formuler l’idée centrale.

Une puissance dispose de ressources.

Ces ressources sont transformées en capacités.

Les capacités doivent être coordonnées.

Elles doivent être mobilisées.

Elles rencontrent un adversaire.

Cette confrontation révèle leurs forces et leurs faiblesses.

Le système apprend.

Il adapte ses capacités.

Il doit ensuite produire ou acquérir les moyens nécessaires à cette adaptation.

Puis il doit maintenir l’ensemble dans le temps.

La puissance effective apparaît donc dans la capacité de conversion :

ressources → capacités → coordination → mobilisation → confrontation → révélation → apprentissage → adaptation → endurance → résultat.

La guerre ne mesure donc pas seulement la puissance.

Elle mesure la capacité d’un système à transformer continuellement sa puissance potentielle en puissance effective.

XVI. C’EST ICI QUE LA NOTION DE « DISLOCATION » DOIT ETRE SOUMISE A L’EPREUVE

Nous pouvons maintenant revenir à Emmanuel Todd.

Les faits que nous avons examinés permettent de prendre au sérieux son intuition selon laquelle les capacités productives constituent une dimension essentielle de la puissance.

Mais ils ne permettent pas de passer directement de faiblesse industrielle ou asymétrie productive à dislocation de l’Occident.

Pour établir ce passage, il faudrait démontrer une chaîne beaucoup plus exigeante :

affaiblissement des capacités → incapacité de conversion → incapacité d’apprentissage → incapacité d’adaptation → rupture des mécanismes de coordination → perte durable de capacité collective.

C’est seulement une telle démonstration qui permettrait de donner à la notion de « dislocation » un contenu véritablement opératoire.

Or les faits que nous avons examinés montrent également des processus d’apprentissage et de recomposition.

L’OTAN a créé JATEC précisément pour transformer l’expérience ukrainienne en doctrine, formation, planification et développement capacitaire.

Elle teste également de nouvelles solutions anti-drones dans des exercices inspirés des enseignements ukrainiens.

Il serait donc prématuré de transformer les vulnérabilités révélées par la guerre en preuve d’une dislocation générale.

XVII. UNE FAIBLESSE REVELEE PEUT DEVENIR UNE FORCE RECONSTRUITE

C’est ici qu’il faut éviter une erreur symétrique.

Découvrir une faiblesse ne signifie pas que le système est condamné.

La faiblesse peut produire :

prise de conscience → investissement → réforme → apprentissage → nouvelle capacité.

La guerre peut donc avoir deux effets opposés.

Elle peut révéler une incapacité que le système ne parvient plus à corriger.

Mais elle peut aussi révéler une insuffisance qui déclenche une transformation.

La question essentielle n’est donc pas seulement :

Quelles faiblesses la guerre révèle-t-elle ?

Elle est : Que fait le système lorsqu’il découvre ses faiblesses ?

C’est cette deuxième question qui permet de distinguer plus rigoureusement fragilité, crise, recomposition et dislocation.

XVIII. LA PUISSANCE COMME SYSTEME APPRENANT

Nous pouvons désormais franchir un pas supplémentaire. Une puissance moderne ne devrait pas être définie seulement comme un système disposant de grandes ressources.

Elle peut être comprise comme  un système capable de transformer ses ressources en capacités, de confronter ces capacités au réel, d’apprendre de leurs résultats, de les adapter et de maintenir cette dynamique dans le temps.

La puissance devient ainsi une propriété dynamique.

Elle n’est plus seulement ce que l’on possède. Elle devient ce que l’on est capable de faire avec ce que l’on possède, ce que l’on apprend de ce que l’on fait et ce que l’on est capable de modifier à partir de cet apprentissage.

Cette définition est plus exigeante.

Elle oblige à regarder non seulement les stocks, mais les boucles d’apprentissage.

XIX. DEUX CONFLITS, DEUX REVELATEURS, UNE MEME QUESTION

Le conflit russo-ukrainien et le conflit États-Unis/Israël–Iran ne sont évidemment pas identiques.

Ils ne peuvent pas être comparés comme s’ils constituaient une seule guerre.

Leurs objectifs, leurs géographies, leurs temporalités, leurs moyens et leurs formes opérationnelles diffèrent.

Mais ils peuvent être comparés comme deux situations d’épreuve.

L’Ukraine permet notamment d’observer masse, attrition, endurance, production, drones, guerre électronique et adaptation continue.

L’Iran permet notamment d’observer renseignement, supériorité aérienne, missiles, défense antimissile, stocks, consommation et rapport coût/effet.

Et les deux ramènent à une même interrogation : que peut réellement faire un système lorsque ses capacités sont confrontées à un adversaire réel, dans la durée, sous contrainte ?

C’est cette question qui donne à la notion d’épreuve de vérité toute sa portée.

 

  1. CE QUE NOUS POUVONS DESORMAIS RETENIR

Nous sommes partis de l’idée que les capacités productives pouvaient être une variable sous-estimée de la puissance. Nous avons découvert qu’elles n’étaient qu’un maillon. Nous avons ensuite découvert que la mobilisation, la coordination, l’endurance et l’apprentissage transformaient profondément la valeur de ces capacités.

La guerre nous a fourni le cadre dans lequel ces dimensions deviennent observables.

Nous pouvons donc retenir plusieurs propositions.

Première proposition

Le PIB ne suffit pas à mesurer la puissance stratégique.

Deuxième proposition

La capacité productive est une condition importante de la puissance, mais elle n’en constitue pas la totalité.

Troisième proposition

La capacité de mobilisation transforme le potentiel en capacité effective.

Quatrième proposition

L’endurance révèle les limites que la durée impose aux capacités nominales.

Cinquième proposition

L’apprentissage et l’adaptation déterminent la capacité d’un système à transformer une faiblesse révélée en capacité nouvelle.

Sixième proposition

La guerre révèle les chaînes et les relations qui se trouvent derrière les capacités visibles.

Septième proposition

Une réussite opérationnelle ne constitue pas automatiquement un résultat stratégique.

Huitième proposition

La vulnérabilité révélée ne suffit pas à établir une dislocation ; il faut examiner la capacité du système à apprendre, à se coordonner et à se recomposer.

XXI. RETOUR AU CONTINUISME : LE REEL COMME EPREUVE

C’est ici seulement que notre boussole du Continuisme retrouve naturellement sa place. Non pas comme une théorie imposée aux faits. Mais comme une manière de suivre les relations.

Kimbangi nous demande : Qu’est-ce que la guerre a effectivement révélé ?

Mahamba : Quelles forces sont réellement à l’œuvre ?

Zinga : Comment ces forces transforment-elles continuellement la situation ?

Muntu : Qui apprend, agit, résiste, décide et transforme ?

Kimfumu : Qui possède effectivement la capacité de décider et d’orienter les ressources ?

Kinyadi : Comment cette capacité est-elle organisée et reproduite ?

La guerre apparaît alors comme un révélateur particulièrement puissant des relations entre ces dimensions.

Elle ne dit pas tout. Mais elle rend certaines choses beaucoup plus difficiles à dissimuler.

XXII. CRISTALLISATION

La guerre est une épreuve de vérité des systèmes de puissance parce qu’elle confronte leurs représentations, leurs capacités et leurs institutions à un adversaire réel, sous contrainte et dans la durée. Elle révèle non seulement ce qu’un acteur possède, mais ce qu’il peut effectivement mobiliser, produire, employer, remplacer, soutenir et adapter. Elle révèle les chaînes derrière les armes, les contraintes derrière les stocks, les institutions derrière les décisions et les capacités d’apprentissage derrière les doctrines.

Ainsi, la puissance ne peut être réduite à l’accumulation de ressources ni même à la capacité productive. Elle réside dans la capacité de convertir les ressources en capacités effectives, de coordonner ces capacités, de les confronter au réel, d’apprendre de leurs effets, de les adapter et de les maintenir dans le temps.

La guerre russo-ukrainienne et le conflit États-Unis/Israël–Iran offrent, selon des modalités différentes, des situations concrètes permettant d’observer cette dynamique : production, attrition, drones, guerre électronique, endurance, renseignement, missiles, défense antimissile, stocks, consommation, adaptation et transformation doctrinale.

La guerre ne permet donc pas à elle seule de conclure à la supériorité ou au déclin d’un système. Elle permet d’observer les mécanismes par lesquels une puissance transforme — ou ne parvient pas à transformer — son potentiel en action effective. Dès lors, une faiblesse révélée ne constitue pas en elle-même une preuve de dislocation. La question décisive devient celle de la réponse : le système apprend-il, s’adapte-t-il, se réorganise-t-il et reconstruit-il ses capacités, ou perd-il progressivement la faculté de convertir ses ressources en action collective ?

C’est dans cette différence entre incapacité durable et capacité de recomposition que la notion de « dislocation » devra désormais être éprouvée.

 

By amedee

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *