Jo SekimonyoJo Sekimonyo, Economiste, Ecrivain Théoricien

Je repousse depuis longtemps un voyage intellectuel que je voudrais entreprendre avec les Congolais. Il exige de quitter les dates apprises, les institutions érigées en modèles et cette histoire économique dans laquelle nous n’apparaissons souvent qu’au moment où d’autres viennent la décrire.

Je tiens à conduire les Congolais vers une question plus dérangeante que la recherche d’une gloire ancienne. Une société peut avoir conçu des solutions institutionnelles dont ses descendants ne soupçonnent plus l’existence. Une telle croisade intellectuelle, qui oblige à remettre en question ce que l’on croyait savoir, est aussi exaltante que périlleuse lorsqu’elle se heurte à des esprits habitués à chercher ailleurs la légitimité du savoir.

Je dois également avouer que les interventions d’André Wameso, gouverneur de la Banque centrale du Congo, me contraignent à ouvrir cette discussion plus tôt que prévu. Sa manière d’articuler la politique monétaire donne parfois l’impression que notre compréhension de cette discipline en est encore à ses premiers balbutiements. À l’écouter, les variations du taux directeur, les mouvements du change et les déclarations sur l’inflation semblent constituer l’essentiel du raisonnement monétaire, comme si l’énumération des instruments suffisait à expliquer les mécanismes de l’économie. Ce mimétisme doctrinal révèle, à mes yeux, une pauvreté de conception que l’assurance du discours ne saurait corriger.

Il faut remonter bien avant notre Banque centrale, et même avant plusieurs institutions auxquelles les manuels attribuent la paternité du gouvernement monétaire, pour mesurer combien nous avons perdu confiance en notre propre génie créateur. L’histoire que je m’apprête à raconter pourrait bien nous obliger à reconsidérer ce que nous croyons avoir appris sur les origines de la pensée monétaire.

Les banques centrales et le roman de leurs origines

L’histoire officielle égrène ses dates comme si une institution naissait avec son acte de fondation. Barcelone ouvre une banque publique, la Taula de Canvi, en 1401 ; Venise organise le Banco della Piazza di Rialto en 1587 ; Amsterdam établit sa Wisselbank en 1609. Ces banques répondent à des problèmes distincts de dépôts, de règlement et de qualité des monnaies en circulation. L’Angleterre crée sa banque en 1694 pour réunir 1,2 million de livres destinées au financement d’une guerre contre la France. La banque centrale britannique s’est construite ensuite, par étapes. L’autorité monétaire n’était pas inscrite tout entière dans l’acte de naissance de ces établissements.

La First Bank of the United States, fondée en 1791, perd sa charte en 1811. Une deuxième banque nationale voit le jour en 1816, puis perd son statut fédéral en 1836 après le conflit engagé par Andrew Jackson ; elle cesse ses activités en 1841. Il faudra attendre la panique financière de 1907 et la loi de 1913 pour voir naître la Réserve fédérale. Entre ces épisodes, les États-Unis expérimentent les limites d’un système bancaire dépourvu d’un mécanisme suffisamment organisé pour faire face aux pénuries de liquidité et aux paniques. La Fed ne surgit pas de la découverte soudaine des vertus de la monnaie. Elle constitue une réponse institutionnelle à des difficultés répétées.

En Chine, les jiaozi circulent sous la dynastie Song et leur émission passe sous contrôle public en 1023, plusieurs siècles avant Amsterdam. La possibilité d’émettre des moyens de paiement, les conditions de leur acceptation et les dépréciations causées par des émissions excessives appartiennent déjà à l’expérience politique chinoise. Le Japon fonde sa banque centrale en 1882 ; la Chine moderne donnera ensuite d’autres formes institutionnelles à des pratiques plus anciennes. Les techniques évoluent, les formes juridiques changent, les mêmes difficultés reviennent. Ce que l’on appelle aujourd’hui politique monétaire est une histoire de problèmes économiques progressivement confiés à des institutions spécialisées, pas l’invention instantanée d’une banque.

Luanda, l’administration d’une monnaie

Avant même que les Européens aient nommé ces institutions, le royaume du Kongo utilisait le nzimbu, un petit coquillage recueilli autour de l’île de Luanda, sur le littoral de l’actuel Angola. Les témoins portugais de la fin du XVe siècle n’en décrivent pas l’invention ; ils constatent son usage dans une économie qui fonctionne déjà. Des récits associés à l’arrivée portugaise en 1491 attestent cette circulation. En 1506, Duarte Pacheco Pereira évoque le nzimbu dans les échanges et les paiements royaux. La première trace conservée dans une archive européenne renseigne sur ce que l’observateur découvre, jamais automatiquement sur la date à laquelle une société a commencé à l’organiser.

À Luanda, la collecte ne débouchait pas sur une distribution abandonnée aux seules initiatives privées. Des femmes recueillaient les coquillages, qui étaient ensuite triés, regroupés en quantités convenues et dirigés vers les centres de pouvoir. L’historienne Anne Hilton décrit, pour le XVIe siècle et vraisemblablement auparavant, une administration où intervenaient trois autorités. Un représentant relevait directement du Mani Kongo, le souverain ; un deuxième représentait le Mani Mbamba, gouverneur provincial ; un chef local de la kanda exerçait sa propre autorité territoriale. Cette combinaison du pouvoir royal, du niveau provincial et de la structure locale encadrait une ressource qui servait aussi de monnaie.

Les représentants royaux et provinciaux supervisaient notamment le triage, le conditionnement en sacs standardisés et l’acheminement des nzimbu vers Mbanza Kongo, par Mbanza Mbamba. Il ne s’agissait pas simplement de posséder une plage riche en coquillages. Le pouvoir royal contrôlait une source majeure d’approvisionnement monétaire, disposait de procédures permettant de reconnaître et de compter les unités et organisait leur arrivée dans la capitale. C’est l’articulation de ces opérations qui appelle l’analyse. Le nzimbu n’était pas seulement trouvé dans la nature ; il entrait dans les échanges à travers des relations sociales, des usages reconnus et des décisions d’autorité.

De Mbanza Kongo, la monnaie rejoignait les échanges, les paiements et les circuits de redistribution du royaume. Les unités de compte, parmi lesquelles le funda, le lufuku et le cofo, facilitaient les règlements de montants différents. Le souverain mobilisait ces ressources dans ses rapports avec les dignitaires et les provinces, au sein d’une économie où circulaient également d’autres biens servant de moyens de paiement. Aucun de ces éléments ne prouve l’existence d’une banque de dépôts, d’un marché interbancaire ou d’un comité fixant un taux directeur. Ils décrivent toutefois une administration monétaire dotée de responsabilités identifiables. La distinction entre la fonction et l’édifice institutionnel, entre le pouvoir exercé et le nom qu’on lui donnera des siècles plus tard, devient ici décisive. Refuser de reconnaître les fonctions bancaires que nous venons de décrire au seul motif qu’elles ne portaient pas encore ce nom revient à confondre l’histoire des institutions avec celle de leur vocabulaire.

1619, la crise du nzimbu et la sophistication de la pensée monétaire du Kongo

La meilleure manière de mesurer l’ancienneté de ce dispositif consiste à examiner les crises auxquelles il a été confronté. Dès les années 1520, Afonso Ier cherche à faire cesser l’introduction de coquillages étrangers par les commerçants portugais. La démarche révèle une préoccupation politique précise. Lorsque de nouvelles unités monétaires entrent dans une économie par des circuits échappant à l’autorité, elles modifient les conditions d’approvisionnement et peuvent fragiliser la valeur de la monnaie ainsi que les ressources du pouvoir. Aucun traité de théorie quantitative ne nous est parvenu de cette époque, sans que cette absence permette d’écarter l’existence d’une pensée monétaire élaborée. L’intervention royale témoigne d’une compréhension pratique des rapports entre l’offre monétaire, sa circulation et la préservation de sa valeur, plusieurs siècles avant leur formalisation dans les doctrines économiques modernes.

En 1615, un cofo de nzimbu est évalué à 10 000 réis portugais. En 1619, selon les données rapportées par Anne Hilton, il ne vaut plus que 1 600 à 2 000 réis. En quatre ans, la dépréciation atteint 80 à 84 %. Nous retrouvons ici un mécanisme fondamental du marché des changes, aujourd’hui désigné sous le terme de Forex, où la valeur d’une monnaie s’exprime par rapport à une autre. Il fallait désormais entre cinq et 6,25 cofos pour obtenir la même quantité de réis qu’un seul cofo permettait d’acquérir quatre ans auparavant.

Le roi Álvaro III dénonce alors une diminution massive de ses revenus et combat l’introduction de coquillages concurrents. Cette crise révèle les conséquences monétaires et fiscales d’un approvisionnement échappant au contrôle royal. La dépréciation du nzimbu face au réis ne suffit pas à établir une hyperinflation générale des prix. Elle témoigne néanmoins d’une compréhension politique des mécanismes de change et de leurs répercussions économiques, plusieurs siècles avant l’apparition des marchés de devises modernes.

La date de 1619 raconte une crise, non la naissance de la politique qui la précède. Il faut déjà disposer d’une unité acceptée, de circuits de distribution, de revenus libellés dans cette unité et d’une autorité intéressée à défendre leur fonctionnement pour qu’une telle dépréciation prenne cette portée. L’antériorité des interventions d’Afonso Ier est donc plus instructive que la comparaison mécanique des années 1609 et 1619. Bien avant la Banque d’Amsterdam, les autorités du Kongo avaient reconnu qu’une monnaie ne pouvait conserver sa place si son approvisionnement, son acceptation et les revenus publics qui lui étaient associés échappaient entièrement à leur pouvoir.

Une conception de la politique monétaire d’une étonnante modernité

Au royaume du Kongo, la souveraineté monétaire s’exerçait notamment à travers la maîtrise institutionnelle de l’approvisionnement. Le monopole royal sur les nzimbu de Luanda, leur acheminement vers Mbanza Kongo et leur redistribution permettaient au souverain d’agir sur les circuits d’introduction de la monnaie dans l’économie. Cette organisation ne garantissait pas un contrôle intégral de la masse monétaire, tout en établissant une prérogative fondamentale du pouvoir monétaire, celle de réguler l’accès à une source essentielle de moyens de paiement. La distinction entre le contrôle de l’émission et celui de la circulation, centrale dans l’analyse monétaire contemporaine, trouvait déjà une expression institutionnelle dans ce dispositif.

L’opposition d’Afonso Ier, dès les années 1520, à l’introduction de coquillages étrangers révèle une compréhension des conséquences économiques d’une offre monétaire concurrente échappant à l’autorité royale. La protection des revenus publics, la préservation de la valeur monétaire et le contrôle des circuits d’approvisionnement participaient d’une même préoccupation institutionnelle. Le triage des nzimbu, leur standardisation et leur distribution supervisée ajoutaient une seconde dimension, celle de la qualité monétaire. La confiance reposait sur la reconnaissance des unités, leur acceptation dans les échanges et la crédibilité des institutions organisant leur circulation. La dépréciation de 1619 allait précisément mettre à l’épreuve cette architecture.

Les instruments ont considérablement évolué depuis lors, des coquillages sélectionnés sous autorité royale aux réserves bancaires, aux taux directeurs et aux mécanismes contemporains de transmission monétaire. Les principes de gouvernement de la monnaie présentent néanmoins une remarquable continuité. Maîtriser les conditions de son approvisionnement, préserver son acceptabilité et maintenir la confiance dans sa valeur demeurent des préoccupations fondamentales. La sophistication technique d’une banque centrale ne garantit aucune maîtrise économique lorsque la crédibilité de la monnaie échappe à son autorité.

La modernité monétaire se mesure moins à la complexité des instruments disponibles qu’à l’intelligence institutionnelle de leur utilisation. Cette intelligence transparaît déjà dans les décisions de la cour du Kongo, il y a plus de cinq siècles, révélant une profondeur de raisonnement économique que l’histoire de la pensée monétaire a largement négligée.

Cinq siècles de distance, combien de siècles de recul ?

Au XVIe siècle, le royaume du Kongo maîtrisait l’approvisionnement, la standardisation et la distribution de sa monnaie. Cinq siècles plus tard, la RDC possède une banque centrale, une monnaie nationale et des spécialistes formés aux doctrines monétaires contemporaines, alors que son économie demeure profondément dollarisée. Nos ancêtres avaient institutionnalisé des mécanismes de contrôle monétaire que leurs descendants peinent aujourd’hui à traduire en souveraineté effective. Les ruptures coloniales et les crises économiques éclairent cette trajectoire, sans épuiser la question de nos responsabilités depuis l’indépendance.

L’administration des nzimbu soulève une autre interrogation historique. Leur dénombrement, leur classification et leur circulation entre autorités supposaient des mécanismes de vérification et de transmission des informations. En Mésopotamie, les nécessités comptables ont contribué à l’émergence de l’écriture. Quels procédés les institutions kongolaises employaient-elles pour conserver leurs comptes et assurer leur continuité administrative ? L’existence de systèmes graphiques kongo invite à approfondir cette recherche, sans présumer leur utilisation comptable. L’absence d’archives comparables aux registres européens ne suffit pas à exclure l’existence de techniques autochtones de notation.

Même après l’indépendance, des générations de Congolais ont été formées à mémoriser les théories économiques élaborées ailleurs, à reproduire leurs institutions et à emprunter leurs instruments, tandis que l’intelligence économique développée sur nos propres territoires demeure largement négligée. La RDC possède aujourd’hui les attributs formels de la souveraineté monétaire, sans parvenir à en consolider les fondements économiques. Plus troublant encore, son gouverneur de banque centrale semble chercher dans la répétition des doctrines étrangères une légitimité intellectuelle, alors que nos ancêtres maîtrisaient déjà plusieurs principes fondamentaux du gouvernement monétaire.

À chaque communiqué de la BCC, j’imagine les responsables de l’administration monétaire du royaume du Kongo se retourner une fois de plus dans leurs tombes. Cinq siècles après leurs efforts pour maîtriser l’approvisionnement, la circulation et la valeur du nzimbu, la RDC demeure profondément dollarisée, avec une Banque centrale qui semble avoir érigé le dollar en horizon de sa pensée monétaire. Cette pauvreté intellectuelle se manifeste chez une autorité monétaire qui boude les analyses et recommandations mises gratuitement à sa disposition, se plaint de la longueur d’une lettre de quatre pages sans le moindre chiffre et ignore jusqu’aux acquis monétaires de sa propre histoire.

Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe

 

 

By amedee

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