La Banque africaine de développement (BAD) revient avec cinq recommandations pour accélérer la transformation économique de la RDC. Son rapport pays 2026 privilégie la mobilisation fiscale, l’intermédiation financière, l’agro-industrie, les capacités administratives et les infrastructures.
Cette orientation reconduit une conception du développement qui situe les insuffisances de financement, d’équipement et d’efficacité administrative au centre du diagnostic économique, en accordant une importance secondaire aux conditions permettant aux individus d’accéder aux ressources productives, de mobiliser leurs compétences, d’exercer un pouvoir de décision et de participer à la répartition de la valeur créée. Dans un pays de près de 113 millions d’habitants, où environ 60 % de la population a moins de 25 ans, cette hiérarchie des priorités traduit une appréciation particulièrement restrictive de son potentiel économique.
La richesse la plus considérable et constamment sous-estimée de la RDC réside dans sa démographie. Le développement des capacités humaines et leur mobilisation effective occupent depuis plusieurs décennies une place centrale dans la pensée économique politique contemporaine. Que cette dimension demeure aussi marginale dans les cinq orientations d’une institution précisément chargée de promouvoir le développement africain devient intellectuellement difficile à excuser. Une telle persistance pourrait presque nourrir le soupçon d’une préférence institutionnelle délibérée. L’hypothèse alternative serait à peine plus rassurante, puisqu’elle interrogerait la capacité de la BAD à intégrer les avancées de l’économie politique dans ses prescriptions. Dans les deux cas, la crédibilité analytique de son approche mérite un examen autrement plus exigeant.
Les milliards annoncés et les institutions qui les absorbent
La BAD évalue les besoins de financement du développement congolais à au moins 16,7 milliards de dollars par an jusqu’en 2030. Elle préconise notamment de porter la pression fiscale vers un niveau optimal estimé à 24 % du PIB, contre environ 13,5 % en 2025 selon ses données. Cette fixation sur l’augmentation des prélèvements traduit une inversion préoccupante des priorités économiques. Depuis quand un taux d’imposition constitue-t-il une finalité du développement, indépendamment des besoins auxquels les recettes sont censées répondre ?
La définition des engagements de protection économique et sociale précède logiquement l’évaluation de leur financement. Présenter un pourcentage comme optimal sans établir suffisamment cette correspondance revient à ériger la capacité de prélèvement en indicateur de progrès. L’État congolais n’a pas vocation à perfectionner indéfiniment sa faculté de taxer une économie encore fragile, mais à organiser les conditions permettant à sa population de produire, de prospérer et de bénéficier de protections collectives effectives. L’amélioration du recouvrement conserve son importance, sans justifier cette obsession pour des objectifs fiscaux déconnectés des obligations sociales.
La mobilisation financière ne garantit pas davantage son absorption développementale. Dans une économie fortement dollarisée, dépendante des équipements importés et exposée aux contraintes extérieures, les dépenses publiques peuvent alimenter les importations et les revenus d’intermédiaires sans consolidation proportionnelle des activités nationales. Les modalités de passation des marchés, l’intégration des fournisseurs congolais, le transfert technologique et la maîtrise locale de la maintenance influencent les résultats obtenus. Deux programmes de valeur comparable peuvent ainsi produire des trajectoires différentes, selon leur contribution à la formation des compétences, au renforcement des relations productives intérieures et à la réduction des dépendances futures.
Une conception du développement qui privilégie l’accumulation
Les cinq orientations de la BAD s’inscrivent dans une continuité doctrinale bien établie. Le Document de stratégie pays 2023-2028, approuvé en janvier 2024, accordait déjà une place centrale aux infrastructures, aux chaînes de valeur agricoles et industrielles, au climat des affaires et au renforcement du capital humain. Le rapport 2025 poussait cette logique jusqu’à quantifier les composantes de la richesse nationale, attribuant 56 % au capital naturel et 36 % au capital humain. L’institution reconnaît ainsi la contribution économique des personnes, principalement à travers un patrimoine de connaissances et de qualifications à développer. Cette comptabilisation présente une limite conceptuelle fondamentale. Elle mesure des ressources estimées sans établir les conditions institutionnelles qui gouvernent leur mobilisation effective dans la production.
Une distinction essentielle s’impose entre les moyens de production, constitués des ressources matérielles, technologiques, financières et organisationnelles, et les moyens de participation, comprenant les connaissances, l’expérience, la santé, les compétences et le jugement des individus. Leur association productive dépend de relations historiquement constituées d’accès, d’autorisation, de contrôle et de coordination. Ces rapports déterminent les combinaisons techniquement réalisables qui deviennent effectivement opérationnelles. Un ingénieur maîtrise la conception d’une installation industrielle, mais son expertise reste économiquement inexploitable en l’absence des droits d’utilisation, des équipements ou de l’autorité nécessaires à sa réalisation. L’obstacle réside dans l’organisation sociale de la production, indépendamment de la qualification professionnelle.
L’accumulation du capital et l’amélioration des compétences élargissent les possibilités techniques d’une économie sans garantir leur réalisation productive. Lorsque les institutions entravent l’association des ressources disponibles et des capacités humaines, une partie du potentiel national demeure exclue de l’activité économique malgré les investissements engagés. La BAD laisse ainsi hors de ses cinq orientations le concept de participation socialement nécessaire (SNP), qui permet précisément de comprendre les relations sociales gouvernant la réalisation des possibilités productives.
Une nation enrichit son patrimoine matériel et humain sans nécessairement accroître proportionnellement la production effectivement accessible à ses membres. Confondre l’accumulation des ressources avec l’élargissement des possibilités de participation économique constitue un péché conceptuel fondamental, particulièrement préoccupant dans les prescriptions d’une institution spécialisée dans le développement.
La participation productive et la répartition de la valeur
Les propositions de la BAD relatives à l’agro-industrie et aux corridors économiques perpétuent une conception du développement marquée par l’héritage colonial, privilégiant l’aménagement des territoires et la circulation des marchandises au détriment de l’intégration productive des populations. Les infrastructures routières facilitent les échanges sans assurer aux producteurs locaux l’accès aux marchés. L’expansion des installations industrielles ne transforme pas, à elle seule, leur position dans les chaînes de valeur. Les droits économiques, le pouvoir contractuel et la maîtrise des circuits commerciaux déterminent les conditions de participation et de répartition des revenus.
La quatrième recommandation aborde le renforcement des capacités principalement sous son angle administratif, privilégiant la planification, la budgétisation et l’évaluation au détriment des dimensions scientifiques, techniques et entrepreneuriales. Ces dernières se développent dans les universités, les entreprises et les organisations professionnelles, où l’apprentissage, l’autonomie décisionnelle et la coopération productive alimentent l’innovation. Réduire le développement institutionnel à l’efficacité administrative revient à négliger les structures à travers lesquelles les compétences nationales acquièrent leur portée économique.
L’absence du salaire minimum interprofessionnel garanti (SMIG) parmi les cinq orientations mérite également une attention particulière. Le décret du 30 mai 2025 fixe le minimum journalier du manœuvre ordinaire à 21 500 francs congolais depuis janvier 2026, soit 559 000 francs sur la base réglementaire de 26 jours. La Fédération des entreprises du Congo a sollicité une application échelonnée de cette revalorisation, invoquant les difficultés financières des employeurs. Cette controverse engage bien davantage que le coût du travail. Le salaire participe à la distribution de la valeur créée, soutient la demande intérieure et influence les conditions matérielles nécessaires à l’entretien et au développement des capacités humaines. Son évolution affecte également les marges des entreprises, l’emploi et les rapports de négociation entre les acteurs économiques.
La revalorisation du SMIG ne résout cependant pas les insuffisances qualitatives des moyens de participation. Le développement des talents, des connaissances, de la santé et du jugement professionnel exige des investissements continus dans l’éducation, la recherche et l’apprentissage par l’expérience. Une meilleure rémunération contribue à préserver ces capacités sans assurer leur perfectionnement ni leur mobilisation effective. Les contraintes de productivité, l’inflation et l’importance de l’emploi informel limitent également la portée du minimum légal. La répartition du surplus économique (profit) relève, quant à elle, de mécanismes institutionnels et de négociation propres aux différentes structures productives.
Une stratégie qui privilégie le financement du capital en accordant une attention secondaire à la qualité des capacités humaines, aux conditions de leur exercice et à la distribution de la valeur créée conserve une compréhension incomplète des fondements économiques du développement.
Une nation qui embrasse les remèdes de sa propre marginalisation
Ma critique ne s’adresse pas exclusivement à la BAD. L’institution perpétue une conception du développement qui privilégie le financement, les infrastructures et l’efficacité administrative, en accordant une attention secondaire à la propriété productive, à la distribution de l’autorité économique et aux conditions de participation des populations. La responsabilité la plus embarrassante revient aux élites congolaises qui accueillent régulièrement ces prescriptions avec une déférence presque automatique, comme si leur provenance internationale suffisait à leur conférer une supériorité scientifique. Le prestige institutionnel tient ainsi lieu de validation intellectuelle, dispensant les recommandations étrangères de l’examen critique auquel toute proposition économique sérieuse est normalement soumise.
Cette complaisance devient particulièrement difficile à excuser face à l’existence d’alternatives élaborées par des économistes congolais. Une partie de la classe politique, des technocrates et des commentateurs économiques continue de traiter les rapports internationaux comme des références incontestables, sans confrontation approfondie avec les propositions nationales. Le développement des compétences humaines, la démocratisation de l’accès au capital et la transformation des rapports de propriété cèdent ainsi la priorité aux programmes de financement et aux indicateurs administratifs. La dépendance intellectuelle atteint son expression la plus préoccupante lorsqu’une nation en vient à considérer l’expertise étrangère comme une autorité naturelle et sa propre production scientifique comme une contribution facultative.
Le capitalisme congolaisé et l’alternative que les élites préfèrent ignorer
La conception du capitalisme congolaisé, fondée sur un libre marché accompagné d’une main publique visible, propose une transformation des rapports de propriété, de financement et d’autorité productive. L’intervention temporaire de l’État vise l’émergence d’une classe entrepreneuriale nationale, l’élargissement de l’accès au capital, la structuration des marchés financiers et la constitution d’institutions favorisant l’accumulation productive. Son retrait progressif accompagne la consolidation de ces structures. La simple substitution d’une oligarchie congolaise aux détenteurs actuels des actifs économiques ne représenterait aucune avancée substantielle. L’objectif concerne une diffusion plus large des possibilités d’entreprendre, d’investir, d’exercer une autorité économique et de participer à la création de valeur.
Cette transformation repose également sur la qualité des moyens de participation. Les connaissances, l’expérience, la santé, le jugement professionnel et les compétences scientifiques constituent des capacités économiques fondamentales, au-delà de leur valorisation sur le marché de l’emploi. Leur développement exige des investissements continus et des arrangements institutionnels assurant leur mobilisation effective. Les mécanismes de rémunération, de négociation et de distribution du surplus complètent cette organisation, selon des modalités adaptées aux différentes structures productives. Réduire les Congolais à une réserve de main-d’œuvre destinée à exploiter des investissements conçus ailleurs revient à reconduire les rapports économiques que toute stratégie sérieuse de transformation nationale prétend modifier.
Les 16,7 milliards de dollars annuels avancés par la BAD constituent une estimation des besoins financiers, certainement pas une démonstration de développement. La RDC n’a aucun intérêt à perfectionner indéfiniment ses infrastructures, ses instruments de crédit et son administration fiscale pour préserver une économie dans laquelle ses citoyens restent largement éloignés de la propriété productive et des décisions économiques. L’insuffisance intellectuelle des prescriptions extérieures est préoccupante. L’empressement des élites congolaises à les adopter sans examiner les alternatives nationales l’est davantage.
Après plusieurs décennies de recommandations, de programmes d’ajustement, de réformes institutionnelles et de stratégies de développement, la RDC continue de subir les conséquences d’une industrialisation insuffisante, d’une diversification économique limitée, de la précarité des revenus, de la faiblesse de l’emploi formel et de services publics chroniquement défaillants. Le spectacle le plus accablant demeure celui d’une classe dirigeante qui sollicite inlassablement de nouvelles solutions à l’étranger, en dédaignant les travaux de ses propres économistes politiques, comme si la compétence scientifique avait besoin d’un passeport étranger pour acquérir sa légitimité.
Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe
