Le gouvernement de Judith Suminwa présente un projet de budget de 24,8 milliards de dollars pour 2027, accompagné de promesses de création d’emplois, de protection du pouvoir d’achat, de sécurité et d’amélioration des conditions de vie. Devant l’Assemblée nationale, les milliards défilent, les priorités se multiplient et la croissance économique annoncée nourrit le discours d’une RDC en pleine transformation. À entendre cette présentation, l’État dispose désormais des moyens de ses engagements.

Cette abondance budgétaire contraste avec une réalité sociale et économique autrement moins rassurante. Pour des millions de Congolais, travailler ne garantit toujours pas la sécurité économique, vieillir expose à la précarité et tomber malade constitue une menace financière pour toute une famille. Que réserve réellement ce budget aux citoyens qui produisent, élèvent leurs enfants et vieillissent dans un pays présenté comme toujours plus prospère ?

Parallèlement, Adolphe Muzito invoque la faiblesse du ratio dette/PIB pour défendre un recours accru à l’emprunt. Ce raisonnement laisse dans l’ombre une distinction essentielle entre la taille statistique d’une économie et sa capacité réelle à supporter les obligations financières de l’État. Le budget 2027 offre précisément l’occasion de confronter cette assurance aux réalités des finances publiques de la RDC.

Un budget de 24,8 milliards de dollars et la réalité de sa répartition

Le projet de loi de finances 2027 affiche 56 930 milliards de francs congolais, soit 24,8 milliards de dollars, en hausse de près de 12 % par rapport au budget rectificatif de 2026. Sur les 51 242 milliards du budget général, le gouvernement consacre 14 151 milliards aux services sociaux, 14 091 milliards à la sécurité et 10 991 milliards à l’emploi et au pouvoir d’achat. Les autres piliers reçoivent 6 279 milliards pour les services publics, 4 458 milliards pour la connectivité et 1 272 milliards pour l’environnement.

Cette présentation rassemble des dépenses de nature très différente sous des intitulés politiquement séduisants. Le pilier consacré à l’emploi finance également la stabilité macroéconomique, la mobilisation fiscale et la gestion de la dette. Celui des services sociaux réunit l’éducation, la santé, les pensions, l’eau, l’électricité, la culture et le sport. La sécurité englobe également la justice et la diplomatie. Ces regroupements administratifs donnent une impression de cohérence politique sans permettre d’identifier immédiatement les ressources affectées à chaque objectif.

La Classification des fonctions des administrations publiques (COFOG) offre une lecture plus précise. Ses dix catégories distinguent les services publics généraux, la défense, l’ordre public, les affaires économiques, l’environnement, le logement, la santé, la culture, l’éducation et la protection sociale. Un milliard annoncé pour le pouvoir d’achat ne correspond pas nécessairement à un milliard versé aux ménages. La différence entre l’intitulé politique d’une dépense et sa destination budgétaire constitue précisément ce que le discours gouvernemental laisse au lecteur le soin de découvrir.

Le Social Contract Ratio, miroir des priorités Budgétaires répartition des dépenses publiques par fonction COFOG, en Pourcentage

Sources : Ministère du Budget de la RDC, projet 2027 ; ministère russe des Finances, projections fédérales initiales 2025 ; Trésor brésilien et INSEE, comptes 2024 ; Nigeria, exécution fédérale provisoire 2025 ; DANE, comptes préliminaires 2024. Les données de Russie correspondent ici au budget fédéral initial, et non à une projection consolidée. Les différences de périmètre entre budgets centraux et administrations consolidées limitent les comparaisons directes. Le ratio nigérian reste provisoire.

Le Social Contract Ratio (SCR), développé par l’économiste Jo M. Sekimonyo, rapporte les dépenses des fonctions de développement humain (COFOG 06 à 10) à celles des fonctions étatiques et économiques (COFOG 01 à 05). Avec un SCR de 0,321, le budget général de la RDC prévoit environ 32 francs pour les premières contre 100 francs pour les secondes. L’indicateur mesure une orientation budgétaire, sans prétendre établir à lui seul l’efficacité des dépenses ni leurs résultats économiques.

La RDC, la Russie et le Nigeria présentent les trois parts les plus élevées consacrées à la défense dans cette comparaison. Leurs situations sécuritaires respectives semblent offrir une explication commode à la faiblesse de certaines dépenses sociales. L’expérience russe complique sérieusement cette justification. Malgré la guerre en Ukraine et une défense absorbant près du tiers de son budget fédéral initial, la Russie réserve 15,66 % à la protection sociale, soit dix fois la proportion congolaise. Défendre un territoire et protéger économiquement sa population ne constituent donc pas deux obligations incompatibles. Les contraintes militaires ne suffisent pas à expliquer l’ensemble des arbitrages sociaux.

Le contraste se retrouve dans les services publics généraux (COFOG 01). La Russie y affecte 17,07 % de son budget fédéral initial, contre 29,54 % en RDC et 49,98 % dans l’exécution fédérale nigériane examinée. La France se situe à 10,8 % sur un périmètre consolidé. Ces écarts appellent un examen de la composition de cette fonction, qui regroupe notamment l’administration, les opérations financières et le service de la dette. Le poids de l’État administratif ne se confond pas avec celui de ses institutions politiques.

La protection sociale n’est pas davantage l’apanage des pays riches du Nord global. Le Brésil y consacre 36,11 % de ses dépenses publiques et la Colombie 26,71 %, contre 41,5 % en France. Ces pays disposent de systèmes de pension et d’institutions sociales construits selon des trajectoires historiques différentes. Leur comparaison montre néanmoins que la sécurité économique des citoyens ne constitue pas un privilège exclusivement réservé aux économies les plus riches. Le niveau de revenu national influence les moyens disponibles ; les arrangements institutionnels déterminent également leur mobilisation et leur répartition.

L’Adjusted Social Contract Ratio (aSCR) examine l’orientation des dépenses après neutralisation des charges de dette retenues dans le dénominateur. En RDC, la déduction des 3 478 milliards de francs prévus pour le principal et les frais financiers porte mécaniquement le ratio de 0,321 à 0,353. Cette estimation reste exploratoire, la rubrique fonctionnelle de la dette atteignant 3 791 milliards, et les conventions internationales distinguant les intérêts du remboursement du capital. Même après cet ajustement, la place relative des dépenses de développement humain demeure limitée.

Autre singularité, la RDC et le Nigeria sont les seuls pays du tableau à consacrer davantage de ressources à l’ordre public (COFOG 03) qu’à la santé et à la protection sociale réunies. En RDC, l’écart atteint 9,68 % contre 9,45 %. Dans deux pays concentrant une part considérable de l’extrême pauvreté mondiale, cette répartition donne l’impression que l’État cherche davantage à se protéger des pauvres qu’à les protéger.

Payer pour s’en débarrasser, et après ?

Le budget 2027 prévoit 236,62 milliards de francs congolais pour la mise à la retraite de 30 000 fonctionnaires et 64,93 milliards pour celle de 2 500 enseignants, soit environ 131 millions de dollars. Les documents budgétaires précisent les opérations de départ, la liquidation des droits et les allocations de fin de carrière. La RDC dispose pourtant de deux institutions nationales de retraite, la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) et la Caisse nationale de sécurité sociale des agents publics de l’État (CNSSAP). Cette dernière organise notamment le versement mensuel des pensions aux agents éligibles. Financer la sortie de la fonction publique et garantir durablement la sécurité des revenus relèvent de deux engagements distincts.

Le problème réside dans l’étendue de cette protection. Les régimes contributifs assurent des droits aux travailleurs remplissant les conditions d’affiliation et de cotisation, sans constituer un revenu universel de vieillesse accessible à l’ensemble de la population. Le budget présente les coûts de départ des fonctionnaires, sans établir dans les allocations examinées le revenu futur moyen des nouveaux retraités, le nombre total de bénéficiaires ou la capacité du système à couvrir les personnes exclues des régimes existants. L’administration sait chiffrer les départs. La sécurité économique de millions de personnes âgées attend une démonstration autrement plus complète.

Cette distinction possède une dimension productive essentielle. Une pension régulière soutient la consommation, les commerces, les marchés agricoles et les services locaux. Dans une économie disposant d’une offre nationale suffisante, ces versements entretiennent la demande et les revenus des producteurs. La Monetary Architecture permet précisément d’examiner cette circulation des ressources. La retraite ne représente donc pas uniquement une prestation sociale. Elle constitue aussi une institution de stabilisation économique. Un retraité cesse d’occuper son poste, certainement pas de participer à la vie économique de son pays.

L’emploi des jeunes en vitrine, l’accès au crédit oublié

Avec son programme présidentiel « Debout Jeunes Congolais », le gouvernement présente l’entrepreneuriat des jeunes comme une réponse au chômage et à la précarité. Politiquement séduisante, cette approche traduit une conception immature de la politique économique lorsqu’elle réduit un problème structurel à une catégorie d’âge. La capacité d’entreprendre ne commence pas à 18 ans pour disparaître à 40 ans. Une commerçante de 45 ans et un diplômé de 25 ans se heurtent souvent au même obstacle, l’accès au financement. Multiplier les dispositifs ciblés sans réformer les conditions générales d’accès au crédit revient à favoriser quelques bénéficiaires au sein d’un environnement qui continue d’exclure les autres.

Le budget réserve effectivement 33,44 milliards de francs, soit 14,54 millions de dollars, à une ligne de bourses d’études de l’enseignement supérieur. L’annexe mentionne explicitement Excellentia, programme initialement porté par la Fondation Denise Nyakeru Tshisekedi, qui a viré et devenu politique publique nationale en 2025. Cette institutionnalisation mérite un examen de ses critères de sélection, de sa couverture et de ses résultats. Une politique de développement des compétences ne se limite pas à récompenser les meilleurs profils scolaires. Elle s’intéresse également à l’accès général aux formations techniques, scientifiques et professionnelles nécessaires à la transformation de l’appareil productif.

Le véritable angle mort reste l’absence d’une stratégie reliant les bourses d’aujourd’hui, environ 14,54 millions de dollars, aux industries de demain, aux mutations technologiques et aux métiers pour lesquels la RDC entend préparer ses futures générations.Le gouvernement veut multiplier les entrepreneurs dans une économie où les consommateurs peinent déjà à joindre les deux bouts. Sans pouvoir d’achat, encourager la création d’entreprises revient à distribuer des filets au bord d’un lac sans poissons et à espérer que chacun en tire un revenu. La production, le financement et la demande forment un ensemble économique interdépendant. En dissociant l’entrepreneuriat du pouvoir d’achat, le gouvernement transforme un défi indivisible en deux slogans politiques contradictoires.

L’État ne crée pas l’emploi, il en façonne les conditions de possibilitéEn plaçant la création d’emplois au premier rang des priorités du budget 2027, Judith Suminwa entretient une confusion entre les responsabilités économiques de l’État et les résultats de l’activité productive. L’administration recrute pour assurer les services publics et ses investissements soutiennent également l’emploi. Sa responsabilité fondamentale envers l’ensemble de l’économie consiste à établir les conditions permettant aux citoyens de produire, d’investir, d’entreprendre et d’embaucher. S’attribuer la mission générale de créer des emplois risque de substituer la volonté politique aux mécanismes économiques qui rendent l’emploi durablement viable.Ces conditions incluent l’accès au crédit, à l’électricité, aux infrastructures, aux qualifications et à une clientèle solvable. Après avoir identifié les obstacles institutionnels et financiers qui empêchent les citoyens de mobiliser leurs capacités, Judith Suminwa aurait gagné à présenter une stratégie précise pour les surmonter.

La Socially Necessary Participation souligne justement que les possibilités productives dépendent de la combinaison effective des capacités humaines et des moyens de production. Sans transformation de ces relations, les programmes gouvernementaux distribuent des opportunités ponctuelles dans une économie qui continue de limiter la participation de ses propres acteurs.L’histoire économique a déjà éprouvé les limites de l’État employeur universel. La Chine et le Vietnam ont intégré les mécanismes de marché tout en conservant leurs régimes communistes. La Russie a abandonné la planification soviétique. Cuba et la Corée du Nord maintiennent une forte emprise étatique sur leurs économies, malgré certaines ouvertures. Ces trajectoires montrent que l’organisation productive ne se réduit pas aux décisions administratives. La RDC n’a aucune raison de ressusciter le fantasme d’un État chargé de distribuer un emploi à chacun.

Le cancer de la dette publique mis à nuLe projet de budget 2027 prévoit 3 478 milliards de francs congolais, soit 1,51 milliard de dollars, pour le remboursement du principal et les frais financiers. Sur cette somme, environ 844 millions correspondent au capital et 668 millions aux intérêts. L’ensemble représente 6,8 % du budget général, plus de quatre fois les crédits classés en protection sociale et près de 86 % de ceux destinés à la santé. Les deux catégories de dette ne relèvent pas des mêmes opérations comptables. Leur réunion montre néanmoins l’ampleur des engagements financiers inscrits au budget, avant de nouveaux emprunts.

Adolphe Muzito et ses rhinocéros invoquent une dette extérieure d’environ 11 milliards de dollars et un PIB projeté à 137 milliards en 2027. Le ministre a également évoqué un service annuel d’environ 500 millions de dollars et une trajectoire théorique pouvant porter l’encours à près de 105 milliards en 2035, sur l’hypothèse d’un PIB atteignant 215 milliards. Ces projections concernent des années et des périmètres différents, sans établir à elles seules la soutenabilité des échéances futures. La véritable fragilité du raisonnement apparaît lorsqu’un ratio projeté tient lieu de démonstration de la capacité économique à supporter une dette supplémentaire.

La Zambie et le Japon offrent une leçon autrement instructive. Avec une dette publique de 28,9 milliards de dollars fin 2025, la Zambie porte encore les conséquences de son défaut de paiement de 2020 et de sa restructuration. Le Japon, avec une dette publique brute estimée à près de 207 % de son PIB en 2025, n’a pas connu de défaut comparable. La monnaie d’émission, la structure des créanciers, les conditions de financement, les échéances et les ressources publiques expliquent une part essentielle de ces trajectoires divergentes. Même quelqu’un qui s’autoproclame économiste après avoir publié quelques tribunes provincialistes devrait au moins comprendre qu’une nation ne supporte pas sa dette en fonction de la seule taille affichée de son PIB, indépendamment de son architecture financière et productive.

Imaginons un encours congolais de 100 milliards de dollars portant un taux d’intérêt moyen hypothétique de 5 %. Les intérêts annuels atteindraient 5 milliards, hors remboursement du principal, soit près de 29 % des 17,5 milliards de dollars de recettes courantes projetées pour 2027.

Cette simulation ne préjuge ni des taux effectivement négociés, ni des échéances futures, ni de la progression des recettes. Elle illustre l’insuffisance d’un raisonnement fondé uniquement sur le ratio dette/PIB. La capacité d’emprunt dépend aussi des devises nécessaires au remboursement, des revenus fiscaux disponibles et des capacités productives générées par les investissements financés.Le PIB mesure une production. Il ne règle aucune facture. Une économie supporte durablement sa dette lorsqu’elle dispose des institutions, des revenus et des capacités nécessaires pour honorer ses obligations sans compromettre son fonctionnement.

Pourquoi mobiliser davantage d’argent ne garantit pas le développement

Mobiliser davantage de recettes et multiplier les projets d’infrastructures ne garantit aucun développement économique. Il existe une distinction fondamentale entre la capacité de financer les dépenses publiques et celle de les transformer en capacités productives durables. Une route construite, une usine inaugurée ou un emprunt obtenu ne constituent pas automatiquement des progrès économiques. Leur contribution dépend des entreprises nationales mobilisées, des compétences développées, des activités rendues viables et des revenus générés. Sans transmission productive suffisante, les financements peuvent entretenir les dépendances existantes et reproduire les contraintes économiques que l’État prétend surmonter.

La protection sociale et la protection économique constituent deux dimensions indissociables du contrat social. La première sécurise les revenus face à la maladie, au chômage et à la vieillesse. La seconde établit les conditions d’une participation effective à la production, notamment l’accès au financement, aux compétences et aux marchés. Les capacités humaines restent économiquement sous-utilisées lorsque les moyens de les mobiliser font défaut. Une nation ne se développe pas simplement en augmentant ses dépenses. Elle se développe lorsque sa population dispose des moyens de participer à la création, à la circulation et au partage des richesses.Le budget 2027 place le Parlement devant des arbitrages qui dépassent les discours sur la croissance et la souveraineté.

À défaut d’un examen sérieux à l’Assemblée nationale, les prétendus « sages » du Sénat auront à confronter les promesses sociales aux crédits réellement prévus, aux mécanismes d’exécution et aux obligations financières futures. Avec seulement 1,56 % du budget général du pouvoir central classé en protection sociale, les proclamations de prospérité exigent des explications autrement plus convaincantes. Loin de la transformation économique annoncée, la répartition des crédits semble surtout destinée à entretenir le train de vie des institutions et à aiguiser l’appétit des prédateurs et de leurs complices qui rôdent jour et nuit autour de la « République de la Gombe ». Le Sénat devrait rejeter ce projet et renvoyer le gouvernement à la rédaction de son conte de fées. Cette fois, qu’il prenne au moins la peine de donner à ses intentions une apparence de vraisemblance, en dotant son récit d’une architecture budgétaire crédible.

Jo M. Sekimonyo, PhD

Chancelier de l’Université Lumumba

Economiste politique hétérodoxe

By amedee

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