Le marché des eurobonds est un levier de financement stratégique mais exige rigueur, transparence et crédibilité. La RDC, avant de lancer un eurobond, devra renforcer sa gouvernance financière, rassurer les investisseurs et intégrer les leçons des autres pays africains qui l’ont précédé sur ce marché financier à l’international.

Pourquoi la République démocratique du Congo cherche à émettre une euro-obligation de 1,5 milliard USD ? Cette question vaut tout son pesant d’or. Certes, sur papier, le ministre des Finances, Doudou Fwamba, ambitionne de financer des projets structurants avec les gains qui seront tirés de cet eurobond, mais ça reste juste une intention, comme les politiques congolais savent en exprimer. La réalité est souvent toute autre. Tenez, depuis 2023, le Gouvernement congolais a pu emprunter sur le marché local avec les Bons et Obligations du Trésor plus de 3,7 milliards USD, soit 742 millions USD en 2023, 1,6 milliard USD en 2024 et 1,4 milliard USD entre janvier et juillet 2025. La réalité est que cette cagnotte n’a servi qu’à financer les déficits budgétaires récurrents du Gouvernement, souvent creusé par les frais de fonctionnement des institutions et des ministères et par les rémunérations de la classe dirigeante.

Le déficit budgétaire n’est pas une mauvaise chose en soi. Bien au contraire, les grandes économies modernes en ont fait une drogue économique assumée. Ces économies développées utilisent les déficits budgétaires pour financer des projets structurants porteurs de croissance. Le mal en RDC est que le déficit budgétaire est creusé par le train de vie dispendieux des institutions, des dépenses de fonctionnement qui n’ont aucune incidence positive sur le développement du pays. Dès lors, la question demeure : Quelle sera la destination de ces 1,5 milliard USD attendus de l’eurobond ?

Le succès est au bout de la maitrise des règles du jeu

Il est légitime, pour un pays comme la République démocratique du Congo, dans le cadre de la diversification de ses sources de financement, puisse prétendre à lever des fonds sur le marché financier international. Toutes les économies modernes, même en Afrique, privilégient cet outil pour lever des fonds par des euro-obligations afin de financer leur développement. Et donc, Kinshasa qui  lorgne depuis un temps sur des financements innovants ne peut pas rester en marge de cette quête au financement de long terme pour avoir les moyens de sa politique.

Cependant, il faut savoir que le marché financier international a ses codes et ses réalités que tout pays qui se lance sur le marché des eurobonds doit maîtriser au risque de se mordre les doigts. Surtout pour un pays comme la RDC qui attend lancer au plus tard juin 2026 son premier eurobond. Le challenge est de mieux préparer cette émission de manière à ce que ça soit un succès.

Pour éviter les mauvaises surprises, la RDC devra travailler sur ses faiblesses actuelles tant au niveau politique, économique que financier. Il en va de la crédibilité du pays. Sur le plan politique, il faudra achever avec succès les différents processus de négociations en cours avec le Rwanda,  la coalition M23/AFC et parvenir à mettre fin à la guerre de l’Est. Les bruits de botte ne sont pas compatibles avec les bonnes affaires. De même, il faudra faire aboutir le processus de dialogue national amorcé par les églises. Tout aussi, la signature du deal minerais contre sécurité entre la RDC et les Etats-Unis aura un impact positif sur l’attractivité des investisseurs étrangers.

Sur le plan économique, le gouvernement doit montrer des signaux positifs. La croissance en RDC n’est pas inclusive et reste consécutive au seul secteur minier. Il faut travailler pour une croissance robuste, inclusive. Dès lors, il est impérieux d’engager des actions dans la diversification de l’économie congolaise et poser les bases d’une économie résiliente, inclusive et durable. Le gouvernement doit miser sur des secteurs porteurs de croissance économique et susceptible d’absorber le chômage de masse que connait la RDC. Des signaux clairs de relance de croissance doivent être donnés. Ceci implique d’amorcer des réformes courageuses.

Au plan financier, la RDC accuse un faible taux de mobilisation des recettes. Avec à peine 12,5% de taux de pression fiscale, ceci traduit notre faible capacité à mobiliser l’impôt en interne. Les potentiels investisseurs à l’eurobond doivent voir que le pays fait des efforts pour mobiliser des recettes en internes afin qu’il soit capable de rembourser la dette contractée à l’international. Dans cet ordre, le gouvernement devra accorder une attention au paiement de la dette intérieure. Un pays qui ne paie pas sa dette intérieure n’est pas crédible aux yeux des vrais investisseurs. Et donc, les engagements de la RDC dans son budget 2026 seront scrutés à la loupe par les investisseurs intéressés par l’eurobond congolais,

Pour tout dire, les règles du jeu pour que la RDC réussisse son eurobond devront aller de l’instauration de la confiance par des réformes budgétaires et une gouvernance crédible au maintien de la stabilité macroéconomique en passant par  la transparence sur les données économiques et budgétaires, la discipline budgétaire (déficits maîtrisés, inflation contrôlée), un  plan de remboursement crédible ou encore avoir une bonne évaluation du « risque pays » et du « risque de change ».

Selon les experts, il faudrait en principe 12 à 18 mois pour préparer l’émission d’un eurobond afin d’avoir un plan de communication et une stratégie macroéconomie cohérente. La RDC elle se donne moins d’une année pour réussir ce pari. Dès lors, la communication devra être donc au centre de ce projet. Après avoir présenté sa note d’information sur l’eurobond en Conseil des ministres, l’argentier national Doudou Fwamba devra logiquement faire une annonce officielle de l’émission. A cette occasion, il devra faire une présentation des objectifs et des modalités de l’eurobond et parler de la stratégie économique qui est derrière cette émission  ainsi que des projets à financer. Comme l’eurobond est un titre financier adressé aux opérateurs économiques internationaux, le ministre des Finances de la RDC devra prendre son bâton de pèlerin pour aller à la rencontre des potentiels investisseurs à Londres, New York, Dubaï, etc., pour les convaincre. Et pour ça, il devra avoir dans son prospectus d’émission final des arguments convaincants.

Se mettre au diapason

La réussite de l’émission de l’eurobond dépendra de la capacité de la RDC à mettre en œuvre des réformes structurelles, à stabiliser son économie et à instaurer la confiance des investisseurs. Une coordination efficace entre les institutions publiques et privées, ainsi qu’une communication transparente, seront essentielles pour atteindre cet objectif.

Par rapport à la confiance, il faut savoir que les investisseurs sérieux ne pourront miser sur l’eurobond congolais que s’ils ont la confiance dans le pays. Cette confiance se construit par des réformes audacieuses et surtout par une bonne gouvernance des finances publiques. En RDC, il y a trop de scandales financiers. Les médias rapportent quasiment en boucle des cas de détournements des deniers publics ou de mauvaise gestion. Il faudra mettre fin à ces bruits dissonants pour enlever la peur des potentiels investisseurs qui pourraient souscrire à cet eurobond. Et donc, le gouvernement, alors qu’il se lance dans l’eurobond, doit améliorer sa gouvernance financière, renforcer ses mécanismes de lutte contre la corruption, accroitre la transparence dans la gestion des finances publiques par de publication régulière des rapports financiers.

Tout aussi, en cette phase de préparation de cet eurobond, le Gouvernement devra veiller à la stabilité des indicateurs macroéconomiques par la maîtrise de l’inflation, la stabilisation du taux de change voir la réduction de déficit budgétaire récurent. De même, le renforcement du cadre juridique, la révision des lois sur les marchés financiers en harmonisant avec les standards internationaux, devront accompagner ce projet. Tout ceci contribuera à l’amélioration du climat des affaires et même à la côte de la RDC auprès des agences de notation qui ont un mot à dire sur le marché financier international. Ce sont ces agences de notations qui feront une évaluation sur les risques de l’eurobond congolais.

Pour autant, le projet d’émission de cet eurobond doit impliquer toutes les institutions publiques ou privées concernées. Certes c’est le Ministère des Finances qui reste le chef de file dans cette euro-obligation mais il faut mettre en place un comité de coordination générale du projet qui devra regrouper forcément la Banque Centrale du Congo ( autorité monétaire et de  change), la Direction Générale de la Dette Publique (DGDP), l’Agence Nationale pour la Promotion des Investissements (ANAPI) qui œuvre dans l’attraction des investisseurs, l’Inspection Générale des Finances (IGF) en tant qu’organe de Contrôle et d’audit des finances publiques voire la Cour des comptes.

Bien plus, il sera nécessaire d’associer également des partenaires techniques notamment des banques d’investissement internationales qu’on appelle des arrangeurs, les cabinets juridiques spécialisés en marchés de capitaux et bien évidemment les Agences de notation (Moody’s, S&P, Fitch). C’est le travail du comité de pilotage et de ces partenaires techniques qui permettra d’élaborer ce qu’on appelle le « prospectus d’émission », produire une analyse du cadre macroéconomique et budgétaire de la RDC  et même proposer des stratégies de gestion de la dette qu’on attend contracter par cet eurobond. Autant dire que tout ceci contribue à la transparence qui devra entourer cet eurobond, car les investisseurs à l’international sont très méticuleux avant de s’engager à mettre leur financement. C’est une bonne chose que le ministère des Finances, dans le cadre de cet eurobond,  ait annoncé son intention de recruter deux banques, l’une au niveau international, et d’un cabinet de consultance au niveau international. Car au finish, ce sont toutes ces institutions qui devront travailler pour la structuration et le placement de cet eurobond.

Amédée Mwarabu

By amedee

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *