Or, depuis fin septembre, l’appréciation spectaculaire du franc congolais face au dollar américain, passée de 2 850 à 2 300 FC pour un dollar — soit un gain de 19,3 % sur le marché officiel — suscite une profonde inquiétude au sein des milieux économiques et politiques. Plusieurs observateurs y voient une remontée artificielle, davantage liée à des interventions ponctuelles de la Banque centrale qu’à une amélioration structurelle de l’économie.
Parmi les effets immédiats de cette situation figure l’appauvrissement massif des épargnants, qu’ils soient ménages ou entreprises. En effet, les dépôts détenus dans les banques commerciales constituent l’épargne nationale. Ces fonds, utilisés par les banques comme ressources de financement, demeurent toutefois un passif vis-à-vis des clients, puisqu’ils doivent leur être restitués dans la même valeur réelle. Or, avec l’appréciation soudaine du franc congolais, cette valeur est en train de s’éroder.
Un véritable séisme pour l’économie
En effet, d’une part, si l’on s’en tient au taux de change officiel, la chute du dollar américain de 2 850 à 2 300 francs congolais équivaut à une appréciation de 19,3 % du franc. D’autre part, le total des dépôts de la clientèle dans les banques commerciales s’élèvent à 13,7 milliards de dollars au premier semestre de 2025. Sur ce chiffre, 90%, soit 12,3 milliards sont libellés en dollars en dollars américains. Concrètement, avec la brutale appréciation du franc congolais de près de 20%, les 12,3 milliards de dollars d’épargne détenus dans les comptes bancaires par les ménages et les entreprises ne représentent plus que 9,8 milliards par rapport à leur valeur initiale, soit une perte sèche de 2,5 milliards USD.
Une pareille perte d’épargne représente un véritable séisme pour l’économie congolaise. En une seule décision monétaire, c’est une part substantielle des ressources financières des ménages et des entreprises qui s’est évaporée, affaiblissant les capacités d’investissement, de production et de consommation. Une telle ponction sur l’épargne nationale prive le pays d’un levier essentiel de financement de la croissance. Les entreprises, déjà fragiles, verront leurs marges se réduire et leurs projets d’expansion remis en cause ; les ménages, appauvris, perdront une part substantielle de leur pouvoir d’achat, et réduiront leur consommation. À moyen terme, cette contraction de l’épargne risque de ralentir la croissance, de déstabiliser le crédit bancaire et de compromettre les efforts de relance économique du pays.
Et si l’on prend en compte le marché parallèle, où le taux descend parfois jusqu’à 1 800 francs le dollar, la perte grimpe à près de 36,8 %.
Emballement du marché
Une telle érosion de la valeur de l’épargne, due à une appréciation monétaire factice, a des conséquences directes sur le pouvoir d’achat et sur la valeur réelle des économies. Les ménages, tout comme les entreprises, voient leur capacité d’achat se réduire, car les montants accumulés permettent désormais d’acquérir moins de biens et services. Cette perte de valeur crée un climat d’incertitude : la confiance des ménages s’effrite tandis que les entreprises, notamment celles dépendantes des importations, voient leurs coûts de production augmenter.
L’un des signes les plus visibles de cette appréciation brutale et artificielle du franc congolais est l’emballement du marché. Le taux de change évolue désormais à une vitesse vertigineuse : le marché parallèle, habituellement plus élevé, se retrouve désormais inférieur au taux officiel. Alors que la Banque centrale affiche un taux de 2 309 FC pour un dollar, les cambistes pratiquent entre 2 000 et 1 800 FC, confirmant une baisse maximale de 36,8 %. Or, les prix des biens de consommation, eux, ne suivent pas cette tendance : le litre d’essence n’a baissé que de 2 990 à 2 690 FC (soit –10 %).
Cette distorsion entre la valeur de la monnaie et celle des biens crée une confusion généralisée sur les marchés. Les supermarchés appliquant le taux officiel voient affluer des foules cherchant à se débarrasser de leurs dollars avant une éventuelle correction. Les files s’allongent, les guichets sont submergés et certains établissements manquent de liquidités en francs congolais pour rendre la monnaie. Aux dernières nouvelles, plusieurs supermarchés refusent désormais les dollars américains. Dans ce contexte de désordre financier, même des plateformes comme M-Pesa ont été contraintes de suspendre temporairement leurs services de change, incapables de suivre la volatilité extrême du marché.
Risque d’étouffer l’investissement productif
Un autre exemple porte sur la façon dont les entreprises sont également affectées. Un auditeur d’un cabinet d’expertise comptable illustre cette distorsion par un exemple concret : «Une petite entreprise qui possède un compte en dollars et qui retire chaque mois 1 000 USD, soit 2 850 000 francs, pour payer ses cinq employés 570 000 francs chacun, se retrouve aujourd’hui avec seulement 2 300 000 francs pour la même somme en dollars. Elle doit donc soit trouver 550 000 francs supplémentaires pour honorer les mêmes salaires, ce qui alourdit ses charges, soit envisager de réduire son personnel».
En définitive, l’appréciation spectaculaire du franc congolais, présentée comme un signe de bonne santé économique, pourrait bien cacher une fragilité profonde du système monétaire national. Si elle a offert, à court terme, un soulagement symbolique face à la dollarisation chronique, elle risque, à long terme, d’éroder la confiance des épargnants, de perturber les circuits financiers et d’étouffer l’investissement productif. La perte estimée de 2,5 milliards de dollars d’épargne n’est pas qu’un chiffre comptable : c’est un signal d’alarme sur la nécessité d’une politique monétaire mieux calibrée, fondée sur des fondamentaux réels et non sur des interventions artificielles. Pour préserver la stabilité économique et sociale, la Banque centrale et le gouvernement doivent désormais privilégier la transparence, la cohérence et la prévisibilité — car la crédibilité d’une monnaie se construit dans la confiance, pas dans l’illusion.
Aristote KAJIBWAMI

