Dans cette nouvelle Tribune, l’économiste Luc Alouma eguise davantage ses idées sur les dernières mesures de la Banque centrale du Congo ayant occasioné une appréciation brutale du franc congolais sans pourtant impacter proportionnellement les prix des biens et services sur le marché. Ces derniers étant restés rigides. C’est fort de la réaction du cabinet d’expertise LECC, dirigé par le Professeur Léon Engulu III, et celle de son condisciple, le citoyen JLB Wally , que Luc Alouma est revenu en charge pour éclairer la lanterne sur ce qui se passe actuellement sur le marché de change avec un franc congolais qui n’arrête pas de faire de yo yo.
MES REPONSES AUX REACTIONS À MA DERNIÈRE NOTE ADRESSÉE AUX ECONOMISTES FORMES EN RDC.
Concerne les mesures actuelles prises par l’actuel gouverneur de la BCC
loucasalouma@yahoo.fr
Le 16.10.2025
J’ai récemment reçu deux réactions enrichissantes à ma note sur les mesures monétaires prises par le gouverneur de la BCC ayant conduit à l’appréciation du franc congolais : l’une émanant du Cabinet d’expertise LECC, dirigé par le Professeur Léon Engulu III, et l’autre de mon condisciple, le citoyen JLB Wally. Je tiens à leur exprimer ma sincère gratitude et haute considération pour l’intérêt qu’ils ont porté à cette problématique d’actualité ainsi que pour la qualité de leurs contributions au débat économique.
J’aurais souhaité que les technocrates décideurs directement impliqués dans ces mesures nous apportent, eux aussi, une réponse — ne fût-ce que par devoir de redevabilité publique. Mais force est de constater que, contrairement à ce que vous, mes confrères et coreligionnaires du savoir, auriez pu faire avec responsabilité et rigueur, ceux-ci semblent préférer le silence, abusant parfois de leur position d’autorité pour s’ériger en détenteurs exclusifs de la vérité.
Comme l’a justement affirmé le Gouverneur de la BCC lui-même, la gestion de la monnaie est trop sérieuse pour être abordée avec des raccourcis ou des approximations. C’est dans ce même esprit que je m’efforce d’aborder ces questions avec rigueur intellectuelle, sans complaisance, ni à l’égard des autres, ni envers moi-même.
En réponse au Cabinet LECC, je salue notre convergence d’analyse, dictée par les fondements de la science économique, bien que, comme moi, il peine probablement à se faire entendre par ceux qui préfèrent imposer leur propre lecture des faits, souvent confortée par leur position d’imperium.
Je profite de cette occasion pour apporter quelques précisions complémentaires qui n’étaient pas incluses dans ma précédente note, convaincu que la clarté conceptuelle est essentielle à la compréhension et à l’efficacité du débat que nous souhaitons tous enrichir.
Pour éclairer le débat sur les mesures récentes de la BCC, il est essentiel de clarifier cinq concepts fondamentaux : l’appréciation monétaire, la stabilité monétaire, les réserves obligatoires, le taux directeur et les réserves de change.
1. Appréciation monétaire
Elle ne doit pas être confondue avec la stabilité monétaire.
En effet, une monnaie peut s’apprécier sans que cela n’ait d’effet réel sur le pouvoir d’achat, surtout si les prix internes restent élevés ou s’adaptent artificiellement au nouveau taux de change, comme c’est le cas actuellement en RDC. Dans un tel scénario, l’appréciation devient une illusion de stabilité, sans bénéfice tangible pour le consommateur.
2. Stabilité monétaire
La stabilité monétaire, quant à elle, suppose un taux de change relativement constant, une inflation faible et prévisible, et une monnaie crédible. C’est une condition nécessaire — mais non suffisante — à la stabilité économique.
Provoquer une appréciation de la monnaie, sans s’assurer d’une cohérence avec le marché réel des biens et services, revient à désarticuler l’équilibre économique global. Une telle stratégie, dictée uniquement par des objectifs monétaires, ignore la réalité économique, où les prix sont rigides et souvent déconnectés des signaux du marché monétaire.
En résumé :
– Une appréciation sans inflation maîtrisée n’a pas de valeur durable.
– L’économie réelle doit rester la boussole des politiques monétaires.
Soutenir que cette situation est transitoire ou à court terme ne suffit pas à justifier une politique dont les effets sur les ménages, les entreprises et l’investissement sont encore incertains, voire préoccupants.
3. Les réserves obligatoires
Elles sont avant tout un instrument de régulation monétaire utilisé par la Banque centrale pour contrôler la liquidité bancaire, prévenir les risques systémiques et soutenir la stabilité du système financier. Elles n’ont ni pour vocation ni pour efficacité directe de provoquer une appréciation monétaire.
Cependant, dans un contexte favorable — avec des fondamentaux économiques solides (hausse de la production, confiance du marché, afflux de devises, etc.) —, un ajustement des réserves obligatoires peut contribuer indirectement à une appréciation, en réduisant la masse monétaire en circulation, ce qui rend la monnaie locale plus rare et donc potentiellement plus « précieuse ».
En résumé :
– Les réserves obligatoires ne sont pas un outil dédié à l’appréciation monétaire.
– Les véritables leviers d’appréciation durable sont ailleurs : balance extérieure excédentaire, confiance des investisseurs, flux de devises, croissance réelle.
– Les utiliser comme levier principal d’appréciation revient à détourner leur finalité et à fragiliser la logique de stabilité macroéconomique.
4. Le taux directeur de la BCC
Passé de 25% à 17,5%, j’ai rappelé que ce taux directeur actuel de la Banque Centrale du Congo est anormalement élevé en comparaison aux standards internationaux. Un tel niveau reflète une tension économique aiguë : inflation galopante, dépréciation rapide de la monnaie, déséquilibres budgétaires persistants et nécessité urgente de freiner la création monétaire ainsi que la surconsommation non productive.
Même le gouverneur de la BCC a reconnu que ce taux élevé avait entrainé un effet boule de neige, renchérissant le coût du crédit et pesant lourdement sur l’investissement, donc sur la croissance réelle.
5. Les réserves de change
Dans une économie libérale à taux de change flottant, les réserves de change (souvent en devises fortes comme le dollar ou l’euro) restent un instrument fondamental de souveraineté économique. Cependant, l’usage discrétionnaire de ces réserves — ressources nationales — sans autorisation expresse d’un cadre parlementaire effectif, comme c’est le cas aujourd’hui, pose un sérieux problème d’approche, Sans garde-fous juridiques, rien n’exclut que demain, nos réserves stratégiques en or pourraient subir le même sort. Le législateur devrait encadrer rigoureusement la gouvernance des actifs souverains.
6. Précisions complémentaires à l’attention du collègue JLB Wally
Je tiens ici, non à donner de leçons, mais à partager quelques éclairages supplémentaires, avec respect et humilité, pour enrichir notre réflexion commune :
– L’appréciation du FC est artificielle, non pas seulement en raison de la rigidité des prix intérieurs, mais surtout parce qu’elle résulte de manipulations monétaires ponctuelles, déconnectées de la dynamique économique réelle.
– Le moyen terme est inséparable du court terme : on ne peut prétendre atteindre des objectifs durables si les bases immédiates – structurelles et institutionnelles – ne sont pas en place.
– Le taux de change actuel (±2300 FC/$) ne traduit pas une stabilité maîtrisée. Il masque plutôt une volatilité sous-jacente, d’autant plus que le gouverneur a hérité d’une situation (taux de 2800–2900) relativement tenable, qui aurait nécessité une stabilisation, et non une intervention aussi abrupte.
– La monnaie reflète la valeur réelle des biens et services produits. Si l’économie réelle reste faible, l’appréciation monétaire n’aura que peu de portée ni de légitimité.
– Le « réarmement symbolique et psychologique » de notre monnaie nationale n’est pas soutenable : les couches populaires, dont la survie dépend exclusivement du FC à travers des activités de subsistance informelles, ne perçoivent aucun bénéfice tangible de l’appréciation annoncée. Les prix des biens de première nécessité demeurent rigides, maintenant leur pouvoir d’achat dans une situation critique, voire en détérioration.
Plus encore, la classe moyenne et les PME, pilier d’une économie émergente, doivent absorber les chocs sans accompagnement ni allégement fiscal. Elles souffrent d’un effet ciseau : des charges croissantes face à une demande affaiblie.En définitive, une appréciation monétaire isolée, non adossée à des réformes structurelles, risque d’aggraver les fractures économiques et sociales, plutôt que de les résorber. Elle devient un artifice de stabilisation, sans impact réel sur le bien-être collectif ni sur la compétitivité de l’économie locale.
– Il ne s’agit pas de rejeter l’appréciation du FC par principe, mais d’appeler à l’usage cohérent des instruments monétaires et à une gestion plus rigoureuse, alignée avec les réalités économiques.
– Les causes profondes de la faiblesse du FC sont d’origine économique et structurelle d’abord. Penser qu’une simple intervention monétaire suffirait à inverser durablement la tendance est une erreur d’approche.
– Enfin, la confiance monétaire ne se décrète pas : elle se construit dans la durée, à travers la cohérence, la transparence et l’efficacité des politiques publiques.
J’en conclue que ma responsabilité, en tant qu’économiste, ne se limite pas à l’analyse technique ou à la satisfaction de ma curiosité intellectuelle. Elle consiste surtout à éclairer les choix politiques, proposer des alternatives responsables, et alerter sur les dérives évitables, afin de construire une économie plus juste, plus stable et plus humaine.
Luc Alouma Mwakobila
Chercheur et écrivain en politique publique de développement
Auteur de plusieurs ouvrages et articles scientifiques
Expert fiscal en matière du commerce international
Promoteur d’école privée en RDC
loucasalouma@yahoo.fr
Le 16.10.2025
