Je me dois de faire tomber des mythes que répètent trop souvent les Congolais, y compris ceux qui ne devraient pas. Hauts fonctionnaires, voire le Président de la république, la Première ministre elle-même, les opposants non-armés et armés, tous semblent atteints de la même paresse conceptuelle. Ils ont comme appuis toute cette bande de brevetés en économie, des instituteurs d’université de toute sorte dont la plupart sont rentrés ou se cloisonnent au pays faute de pouvoir rivaliser intellectuellement à l’étranger, là où la compétence se mesure autrement que par les titres et les salutations protocolaires.
Est-ce que l’informel est en soi le problème ? Certainement pas. Il constitue même une part essentielle des économies les plus dynamiques du monde. En Italie, il génère plus de 250 milliards de dollars, et en Chine, il dépasse les 3 000 milliards de dollars, selon les estimations les plus prudentes. Loin d’être un signe de retard, il est souvent le reflet d’une vitalité économique, d’une capacité d’adaptation et d’une intelligence collective qui échappent simplement aux cadres officiels. Là-bas, l’informel n’est pas synonyme de misère ni d’illégalité, mais de souplesse économique. C’est un espace où l’on s’enrichit autrement, où l’on contourne parfois les lourdeurs administratives ou fiscales pour créer, investir, produire. En d’autres termes, c’est un informel de confort, né du désir de profit ou d’efficacité, pas du désespoir.
Chez nous, le vendeur ambulant, la couturière, le motard, le maçon, le petit cultivateur ou la revendeuse de crédits téléphoniques démontrent que l’informel est d’une tout autre nature. Il ne s’agit pas d’un espace d’agilité ou de liberté économique, mais d’un territoire de survie, né de l’absence d’alternatives. La différence ne réside pas dans la présence de l’informel, mais dans sa qualité. Ailleurs, il sert à s’enrichir ou à contourner la lourdeur de l’État ; ici, il sert à manger, à tenir, à exister. Le véritable enjeu n’est pas de le supprimer, mais de développer l’ensemble de l’économie pour permettre à ce secteur de se moderniser et de devenir un véritable espace de croissance, de dignité et de création de valeur.
Mais il y a aussi le fait que les Congolais répètent en chœur, à qui veut l’entendre ou pas, tout en quémandant des fonds à l’extérieur : « L’économie congolaise doit être diversifiée. » Encore faudrait-il qu’ils sachent vraiment ce que cela signifie. Dans son sens le plus simple, une économie diversifiée n’a rien à voir avec le remplissage des caisses de l’État, mais avec la multiplication des sources de revenus du peuple. On peut dire que l’existence du pays ne se résume pas à un seul trou. Ou mieux encore, c’est au niveau de l’élargissement des possibilités de subsistance et d’enrichissement. En d’autres termes, une économie diversifiée, c’est une économie vivante et équilibrée, où les activités productives se complètent, et où la prospérité ou la pauvreté circulent avec un sourire partout sans besoin de permit d’exister.
Juste parce que des agents de bureau de la Banque mondiale et des gymnastes du FMI nous peignent comme un pays dont l’économie « n’est pas diversifiée », sans jamais oser nous crier d’en haut que notre SMIG compte parmi les plus bas du monde, ni pointer que le prix du méga d’internet figure parmi les plus élevés de la planète, cette narration finit par devenir vérité officielle. Il nous reste encore à comprendre que cette fable sert surtout à nous faire gober des réformes structurelles, pendant que la vie, elle, se paie comptant, chère pour le peuple, bon marché pour les rapports.
L’économie de la RDC, la diversité y existe déjà, dans toute sa complexité, sa douleur et sa vitalité désordonnée. Tous les secteurs y cohabitent, souvent dans une brutalité harmonieuse, une sorte de danse sans chef d’orchestre où chacun joue sa partition comme il peut. C’est une économie à la fois vivante et épuisée, bouillonnante d’énergie humaine.
Le secteur primaire, c’est une agriculture de subsistance et de survie, on cultive encore comme leurs ancêtres, sans machines, sans engrais, et souvent sans routes pour écouler leurs récoltes. Des forêts denses qu’on coupe mais sans plan, et des sous-sols éventrés, des bras creusent la terre avec une endurance héroïque.
Le secteur secondaire, ce sont des brasseries locales, cimenteries, petites manufactures et ateliers informels qui transforment sans moyens, avec plus de courage que de machines. Ce sont des entrepreneurs qui bricolent dans l’ombre, des ouvriers qui se battent contre les coupures d’électricité et l’absence de pièces de rechange, des artisans qui font d’une panne un chef-d’œuvre de débrouillardise. Le tissu industriel congolais existe, mais il respire sous perfusion sans un plan d’industrialisation, il n’y a que des initiatives isolées, souvent familiales, qui survivent par obstination plutôt que par soutien.
Le secteur tertiaire, c’est un commerce foisonnant, peuplé de revendeurs de mégas et de rêveurs d’innovation. Les marchés grouillent, les trottoirs deviennent des vitrines, les rues des centres d’affaires improvisés. Le téléphone portable est à la fois bureau, caisse et outil de survie ; le transfert mobile est plus fiable que l’État. Ce secteur est celui de l’inventivité pure, de la résilience urbaine, du génie collectif qui refuse de s’éteindre. C’est la débrouille devenue système, la créativité comme dernier refuge, le miroir d’un peuple qui transforme chaque obstacle en opportunité.
Mais pourquoi alors les Congolais endurent-ils la pauvreté, dont près de 85 % vivent dans l’extrême ? Le Congo n’est pas un terrain vierge. C’est un ensemble d’organismes vivants mais sous-alimentés. Le pays respire, mais sans jamais trouver le souffle long. Chaque acteur y improvise, guidé par l’instinct de survie, et cette improvisation permanente devient à la fois sa force et sa tragédie. Derrière cette apparente anarchie se cache une mécanique invisible : celle d’un peuple qui produit, échange, invente et persiste, malgré tout, à faire tourner la roue d’un pays sans conducteur. Cette énergie collective alimente un gâchis incroyable, soutenu uniquement par la nécessité de survivre. Le véritable problème n’est donc pas l’absence de diversification, mais le manque de modernisation, d’intégration et de cohérence.
Nous sommes figés dans des réflexes coloniaux et nos politiques publiques tournent comme des disques rayés. La technologie est sous-utilisée, le progrès est maquillé, et la culture de la création de valeur ne s’est pas encore enracinée. Pendant ce temps, la morale publique et le sens civique demeurent embryonnaires, prisonniers d’habitudes héritées, entretenues par les pires petits esprits, ces nains intellectuels qui confondent statut et sagesse, hiérarchie et intelligence.
Par-dessus tout, La RDC n’a pas besoin d’investisseurs étrangers surtout que c’est pour remplir les caisses d’un État qui ne sert qu’à entretenir le train de vie d’un régime. Nous le peuple, on en a déjà trop vu. Ce dont nous avons besoin, ce sont de instructeurs modernes, capables d’aider les Congolais, les citoyens, à moderniser nos ambitions et caprices, à structurer nos idées, à sophistiquer nos talents et les transformer en prospérité réelle et partagée. L’ironie tragique, presque poétique, c’est que Patrice Lumumba, autodidacte sans costume d’expert, l’avait déjà compris. Son discours du jour de l’indépendance était une feuille de route.
Soixante ans plus tard, nous continuons d’user les formules coloniales sans jamais comprendre la leçon, nous refusant ainsi le droit d’être pleinement humains dans notre époque, de penser, créer et jouir du monde comme des acteurs de notre propre histoire, et non comme ses figurants résignés.
Jo M. Sekimonyo
Économiste politique, théoricien, militant des droits humains, écrivain et chancelier de l’Université Lumumba.

