Un article d’Africa Intelligence fait grand bruit à Kinshasa. Il évoque un rapport de l’Inspection générale des finances – le dernier signé sous l’ère Alingete. Mais une question s’impose : pourquoi ce rapport n’a-t-il jamais été publié ? Difficile de ne pas y voir une incohérence flagrante. Jules Alingete, habitué aux mises en scène tapageuses et aux campagnes médiatiques ciblées, aurait soudain renoncé à ses réflexes de communication ? Pire encore : au lieu d’assumer le document au grand jour, on choisit la voie obscure d’une fuite via Africa Intelligence, un média souvent épinglé pour ses informations non vérifiées et ses récits orientés. Tout indique une opération soigneusement calibrée pour salir des personnalités totalement étrangères à la gestion des fonds destinés à la SONECA. Une manœuvre qui sent le règlement de comptes à plein nez.

Retour en 2016 : l’origine d’un feuilleton judiciaire à plusieurs millions

Pour comprendre cette affaire, il faut remonter à 2016. Cette année-là, un groupe d’artistes de la SONECA – dont Alfred Liyolo et André Lufua Mawidi – mandate une société belge, l’Agence internationale de recouvrement, AIR, pour récupérer des droits accumulés depuis des décennies. Le tribunal de grande instance de Kinshasa-Gombe condamne alors l’État à verser 100,7 millions de dollars aux artistes. Une décision claire, nette, irréfutable.

Quand une députée s’improvise médiatrice aux promesses douteuses

En 2020, la Direction générale de la dette publique, DGDP, revoit la dette à la baisse et la certifie à 25 millions de dollars. La SONECA, déjà en liquidation, est représentée par son liquidateur, Jacques Bwenzey. Ce dernier se tourne vers la députée UDPS Eugénie Tshiela Kamba, qui promet monts et merveilles. Sa belle-famille britannique – qu’elle présente comme liée à la royauté – pourrait, dit-elle, avancer des fonds. L’élue multiplie même les pressions sur le ministre des Finances, Nicolas Kazadi, afin de hâter le paiement de la dette.

En mai 2023, en pleine préparation des élections, le président de la République veut réaliser en partie sa promesse à l’égard des artistes et apaiser les tensions sociales à l’ONATRA. Il ordonne à son ministre des Finances de débloquer l’argent dû aux artistes et aux retraités de l’ONATRA. Avec une trésorerie étranglée par un processus électoral pharaonique dépassant le milliard de dollars, Kazadi négocie avec Equity Bank deux prêts : 30 millions pour l’ONATRA et 25 millions pour la SONECA, remboursables par la Banque centrale dans 5 ans. Point final : le rôle du Ministre des Finances s’arrête là.

25 millions versés… 12 millions retirés en cash

Mais là où l’ONATRA avance sans heurts, à la joie de ces retraités indemnisés, la SONECA emprunte un chemin très complexe. Les fonds sont versés sur le compte SONECA géré uniquement par Jacques Bwenzey.

Sur les 18 millions restants, Bwenzey transfère 12 millions de dollars à un certain Modeste Kabongo Kitabu, avocat de Mme Tshiela Kamba. Face aux inspecteurs de l’IGF, Kabongo explique être seulement un intermédiaire, mais refuse de nommer son mystérieux client. Plus troublant encore : il retire les 12 millions en liquide dès le lendemain. Douze millions… en cash. Mis au courant, Nicolas Kazadi interpelle les parties. « J’ai posé la question sur ces retraits en cash et il m’a été expliqué que c’était parce que la majorité des bénéficiaires n’avaient même pas de comptes bancaires, et que par conséquent les versements ont dû se faire en cash», nous confie M. Kazadi. Là également, il s’agit d’une pratique courante, notamment pour les primes et autres paiements effectués sur de longues listes.

Une initiative salvatrice qui finit mal

Et ce n’est que le début : 1,2 million de dollars vont à une obscure Société immobilière moderne (SIM) ; 1,7 million à un homme portant le même nom que Bwenzey, un certain Bwanzey Walombwa ; et 800 000 dollars à un certain Martin Muamba Mukeba, que nous avons identifié comme avocat au barreau de Mbandaka.

Est-il vrai que seuls 38 804 dollars ont servi à payer les artistes congolais ? Si oui, comment expliquer le silence dans ce milieu connu pour sa propension aux protestations ? Selon nos sources, de nombreux artistes ont été effectivement payés, même s’il y avait des mécontents. Comme à son habitude, l’IGF d’alors excelle ses pratiques intrigantes et malveillantes longtemps dénoncées et qu’on espère révolues aujourd’hui. Nous avons tenté de joindre Mme Eugénie Tshela Kamba qui n’a pas donné suite.

Toujours est-il que Don Dass, éditeur phonographique et représentant d’une bonne partie des ayants-droits, avait rencontré le Ministre Nicolas Kazadi à l’époque. Avec une proposition concrète : que l’Etat prenne sur son compte les intérêts du prêt d’Equity Bank, de sorte que les 6,9 millions dollars soient reversés à la SONECA afin de servir plus de sociétaires. L’alors ministre des Finances avait donné son accord de principe pour travailler dans ce sens tout en demandant que toutes les parties prenantes apportent l’assurance que tout sera fait en harmonie et en toute transparence. Malheureusement, il est parti du gouvernement en juin 2024, et l’initiative salvatrice s’est arrêtée.

Bien plus, l’affaire a été portée en justice, M. Bwenzey a été arrêté et interné à la prison de Makala – tout à fait logiquement car c’est le seul gestionnaire des fonds SONECA –, avant d’être libéré grâce aux mesures de désengorgement des prisons prises par le ministre de la Justice Constant Mutamba.

L’IGF d’Alingete : un rapport orienté pour accuser les innocents

Le plus cynique dans tout cela, c’est le rapport de l’IGF sous Alingete. Au lieu d’enquêter pour établir si effectivement il y a eu un détournement des fonds SONECA, il tente d’impliquer des personnalités totalement extérieures au dossier, dont Nicolas Kazadi et Mukeba Muntuabu, ancien DG d’Equity Bank, accusés d’un prêt « irrégulier » pourtant parfaitement légal. « Sachant qu’il y avait des conflits entre la liquidation de la Soneca et la Socoda, j’avais également pris soin d’interroger Jossart Nyoka Longo, avant de finaliser l’opération. Ce dernier m’avait assuré qu’ils avaient clarifié les responsabilités à ce sujet et que l’opération pouvait se pourvuire », a renchérit Kazadi.

A l’époque des faits, Jules Alingete s’était déjà élevé contre le prêt à intérêts précomptés, qu’il voulait assimiler à un détournement. Nicolas Kazadi lui avait expliqué que le prêt à intérêts à l’avance (IPA) est une procédure de prêt parfaitement normal en matière bancaire. Banquier de profession, M. Kazadi avait fait valoir que les prêteurs préfèrent d’ailleurs cette configuration qui permet l’encaissement des intérêts dès le début de l’opération et limite leur décaissement initial à un montant inférieur à la valeur nominale de l’emprunt. «Cette modalité de calcul des intérêts est appliquée à la majorité des titres de court terme émis sur le marché des titres de créances négociable. Il n’y a donc rien d’irrégulier dans ce que nous avons fait, car nous avons aidé l’Etat à disposer rapidement des fonds pour répondre à des exigences de court terme», nous déclare M. Kazadi. Qui se dit surpris de constater que plusieurs mois plus tard, Jules Alingete a repris ses appréhensions dans un rapport de l’IGF.

Bien plus, accuser M. Mukeba Muntuabu n’a aucun sens à partir du moment où le prêt, autant que celui concernant l’ONATRA, avait été approuvé par le Conseil d’administration d’Equity Bank. On ne peut donc parler de prêt irrégulier.

«C’est donc regrettable de constater l’opposition de Jules Alingete,, suivi en cela plus tard par le nouveau ministre des Finances au remboursement de ce prêt», confie une source proche du dossier.

Projet ambitieux initié par le chef de l’Etat

Ce que ce feuilleton médiatique omet soigneusement de rappeler, c’est que le président Félix Tshisekedi et son gouvernement avaient pourtant consenti des efforts significatifs pour permettre aux artistes congolais de recouvrer leurs droits. Le Chef de l’État avait personnellement initié un projet ambitieux sur les droits musicaux, conformément à ses engagements de campagne pour la défense et la valorisation des artistes congolais. Pour cela, un partenariat fut engagé avec Trace Global, entreprise française basée à Clichy et spécialisée dans les chaînes thématiques de divertissement, la musique urbaine et la culture afro-descendante. Trace, qui possède un vaste réseau international de médias et de services numériques, signa le 3 novembre 2023 avec les Ministres des Finances et de la Culture, un contrat destiné à restructurer le système des droits musicaux en RDC. Ce projet co-financé à parts égales par les deux parties, prévoyait même la création d’une nouvelle société en remplacement de la SOCODA, minée par les conflits et l’inefficacité, afin d’assurer une gestion moderne et efficace des droits des artistes. Après un premier paiement effectué par le Ministre Kazadi en décembre 2023, Trace démarra les travaux immédiatement et livra la première plate-forme, dite plate-forme globale de distribution des artistes, qui permet d’enregistrer en continu toutes les œuvres artistiques. La deuxième plate-forme, celle qui gère les droits d’auteurs, qui devait être mise au service de la SOCODA, serait déjà finalisée à plus de 80 % et attend le paiement de la part de l’Etat pour être livrée.

Mais, fidèle à une habitude désormais bien ancrée, certains ministres du gouvernement Suminwa ont torpillé l’initiative. Comme pour la facture normalisée, le projet Métrokin, Hôtel Marriot ou Arena, comme pour la réforme de l’impôt sur les sociétés (IS) et de l’impôt sur le revenu des personnes physiques (IRPP), certains ministres se sont à nouveau dressés en obstacles, au mépris de l’intérêt général et des artistes congolais.

Le courrier de la PM Suminwa

Pourtant, le 28 octobre 2025, la Première ministre Judith Suminwa avait adressé un courrier clair aux ministres des Finances, Doudou Fwamba, et de la Culture, Yolande Elebe – courrier que nous avons pu consulter. Elle leur ordonne explicitement de « procéder au paiement du montant restant, évalué à 2 100 000 USD », afin d’éviter à la République un litige juridique lié à la non-exécution du contrat, conformément à son article 13, alinéa 2.

Mais ces deux ministres refusèrent tout simplement d’exécuter l’instruction.Trace, elle, n’a pas l’intention de se laisser bafouer. Dans une lettre du 3 novembre 2025, que nous avons également consultée, l’entreprise met ouvertement en garde le gouvernement congolais face aux « factures impayées » dans le cadre du contrat signé exactement deux ans plus tôt, le 3 novembre 2023.

L’entreprise rappelle que « le dossier a fait l’objet de multiples relances restées sans suite », y compris des échanges avec les services gouvernementaux et des auditions devant une commission ad hoc. Trace relève également que, malgré les assurances régulières venues de la Primature, aucune décision concrète n’a été communiquée quant à la date du paiement. « Ce silence administratif prolongé crée une situation extrêmement préjudiciable », écrit Trace, précisant avoir scrupuleusement respecté toutes ses obligations contractuelles.

Crédibilité de l’état congolais menacée

Selon l’entreprise, ce retard menace non seulement la pérennité du contrat conçu pour structurer le secteur des droits musicaux en RDC, mais aussi la confiance des partenaires techniques et financiers associés au projet. D’après les informations que nous avons recueillies auprès d’Olivier Laouchez, le Président de Trace Global, il apparaît très clairement qu’il existe des sommes importantes liées aux droits intellectuels en RDC. Selon ces estimations, la plate-forme à installer pourra générer plus de 30 millions de dollars dès la première année et atteindre 150 millions en vitesse de croisière. « Ce projet, initié par le Président de la République, est une opportunité unique pour le Gouvernement et pour les artistes de moderniser durablement la gestion des droits musicaux et éviter les scandales à répétition », a affirmé M Laouchez.

Ces retards et tergiversations de la partie congolais nuisent non seulement à la réalisation de ce projet hautement stratégique, mais aussi aux finances de Trace Global, mais également à la crédibilité de l’État congolais auprès des acteurs culturels et des institutions internationales engagées dans la professionnalisation des industries créatives. Trace, désormais excédée, met la Primature en demeure de régler immédiatement les sommes dues, faute de quoi elle engagera « toutes les voies de recours légales et diplomatiques nécessaires ».

La RDC se retrouve donc au bord d’un procès… pour un projet pourtant crucial et bénéfique aux artistes congolais, que le chef de l’État s’efforce de protéger. Comme le fait remarquer un analyste bien introduit dans les cercles du pouvoir, Félix Tshisekedi n’a désormais plus besoin de forcer pour savoir qui travaille réellement à ses côtés pour reconstruire le pays – et qui, au contraire, ne cesse de freiner, bloquer ou saboter son action.

Aristote KAJIBWAMI (Finance-cd.com)

By amedee

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *