La productivité oubliée : racine de la crise économique congolaise
En économie, il est essentiel de bien distinguer la production de la productivité, deux notions fondamentales et au cœur des défis contemporains des pays africains.
La production désigne la capacité naturelle ou organisée de générer un bien économique, c’est-à-dire la création d’un produit utile à partir de ressources disponibles. C’est un acte qui peut s’inscrire dans un cadre artisanal, manuel, ou traditionnel, et qui dépend principalement de la mobilisation de facteurs classiques comme la terre, le travail ou le capital.
En revanche, la productivité va plus loin : elle mesure l’efficacité de cette production. Elle se définit comme la capacité à générer davantage de biens ou de valeur avec la même quantité de ressources, ou encore la multiplication et l’accélération du rendement. C’est donc un concept clé qui traduit « l’efficience d’un système économique » dans sa capacité à croître et à se reproduire de manière soutenue.
Ces définitions, telles que je les formule ici sans recours immédiat aux ouvrages classiques, sont le fruit d’une construction philosophique et pragmatique fondée sur une lecture évolutive de l’histoire économique.
À l’époque des physiocrates, cette distinction n’était pas aussi marquée. Ils soutenaient que l’agriculture était la seule source réelle de richesse, car elle seule permettait, de manière visible et naturelle, la reproduction : une graine semée produisait plusieurs autres. Leur vision était cohérente avec le contexte de leur époque, dominée par une économie rurale, où la terre et le travail manuel étaient les piliers de la création de valeur.
Cette pensée s’est prolongée dans la théorie malthusienne, qui redoutait que la production agricole ne puisse suivre le rythme de la croissance démographique, conduisant à des crises de subsistance. Ces craintes semblaient justifiées tant que les moyens de production restaient dépendants des aléas naturels.
Mais avec l’avènement des révolutions industrielles et des innovations scientifiques, l’agriculture et l’économie en général se sont détachées de cette logique statique. On est alors entré dans l’ère de la productivité, où les outils, les techniques et les méthodes ont permis d’intensifier et de rationaliser la production, donnant lieu à des économies d’échelle, à la croissance exponentielle et à la transformation structurelle des sociétés.
C’est ce tournant qui a mis en échec les prédictions pessimistes de Malthus et ouvert la voie à l’essor du capitalisme industriel, fondé sur la dynamique de productivité.
Pourquoi rappeler ce processus aujourd’hui ? Parce que comprendre cette évolution historique permet d’identifier clairement les causes de notre retard économique. Beaucoup de pays africains restent figés au stade de la production, souvent artisanale et dépendante de la nature, sans avoir encore pleinement intégré la logique de productivité fondée sur l’innovation, la technologie, la formation du capital humain et les investissements massifs.
Ce rappel historique est donc plus qu’une leçon : c’est un miroir dans lequel nos systèmes économiques doivent se regarder pour entamer enfin la transition vers un modèle productif moderne, capable de répondre aux besoins croissants de nos populations et de soutenir un développement durable.
En ce qui concerne notre pays, la République Démocratique du Congo, il est crucial de rappeler que notre économie a été profondément marquée par une série de chocs structurels depuis sa genèse, notamment à travers l’appropriation coloniale par Léopold II, jusqu’à nos jours. Ces chocs successifs — y compris le choc monétaire actuel — ont agi comme de véritables coups de massue, écartant notre économie de toute trajectoire cohérente de développement et l’enfonçant davantage à travers des politiques publiques souvent irrationnelles.
À la veille de notre indépendance, des signaux encourageants de diversification industrielle commençaient à émerger, suggérant une volonté d’installer les bases d’un tissu économique national solide. Hélas, cette dynamique a été rapidement interrompue. Aujourd’hui, nous parlons d’une diversification économique théorique, dépourvue de socle industriel réel, et ignorante des deux piliers indispensables que sont la stabilité rurale et la sécurité alimentaire.
Le PIB dont certains se prévalent est certes mesurable, mais il reflète une production neutre, souvent sans valeur ajoutée réelle, plutôt qu’une productivité économique soutenue. Mis à part quelques acteurs du secteur brassicole et de rares unités de transformation primaire, la RDC ne possède plus aujourd’hui d’industries véritablement productives, faute d’industries industrialisantes, c’est-à-dire celles qui engendrent et soutiennent d’autres filières productives.
Nous produisons encore quelques biens économiques locaux, mais ceux-ci demeurent de qualité inférieure et, surtout, nous manquons cruellement de biens d’équipement : ces biens qui permettent justement la production d’autres biens. Sur le plan macroéconomique, cela signifie que la productivité structurelle est absente, et que nous restons piégés dans une logique de production stagnante, à laquelle s’accrochent, hélas, certaines lectures économiques trop superficielles ou complaisantes.
Dans le contexte actuel de mondialisation, le problème n’est pas l’importation en soi — car elle est souvent nécessaire — mais plutôt l’incapacité de nos facteurs de production locaux à générer de la valeur. C’est ce manque de productivité qui constitue notre véritable talon d’Achille.
Cette défaillance chronique a progressivement affaibli notre pays, s’étendant comme une gangrène jusqu’au niveau de notre conscience collective. À tel point que nous finissons par glorifier, protéger et survaloriser des individus sans apport réel, sans impact mesurable, sans innovation, ni transformation de leur secteur d’intervention. Pire encore, ce sont souvent ces profils improductifs qui jouissent des meilleurs privilèges de la République : rémunérations confortables, sécurité assurée, accès privilégié aux soins et à l’appareil d’État.
Ainsi, à l’image d’une économie tolérée sans exigence de productivité, notre système de gouvernance célèbre la présence au détriment de la performance, et confond l’occupation de poste avec la contribution réelle au développement national.
Il est temps de renverser cette logique et de remettre la productivité, l’efficacité et l’impact concret au cœur de toute réflexion sur notre avenir économique.
Luc Alouma
loucasalouma@yahoo.fr

