Les tribunes de circonstance sont devenues, en RDC, une véritable méthode de gouvernance. Elles ne relèvent plus de l’exception, mais d’un mode opératoire installé, presque institutionnalisé. Avec un minimum de lucidité, chacun peut l’observer.
Nous vivons pourtant dans un monde moderne où aucune responsabilité publique ou privée ne peut sérieusement se soustraire aux exigences de la rigueur scientifique, de la planification rationnelle et de l’évaluation objective. Le management lui-même est aujourd’hui une discipline scientifique à part entière, étudiée avec autant de sérieux que les autres sciences. Gouverner ne relève plus du simple instinct politique, de l’improvisation ou de la rhétorique ; cela exige des méthodes, des indicateurs, des débats contradictoires et une responsabilité mesurable.
Mais chez nous, un phénomène inquiétant s’est progressivement imposé : lorsqu’une autorité veut prendre — ou a déjà décidé de prendre — une mesure dont elle sait elle-même qu’elle est faible en substance, contestable en pertinence ou fragile sur le plan technique, elle érige autour d’elle un véritable autel de ruse.
Ce mécanisme est simple : on entoure le décideur d’un cercle restreint de partisans, de collaborateurs acquis à sa cause, de conseillers de convenance, afin de donner l’illusion d’une réflexion collective autour de la décision. En réalité, il ne s’agit souvent que de folklore politique.
La décision est déjà prise.
Le débat n’existe pas.
La consultation n’est qu’une mise en scène.
Le véritable objectif est d’éviter l’exposition au regard critique des scientifiques indépendants, des techniciens compétents et des contradicteurs sérieux, car ceux-ci risqueraient de démontrer publiquement les failles de la mesure envisagée.
On préfère alors dissimuler la faiblesse de la décision derrière le décor rassurant d’un faux consensus.
C’est une méthode de camouflage, pas une gouvernance.
Or, un pays ne progresse jamais dans l’entre-soi intellectuel. Ce sont les idées contradictoires, les confrontations dialectiques, les débats rigoureux qui permettent d’aboutir à des solutions solides et durables. La contradiction n’est pas une menace pour le pouvoir ; elle est une condition de la vérité.
Sans contradiction dialectique, la politique devient progressivement un art de la démagogie.
Sans objectivité, elle devient manipulation.
Sans rigueur, elle conduit au gouffre.
Et notre pays en paie déjà le prix.
Nous l’avons vu lors de la suppression du débat contradictoire entre les deux candidats du second tour de l’élection présidentielle. Il ne s’agissait pas simplement d’un choix organisationnel, mais d’un verrouillage politique destiné à éviter qu’une autorité de très haut niveau ne soit confrontée publiquement à l’exercice démocratique de l’argumentation et de la contradiction.
Le peuple devait voter, mais sans disposer pleinement des éléments pour juger la qualité intellectuelle, la maîtrise des dossiers ou la vision réelle des candidats.
C’était une fuite en avant soigneusement orchestrée par l’entourage politique, soucieux de protéger le candidat plutôt que de servir la démocratie.
Le même phénomène se retrouve dans la gestion monétaire. J’ai entendu le gouverneur de la Banque Centrale du Congo expliquer qu’il consulte dess professeurs d’université présents dans son cabinet. Mais la vraie question n’est pas de savoir s’il consulte des universitaires ; elle est de savoir lesquels ?
S’il ne s’entoure que de ceux qui partagent déjà ses orientations, qui réfléchissent dans le sens de ses penchants et valident ses choix sans contradiction réelle, alors il ne s’agit pas d’expertise, mais de confirmation.
La science n’est pas faite pour rassurer les convictions du décideur ; elle est faite pour les éprouver.
De même, j’ai suivi récemment un colloque organisé par certains pasteurs d’églises indépendantes autour de la question du changement de la Constitution. Sujet grave, sensible, fondamental pour l’avenir du pays.
Mais curieusement, aucune figure de grande probité scientifique, aucun constitutionnaliste reconnu, aucun philosophe de haut niveau n’y était convié pour éclairer sérieusement le débat.
On préfère parler entre convaincus, entre proches, entre personnes qui confondent foi, opinion et expertise.
On discute d’un sujet qu’on ne maîtrise pas, sans les outils intellectuels nécessaires pour en saisir la portée.
C’est dangereux.
Cela me rappelle une anecdote du Professeur Kabeya Tshikuku, à l’époque de mes études universitaires, il y a plus de vingt-cinq ans. Il nous reprochait, à nous étudiants, notre mauvaise habitude d’aller chercher refuge auprès des assistants, croyant que cela nous facilitait l’apprentissage, au lieu d’affronter directement les professeurs.
Il nous disait que c’était une erreur.
Il fallait affronter les maîtres, non les fuir.
Chercher la difficulté, non le confort.
S’exposer à la rigueur, non se cacher dans la facilité.
J’ai personnellement suivi cette voie, et elle m’a rendu plus aguerri, plus lucide et plus efficace.
Malheureusement, notre classe dirigeante fait exactement l’inverse.
Elle fuit la rigueur scientifique.
Elle évite les vrais contradicteurs.
Elle préfère les tribunes fermées aux débats ouverts.
Elle convoque des dialogues verrouillés à l’avance, où les contradicteurs sont choisis pour leur docilité et non pour leur compétence.
Ce n’est pas du débat, c’est une chorégraphie politique.
Le plus grave, c’est que cette pratique banalise l’imposture administrative et installe dans l’esprit collectif l’idée que parler suffit à agir, que l’apparence vaut plus que la compétence.
C’est une pédagogie de la médiocrité et le Cardinal Mosengo avait pleinement raison sur notre classe politique.
Et cela envoie à la jeunesse un message profondément destructeur : pour réussir, il ne faut pas être compétent, il faut être utile au système.
Voilà le drame.
Un pays ne se construit pas avec des tribunes de circonstance, des commissions de façade et des débats truqués. Il se construit avec des institutions sérieuses, des dirigeants capables d’entendre ce qu’ils n’aiment pas entendre, et une culture politique où la vérité n’est pas perçue comme une attaque, mais comme un service rendu à la nation.
Jusqu’où irons-nous dans cette ruse ?
Jusqu’où accepterons-nous ce mal que nous consentons à nous faire à nous-mêmes ?
À force de fuir la contradiction, nous finissons par fuir la solution elle-même.
Luc Alouma

By amedee

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