Sous la colonisation, bien que marquée par l’oppression et l’exploitation, le colonisateur a introduit une forme de « civilisation matérielle », à travers la construction d’infrastructures administratives, économiques, éducatives et sanitaires. Ces réalisations ont permis un certain aménagement du territoire : création de villes, structuration des campagnes, délimitation de zones protégées, etc. Loin de glorifier la colonisation, il est honnête de reconnaître que ces infrastructures ont structuré l’espace congolais et posé les bases d’une dynamique de socialisation et de modernisation.
Mais après l’indépendance, au lieu de prolonger cet élan en l’adaptant aux besoins locaux et aux exigences contemporaines, le pays a plongé dans une logique de déstructuration. Le néocolonialisme s’est imposé non plus par la force, mais par des mécanismes de domination plus subtils : emprunts conditionnés, programmes imposés, dépendance technologique et conseils de mauvaise gouvernance. Malheureusement, nos dirigeants n’ont pas su développer une vision autonome ni transformer les leviers d’influence en outils de souveraineté. Pire, ils ont contribué à l’érosion de l’esprit de construction publique.
Le résultat est accablant : l’absence de politique cohérente d’infrastructures modernes, une inaction criante face à l’explosion démographique, une misère urbaine croissante, et un espace rural totalement abandonné. La construction d’une école, d’un hôpital ou d’une route est aujourd’hui perçue comme un luxe exceptionnel, réservé aux promesses électorales ou aux coups médiatiques. Dans l’imaginaire collectif, même l’idée de construire une maison à étage est devenue un symbole de richesse inaccessible, preuve de la régression mentale causée par des décennies de stagnation.
Cette résignation collective est le fruit d’un contentement dangereux, d’un statu quo entretenu par un système politique où l’on célèbre le minimum, et où le mythe de l’infériorité congolaise face à la supériorité occidentale est constamment ravivé par notre propre incapacité à innover, à bâtir et à croire en nous-mêmes.
La qualité des ouvrages publics en République Démocratique du Congo a dramatiquement chuté, victime des dérives de gestion prédatrice des finances publiques. L’esprit de rigueur, le respect des normes techniques, le souci de durabilité ont cédé la place à la complaisance, aux travaux bâclés, aux surfacturations et aux saupoudrages sans vision. Aujourd’hui, il est difficile d’éprouver une réelle fierté nationale face à un paysage d’infrastructures publiques qui, loin de refléter un projet de société, témoignent plutôt d’un échec collectif à penser et bâtir le pays selon notre propre vision du progrès.
Plus de six décennies après l’indépendance, force est de constater que très peu d’ouvrages structurants ont été réalisés pour traduire l’émancipation politique en une véritable transformation matérielle et sociale. Les rares infrastructures encore debout — routes, écoles, bâtiments administratifs, hôpitaux — sont pour la plupart des héritages de l’époque coloniale ou, dans une moindre mesure, des vestiges de la Première et de la Deuxième République. Leur résilience face au temps contraste tristement avec la précarité des ouvrages récents, souvent conçus sans normes claires, sans cahiers des charges rigoureux, ni contrôle technique crédible.
Aujourd’hui, la réalisation d’un ouvrage public est trop souvent réduite à une simple opération monétaire : des montants exorbitants sont annoncés et déboursés, mais les résultats sont d’une médiocrité affligeante. Une route censée coûter par km un million de dollars ne dépasse pas le niveau d’une piste sommairement tracée, sans couche de fondation adéquate, sans ouvrages d’art, sans éclairage public, ni système de drainage. L’ouvrage livré est souvent inutilisable après quelques mois d’exploitation, mettant en lumière l’absence de suivi, de maintenance, et surtout de volonté politique sincère.
Sous d’autres cieux, ou même à l’époque coloniale, les infrastructures publiques reflétaient une vision architecturale claire, un souci d’intégration urbaine, et des standards techniques de haut niveau. Là où l’État investissait, il bâtissait pour durer, pour structurer l’espace, organiser les flux humains et économiques, et accompagner le développement.
La RDC, quant à elle, semble avoir atteint un point critique de délitement. Si rien n’est fait, si aucune rupture systémique n’est engagée, le pays risque de ne jamais retrouver la voie du développement. Il ne s’agit plus de simples erreurs de gestion, mais d’un effondrement généralisé du sens de l’État, du service public, et de la responsabilité historique vis-à-vis des générations futures.
L’urgence n’est plus seulement économique ou technique ; elle est morale, politique et civilisationnelle. Il est temps de restaurer l’autorité de l’État, de réhabiliter les institutions de contrôle, et de faire des infrastructures publiques non pas des instruments d’enrichissement illicite, mais des fondations visibles de notre projet de société. Autrement, nous continuerons à habiter un pays qui ne se construit pas, et à rêver d’un avenir que nous refusons collectivement de préparer.
Luc Alouma

