Aperçu historique et Généralités
Avec l’audace sereine que seul un philosophe éclairé peut se permettre, je me hasarde, avec humilité et rigueur, à approfondir ici la notion de « valeur économique » des biens et services, de revenus, des exportations. Trop souvent, l’économie est abordée comme un enchevêtrement de chiffres, de courbes et de modèles mathématiques. Or, son fondement véritable ne réside pas d’abord dans la technicité, mais dans une « philosophie de la valeur », matrice première de toutes les écoles de pensée économique qui se sont succédé dans l’histoire.
En effet, tous les grands courants économiques — du mercantilisme au libéralisme, du marxisme à l’économie comportementale contemporaine — trouvent leur point de différenciation et de convergence autour de la manière dont ils conçoivent et définissent la « valeur ». Cette notion n’est donc ni accessoire ni abstraite : elle est l’axe central autour duquel s’articulent les politiques économiques, les dynamiques de production, d’échange et de consommation.
Aux origines de l’humanité, l’économie était fondamentalement neutre, enracinée dans la nature et guidée par un usage égalitaire des ressources. La valeur des biens, dans ce contexte, n’était ni marchande ni hiérarchisée, mais « spirituelle et fonctionnelle », répondant aux besoins réels des communautés humaines. Tous les biens étaient considérés comme utiles et donc égaux en dignité.
Mais lorsque les sociétés ont évolué vers des structures organisées, avec un imperium ou autorité politique à leur tête — comme l’illustre le tournant historique où les Hébreux réclamèrent un roi — une nouvelle dimension s’est greffée à l’économie : la nécessité d’organiser la production et la redistribution selon des critères de pouvoir, d’intérêt et de hiérarchie. Dès lors, la « valeur » est devenue un instrument de structuration sociale, ouvrant la voie à des formes d’accumulation et d’exclusion.
Ce glissement fondamental a fait passer l’économie d’une simple gestion de ressources à une *science sociale complexe*, où l’interprétation de la valeur devient un enjeu politique, moral et idéologique.
Malheureusement, dans nos pays, la plupart des économistes s’arrêtent à la façade technique, ignorant la profondeur ontologique de leur propre discipline. Ils manipulent équations et indicateurs sans s’interroger sur les fondements éthiques ou philosophiques de leurs instruments. C’est ainsi que l’on finit par appliquer des politiques macroéconomiques absurdes dans des contextes fragiles, sans conscience de leur inadaptation.
Je rends ici un hommage appuyé à feu le Professeur Mwalaba Kesangana, penseur rare, dont les enseignements m’ont initié à cette dimension oubliée de la science économique. À l’Université de Lubumbashi, où j’ai entamé mes études en 1993, j’ai eu la chance d’apprendre l’économie politique non pas comme une mécanique froide, mais comme une réflexion critique sur la valeur, la justice, le pouvoir et la finalité sociale de l’économie.
La pauvreté extrême et l’effondrement institutionnel que traverse notre pays sont aussi, à mon sens, le reflet d’un « appauvrissement de la pensée économique ». Il est urgent de réhabiliter la « philosophie de la valeur » comme clef de lecture du réel, pour espérer reconstruire une économie au service de l’humain.
Qu’est-ce donc que le mercantilisme, sinon une exaltation des métaux précieux comme fondement exclusif de la richesse, une doctrine économique où l’accumulation de l’or et de l’argent symbolisait la puissance d’un État et la valeur réelle de son économie ? Il s’agissait d’un système fondé sur l’idée que seule la balance commerciale excédentaire – obtenue par l’exportation et la rétention de devises – garantissait la prospérité nationale.
Et que représente le « libéralisme économique », si ce n’est une extension plus large de la notion de valeur, où tous les biens et services sont potentiellement porteurs de richesse, pourvu qu’ils soient soumis au libre jeu du marché et à la recherche d’un équilibre naturel entre l’offre et la demande ? Le surplus économique y est érigé en moteur de croissance, fondant ainsi l’idée d’une prospérité auto-régulée par les forces de la concurrence.
Quant au marxisme, il ne s’en éloigne que par sa réinterprétation critique de ce même surplus : au lieu d’en faire le socle de l’enrichissement individuel ou capitalistique, il le perçoit comme une « plus-value extorquée » au travail humain. Dès lors, le surplus devient un instrument d’aliénation qu’il convient de supprimer ou de réallouer à l’entretien et à l’émancipation du capital humain – seul facteur de production doté d’une valeur intrinsèque capable de croître et de se transformer par lui-même.
Or, dans notre époque contemporaine, marquée par une sophistication croissante des modèles économiques et par une obsession pour la formalisation mathématique, cette philosophie de la valeur s’est effacée au profit d’une technicisation déconnectée de la réalité. L’économie est devenue pour certains un jeu d’équations où l’humain est absent, relégué à un paramètre abstrait.
Ainsi, nombre de théoriciens ou de décideurs politiques, souvent issus de systèmes éducatifs extérieurs, appliquent à nos sociétés des « recettes économiques standardisées », sans comprendre la pensée originelle qui a produit ces modèles. Ils infligent à nos populations des politiques prétendument économiques, mais vides de sens dans nos contextes. Pis encore, ils les appliquent avec arrogance, sans prudence analytique ni lecture sociale des réalités de terrain.
Le développement ne se décrète pas par une équation. Il s’ancre dans une « compréhension lucide de la valeur », dans la connaissance des « finalités humaines » de l’économie, et dans une « vision politique éclairée » par la pensée historique et philosophique. C’est à cette tâche que doivent désormais s’atteler nos intellectuels, s’ils veulent restituer à l’économie sa vocation première : celle de servir l’homme et non de le broyer.
Quid des valeurs économiques (biens et services, monnaie, revenus publics et de ménages,…) en RDC ?
Aujourd’hui, la racine profonde des déséquilibres économiques – tant à l’échelle internationale que nationale – réside dans la « question de la valeur économique ». Le développement, ou à l’inverse, la stagnation des économies africaines, dont celle de la RDC, découle largement de « termes de l’échange défavorables », imposés à des pays producteurs de biens à faible valeur ajoutée. Ce même déséquilibre se retrouve à l’intérieur des frontières, où l’économie nationale souffre d’une « désarticulation structurelle » entre les zones urbaines et rurales, entre les secteurs modernes et traditionnels, entre les classes sociales favorisées et les majorités marginalisées.
Nous assistons à une multiplication de « valeurs économiques artificielles » : des valeurs improvisées, imposées, spéculatives, injustes, souvent déconnectées des réalités de production et du bien-être collectif. Elles contrastent avec ce que devraient être les vraies valeurs économiques : réelles, justes, normatives, transparentes et vérifiables, fondées sur des évaluations rationnelles et une surveillance rigoureuse.
Face à cette situation, le Ministère de l’Économie nationale de la RDC devrait jouer un rôle stratégique et structurant. Plusieurs axes d’action peuvent être envisagés pour restaurer une économie fondée sur des valeurs authentiques :
1. Maîtrise des données fondamentales :
– Établir une base de données fiable sur les statistiques démographiques, la production locale et les flux commerciaux internationaux.
– Renforcer les outils de collecte, d’analyse et de prévision économique pour éclairer les politiques publiques.
2. Contrôle des marchés :
– Assurer une surveillance active des marchés nationaux, suivre leurs fluctuations et réguler les pratiques de fixation des prix.
– Lutter contre les monopoles, cartels et manipulations de marché.
3. Encadrement du surplus économique :
– Faire respecter le taux légal de marge bénéficiaire dans les entreprises, en lien avec la structure des coûts réels.
– Cela permettrait de mieux réguler les valeurs de biens et services sur le marché.
4. Substitution stratégique :
– Identifier des biens de première nécessité ou stratégiques dont l’importation pèse lourdement, et développer des politiques de substitution par la production locale.
5. Réinterprétation de la balance commerciale :
– Interroger l’anomalie selon laquelle les exportations (plus valorisées) n’engendrent pas un développement visible pour le pays.
– Étudier la chaîne de valeur des exportations pour comprendre où se perd la richesse et y remédier.
6. Réforme de la distribution des biens et services :
– Investir dans la construction de marchés populaires modernes, sous gestion publique ou mixte, pour canaliser et encadrer les flux commerciaux.
– Informatiser les terminaux de vente dans les supermarchés et grandes entreprises pour tracer les transactions et limiter l’évasion fiscale.
7. Stimulation de la production intérieure :
– Appuyer les producteurs nationaux par des subventions ciblées, des facilités fiscales, et des incitations à l’investissement productif.
8. Sanctionner sévèrement les fraudes sur la valeur :
– Ériger la fraude économique sur la valeur (sous-facturation, surévaluation, spéculation…) en infraction majeure contre la souveraineté économique.
9. Assainir les mécanismes de formation des valeurs :
– Lutter contre la création de valeurs économiques fictives ou artificielles, souvent alimentées par des spéculateurs ou réseaux d’intérêts privés.
10. Refonder la régulation économique sur une base saine :
– Avant toute politique de contrôle des prix, il est impératif de réexaminer les fondements mêmes de la valeur économique, car c’est là que réside la « clé de voûte de tout système économique viable ».
En somme, il ne s’agit pas simplement d’intervenir ponctuellement sur les prix ou les marchés, mais de rebâtir une économie congolaise fondée sur une véritable éthique de la valeur : une économie qui reflète la production réelle, qui récompense équitablement le travail, et qui intègre les intérêts des populations dans toutes les étapes de la chaîne de création et de circulation des biens.
Luc Alouma

