Si Maduro incarnait à lui seul le système politique du Venezuela, alors son éviction par les Américains pourrait effectivement provoquer un basculement en faveur des intérêts des États-Unis. Mais si, au contraire, le système vénézuélien repose sur des institutions solides et un réel soutien populaire, il serait hasardeux de conclure trop vite que ce pays se pliera à la volonté de M. Trump. Une telle hypothèse exige plus de prudence et une lecture nuancée par rapport aux dynamiques internes.
Dans mes réflexions précédentes, j’ai souvent établi une dialectique critique entre les deux grands pôles de puissance mondiale, en soulignant avec insistance les limites et les dangers d’un alignement systématique à l’un ou à l’autre. Cette position n’est pas fortuite, elle repose sur un constat lucide : il n’existe pas de puissance mondiale “gentille”.
Être une puissance mondiale, c’est avant tout disposer d’une capacité de domination multidimensionnelle — économique, militaire, culturelle, technologique et géopolitique — et se montrer capable d’imposer sa volonté, souvent au mépris des principes moraux ou des idéaux humanistes qu’elle affiche en façade. L’adhésion à ces valeurs n’est que tactique, un habillage destiné à masquer la réalité brutale de la compétition hégémonique. Autrement dit, la puissance ne cherche pas à servir l’humanité, mais à la contrôler.
 Dans ce contexte, l’alignement d’un pays à une puissance dominante ne peut jamais être un gage de développement durable ni de souveraineté renforcée. Un tel alignement place automatiquement le pays dans une position instrumentalisée, utilisée à des fins géostratégiques selon les intérêts du dominant, sans réelle participation du pays partenaire à la définition des politiques globales. Le soutien d’une puissance est toujours conditionné, temporaire et révocable, dès lors que le pays cesse de jouer le rôle qui lui est assigné. Aucune garantie d’alliance n’est absolue, car les puissances se prémunissent toujours contre la défection ou la bascule d’un allié vers un camp rival.
Le véritable drame, surtout en Afrique, réside dans notre méconnaissance des rouages réels qui gouvernent le monde contemporain. Trop souvent, nous abordons les relations internationales avec naïveté, avec une grille de lecture déconnectée des logiques de pouvoir et des rapports de force. Nous nous enfermons dans des débats secondaires pendant que les puissances mondiales redessinent le monde selon leurs intérêts, en silence, mais avec une efficacité redoutable.
Oui l’Afrique peut sortir de ce cycle de dépendance et de manipulation, pour cela elle doit d’abord développer une conscience géopolitique propre, affranchie des illusions, capable d’interroger ses choix stratégiques, d’assumer son autonomie, et de construire des partenariats fondés sur la réciprocité, la lucidité et la vision à long terme. J’ai bien parlé de l’Afrique et non d’un pays africain pris isolement. Comprennent ceux qui peuvent.
 Une puissance mondiale ne se décrète pas. Elle se forge au fil d’une longue histoire, marquée par des luttes multiples, des conquêtes stratégiques, une maîtrise des savoirs, et surtout une richesse philosophique capable de nourrir une vision universelle. L’accès au rang de puissance exige un rôle actif et structurant dans les dynamiques globales. Ainsi dans l’ordre mondial américain, on peut citer certains pays occidentaux et d’autres pays stratégiques qui y sont associés.
Or, tel n’est pas le cas de nombreux pays africains, dont la RDC, qui restent en marge du concert des nations influentes. Malgré leurs ressources naturelles stratégiques ou l’accueil de bases militaires étrangères, ces États ne sont pas pour autant considérés comme des acteurs à part entière sur la scène internationale. Ils ne sont pas « alliés » mais souvent « outils » ou « terrains d’opération » pour les grandes puissances. Ils n’assument aucun rôle géopolitique majeur, si ce n’est celui de zones d’influence passives, soumises à des logiques qui leur échappent. Leur sort est souvent dicté à distance, dans des cénacles où ils n’ont ni voix ni place. Ainsi, parfois ils peuvent être échangés contre d’autres espaces stratégiques afin de servir les intérêts réciproques de puissances rivales.
 Ce constat prolonge l’échec historique du Mouvement des Non-Alignés, né au lendemain des indépendances africaines. Ce projet de neutralité stratégique et de souveraineté collective s’est, au fil du temps, dilué dans une posture passive, jusqu’à devenir un non-alignement de fait, sans influence, sans stratégie, sans droits concrets, ni à l’autodétermination, ni au développement équitable.
Les exemples récents comme le Venezuela, ou même l’Ukraine, rappellent que tout pays qui n’a pas atteint un seuil critique de puissance — qu’elle soit militaire, économique, technologique ou culturelle — demeure vulnérable à la prédation, à la déstabilisation ou à l’instrumentalisation.
Les puissances, qu’elles soient occidentales, orientales ou émergentes, suivent toutes un mode opératoire similaire : leur coopération est souvent asymétrique, prioritairement militaire ou extractive. Le développement ne se partage pas ; il s’utilise comme levier d’influence. Les pays qui se soumettent sans stratégie propre finissent par s’enliser dans une dépendance renforcée, devenant par ricochet victimes collatéraux face aux guerres visibles et invisibles que se livrent les grandes puissances.
Quel salut pour les pays africains, notamment la RDC ?
– Se réapproprier son identité : cultiver ses valeurs, son histoire, sa vision humaniste du vivre-ensemble, et placer le bien-être de la population au cœur de toute politique publique.
– Diversifier les partenariats : éviter l’enfermement dans un axe unique de coopération, qu’il soit occidental, oriental ou autre, et construire une diplomatie ouverte, lucide et multilatérale.
– Penser un développement autonome : s’inspirer des réussites étrangères sans les copier, et miser sur les innovations locales, les savoirs endogènes et les potentialités nationales.
– Bâtir une élite stratégique : valoriser les intellectuels patriotes, les penseurs critiques et les experts techniciens capables de formuler une vision claire du pays, loin des courtisans et des agents d’influence.
– Renforcer l’État : à travers des institutions fortes, une gouvernance éthique, une planification rigoureuse, et une justice indépendante, capable d’asseoir la légitimité et l’efficacité de l’action publique.
Le destin de l’Afrique ne réside pas dans l’allégeance aux puissances, mais dans sa capacité à s’émanciper intellectuellement, économiquement et diplomatiquement, en se positionnant comme un acteur souverain et crédible dans l’ordre mondial. Si aucun pays ne peut faire face seul devant les logiques belliqueuses des puissances sans un accord militaire d’alignement à une puissance, alors il devient impérieux que ce choix s’opère pour l’Afrique entière et non pour chaque pays isolement. Et même alors, l’Afrique verra son salut à l’horizon que lorsque elle cherchera par la suite à se bâtir une politique de défense autonome comme le fait la Chine. Il ne suffit pas de se doter les armes nucléaires mais il nous faudrait une force capable d’assurer la maîtrise sécuritaire du territoire africain. Cette idéale est à atteindre avec l’Afrique dans son ensemble et non dans une logique de fragmentation africaine, logique qui cause des ravages et des conflits importés à l’extérieur du continent.
Luc Alouma

By amedee

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