L’Economiste de développement Luc Alouma vient d’adresser une lettre au Gouverneur de la Banque Centrale du Congo, via notre média Finances & Entreprises, sur la question de la stabilité du franc Congolais qui soulève beaucoup d’encre et de salive dans l’opinion nationale.
Dans sa correspondance, conçue dans un esprit de « responsabilité intellectuelle et de dialogue institutionnel », Luc Alouma ne récuse aucunement la compétence technique de la Banque Centrale dans ses efforts de stabiliser la monnaie nationale, mais se préoccupe cependant de la « nature » de la stabilité monétaire recherchée.
En économie, allègue l’expert, la stabilité d’une monnaie ne se juge pas uniquement à son taux de change nominal, mais surtout à la qualité et à la soutenabilité de ses fondements réels. « Une monnaie est durablement stable lorsque cette stabilité est le reflet : d’une économie productive, d’une base exportatrice diversifiée, d’un appareil productif national créateur de valeur ajoutée, et d’une balance des paiements structurellement équilibrée ».
Luc Alouma réfute la stabilité actuelle du franc congolais qu’il qualifie de « stabilité administrée ». « La stabilité actuelle du franc congolais repose largement sur : des interventions actives de la Banque Centrale, une discipline monétaire et budgétaire sous contrainte, une faible monétisation de l’économie réelle, et une compression de la demande intérieure », fait-il constater.
Dès lors, cet économiste de développement appelle la Banque Centrale, en tant qu’institution clé de souveraineté économique, d’inscrire son action dans une vision plus large où : la stabilité monétaire devient le résultat du développement productif; les réserves de change reflètent une économie diversifiée et territorialisée; le crédit soutient prioritairement l’agriculture, l’agro-industrie et la transformation locale ; la politique monétaire dialogue davantage avec la politique de développement.
Finances & Entreprises
À l’attention de Monsieur le Gouverneur de la Banque Centrale du Congo (BCC)
Kinshasa
Objet : Stabilité du franc congolais ?
Cher Monsieur,
À la suite des récentes prises de position publiques relatives à la stabilité du franc congolais, je souhaite, en tant qu’économiste du développement et observateur attentif des dynamiques structurelles de l’économie congolaise, apporter une contribution analytique au débat, dans un esprit de responsabilité intellectuelle et de dialogue institutionnel.
1. Sur la notion de stabilité du franc congolais
Il ne fait aucun doute que la stabilité relative observée récemment sur le marché des changes constitue un signal macroéconomique important. Toutefois, il est essentiel de rappeler qu’en économie, la stabilité d’une monnaie ne se juge pas uniquement à son taux de change nominal, mais surtout à la qualité et à la soutenabilité de ses fondements réels.
Une monnaie est durablement stable lorsque cette stabilité est le reflet :
– d’une économie productive,
– d’une base exportatrice diversifiée,
– d’un appareil productif national créateur de valeur ajoutée,
– et d’une balance des paiements structurellement équilibrée.
2. Sur les sources actuelles des réserves de change de la RDC
L’analyse des flux extérieurs montre que les réserves de change de la RDC proviennent majoritairement :
– des exportations minières peu transformées,
– des investissements directs étrangers concentrés dans le secteur extractif,
– des appuis extérieurs (FMI, partenaires techniques et financiers, DTS),
– et des interventions de la BCC sur le marché des changes.
Ces sources, bien que réelles sur le plan comptable, présentent une faible densité de transformation économique interne et une forte vulnérabilité aux chocs exogènes (prix internationaux, géopolitique, conditionnalités extérieures).
3. Stabilité administrée versus stabilité économique
La stabilité actuelle du franc congolais repose largement sur :
– des interventions actives de la Banque Centrale,
– une discipline monétaire et budgétaire sous contrainte,
– une faible monétisation de l’économie réelle,
– et une compression de la demande intérieure.
Il s’agit là d’une stabilité administrée, techniquement défendable à court terme, mais économiquement fragile à moyen et long terme si elle n’est pas accompagnée d’une transformation structurelle de l’économie nationale.
4. Le risque d’une illusion de solidité extérieure
Une accumulation de réserves fondée principalement sur :
– l’aide extérieure,
– les financements exceptionnels,
– et la rente minière non transformée,
peut créer une illusion de solidité macroéconomique, alors même que :
– la dépendance alimentaire persiste,
– l’industrie nationale reste marginale,
– l’économie rurale demeure sous-financée,
– et la pauvreté structurelle s’aggrave.
La monnaie apparaît stable, mais l’économie réelle demeure vulnérable.
5. Pour une stabilité monétaire enracinée dans la production nationale
La Banque Centrale, en tant qu’institution clé de souveraineté économique, gagnerait à inscrire son action dans une vision plus large où :
– la stabilité monétaire devient le résultat du développement productif,
– les réserves de change reflètent une économie diversifiée et territorialisée,
– le crédit soutient prioritairement l’agriculture, l’agro-industrie et la transformation locale,
– la politique monétaire dialogue davantage avec la politique de développement.
6. Conclusion
En définitive, le débat actuel ne porte pas sur la compétence technique de la Banque Centrale, mais sur la nature de la stabilité recherchée.
«Une monnaie durablement stable ne se défend pas seulement par des réserves,
mais par une économie capable de produire, de nourrir, d’employer et d’exporter.»
C’est à ce prix que la stabilité du franc congolais cessera d’être perçue comme artificielle pour devenir l’expression authentique d’une économie congolaise résiliente et souveraine.
Je vous prie d’agréer, Cher Monsieur le Gouverneur, l’expression de ma considération distinguée.
Luc Alouma M.
Économiste du développement
Kinshasa

