A la suite de la publication de ses réflexions sur notre média Finances & Entreprises, l’Economiste Luc Alouma reçoit plusieurs questions en retour de ses lecteurs sur les questions d’actualité objet de débats. C’est dans ce contexte que deux internautes lui ont posé des questions notamment sur la stabilité des prix des biens et services sur le marché après les récentes mesures de la Banque centrale du Congo portant sur l’appréciation du franc congolais. Dans le lot, d’autres préoccupation concernent la bon usage des réserves de change de la RDC.
Question : aidez-moi à comprendre davantage :
– chaque secteur de notre économie a son (ses) régulateur(s). Pour le secteur monétaire (financier), c’est la BCC. Alors doit-elle rester les bras croisés et attendre les autres alors que son boulot, c’est de s’occuper de son domaine d’action ?
– Concernant l’appréciation du CDF face au dollar US, je ne comprends toujours pas comment quelqu’un qui a un revenu en CDF et qui peut donc obtenir plus de USD qu’avant l’appréciation dudit CDF soit pénalisé par la détention de son revenu en CDF. Je peux comprendre que cette appréciation finira par disparaître, mais jusqu’à maintenant, 1 USD s’échange toujours contre 2.200 fc dans nos quartiers.
– Concernant les prix des produits sur les marchés, pour moi, la BCC a fait sa part, en tant que régulateur de son domaine d’intervention. Aux autres d’emboîter le pas.
Réponse de Luc Alouma :
Merci de cette réaction franche — et justement intéressante parce qu’elle assume une lecture monétariste. Permets-moi de répondre point par point, non pour nier le rôle de la BCC, mais pour en repositionner les limites et les effets réels, à la lumière de mes réflexions précédentes.
- La BCC doit-elle « attendre les autres » ?
Non. Mais elle ne peut pas agir comme si elle était seule. Il n’a jamais été question que la BCC reste les bras croisés. Le problème n’est pas qu’elle agisse, mais comment et dans quel cadre elle agit. Une banque centrale ne travaille jamais dans le vide : sa politique est efficace lorsqu’elle est articulée à des politiques sectorielles cohérentes. Lorsqu’elle agit seule, dans une économie faiblement productive et massivement dollarisée, elle ne stabilise pas l’ensemble du système : elle déplace les déséquilibres.
Autrement dit, la BCC fait son travail, certes, mais un travail techniquement correct peut produire des effets économiquement et socialement asymétriques s’il n’est pas inscrit dans un projet macroéconomique coordonné. C’est là le cœur de la critique.
- Revenu en CDF, appréciation et pouvoir d’achat : une amélioration théorique, pas vécue.
Sur le papier, ton raisonnement est juste : si le CDF s’apprécie, un revenu en CDF permet d’obtenir plus de dollars. Or, l’action inscrite par la BCC se réclame de lutter contre la dollarisation ; je présume donc que l’afflux de dollars qui en résulte va mieux servir les entités économiques où le dollar règne en maître comme les importations.
En réalité, l’agent payé en CDF et les PME locales ne convertissent pas leur revenu pour arbitrer sur le marché de change, ils consomment. Ce sont au contraire ceux qui ont besoin de devises étrangères pour leur réalisations qui tirent profit de cette appréciation, notamment les grandes firmes importatrices, les gros salaires de politiciens, etc.
Par ailleurs, les salaires en CDF de travailleurs congolais sont rigides, tandis que les prix sont flexibles à la hausse, rarement à la baisse.
Résultat : l’appréciation améliore la capacité de conversion théorique, bénéfique à la minorité d’opérateurs privilégiés mais un handicap majeur au pouvoir d’achat réel des acheteurs. La stabilité du taux à 2.200 FC/USD dans les quartiers n’est pas contestée ; ce qui est contesté, c’est son absence de traduction concrète dans la vie quotidienne, raison d’être de notre science.
C’est donc cynique d’épuiser les réserves de change afin de faciliter davantage des importateurs et la fuite des capitaux au détriment de sa propre population à qui on impose un coût social surfait. Chercher de solution rapide et vite fait face à une situation structurelle et systémique, excusez-moi, c’est de l’arnaque. Les réserves de change sont l’argent du peuple congolais et non la propriété des autorités qui dirigent la BCC, de surcroît sans mandat de ce peuple. La monnaie est censée servir et faciliter la vie du peuple et non l’asphyxier en lui imposant par la force une mesure éjectée par la science même qu’on prétend s’accommoder. Et si ces réserves de change, échangées quasiment au taux 2.000 FC dernièrement pendant qu’au lendemain le taux revenait à 2.300 FC, pouvaient servir de crédit à l’économie pour relancer certains secteurs clés de l’économie nationale ?
Mon plaidoyer est d’exhorter ceux qui ont fait la science économique d’en faire un bon usage, point.
- « La BCC a fait sa part, aux autres d’emboîter le pas » : le nœud du désaccord
C’est ici que nos lectures divergent fondamentalement. Oui, la BCC a fait sa part dans son périmètre technique. Mais non, cela ne suffit pas à produire les effets attendus, car la politique monétaire n’est pas un domaine étanche.
Dans une économie dollarisée :
- la transmission monétaire est rompue,
- les prix échappent largement au canal monétaire,
- les autres régulateurs ne « suivent » pas mécaniquement, car ils opèrent dans des marchés captifs, rentiers ou informels.
Dire « aux autres d’emboîter le pas » revient à supposer une coordination qui n’existe pas institutionnellement, et à transformer un problème systémique en problème de bonne volonté sectorielle.
Enfin, disons à la BCC qu’agir dans un système structurellement désarticulé ne produit pas la stabilité effective, seulement une stabilité apparente. Le vrai débat n’est donc pas : la BCC devait-elle agir ? Mais plutôt : une politique monétaire isolée peut-elle, dans une économie dépendante et dollarisée, produire autre chose qu’un équilibre nominal socialement asymétrique ? C’est à cette question — éminemment économique et politique — que j’invite à répondre, au-delà des indicateurs de change.
Question sur les prix des biens sur le marché de Kinshasa et les réserves de change
- J’ai vérifié rapidement ce que dit Google sur l’évolution des prix sur les marchés des produits alimentaires à Kinshasa, au dernier trimestre 2025. J’y apprends qu’il y a eu baisse des prix de beaucoup des produits (riz, poulet, matériaux de construction, etc). Peux-tu me renseigner sur la source de l’information de la hausse générale des prix ici à Kinshasa ?
- Concernant la réserve de change, est-ce qu’elle arrête d’être approvisionnée pour qu’elle soit vite épuisée ? À mon humble avis, non. Et, à moins que je ne me trompe, le rôle de cette réserve de change, c’est lequel ? Tu le sais sûrement mieux que moi, qu’elle n’existe pas pour d’autres problèmes en dehors du change car pour ces problèmes là, les fonds existent (ou doivent être trouvés ailleurs).
Réponse de Luc Alouma :
- Source des données
Je constate que vous vous êtes référé à une source peu fiable. Google est un moteur général de recherche qui ne produit pas des données par lui-même mais il compile les données et les publications diverses officielles comme non, crédibles et non crédibles. Les données doivent provenir d’un travail de terrain et ce, avant de procéder à la génération technique des statistique. Google peut fournir certaines données mais il faut en déterminer la source réelle pour juger de leur pertinence.
Il serait prudent de se référer aux données issues de cellules ad hoc du ministère de l’économie ou de la BCC, comme se sont référés tous les défenseurs des mesures cavalières initiées par l’autorité de la BCC. Et même alors, pour moi et en raison de transparence et d’éthique, il est souhaitable que nous soyons tous confrontés aux statistiques publiées par des structures de recherche neutres.
Toutefois ma source est l’observation empirique en tant que chercheur, et par défaut les statistiques émises par la BCC elle-même et le ministère de l’économie.
- Une réserve de change n’est pas un stock figé appelé à s’épuiser
Non, une réserve de change ne cesse pas d’être approvisionnée pour ensuite se vider mécaniquement. Elle est, par nature, un stock dynamique : elle se reconstitue par les exportations, les flux financiers, les appuis extérieurs, et se déploie par les interventions de la banque centrale sur le marché de change. Le problème n’est donc pas l’existence ou non de la réserve, mais l’usage qui en est fait et la logique économique qui guide cet usage.
Toutefois, il faut remarquer qu’il y a quelques années passées, les réserves de change étaient gravement menacées d’amenuisement et cela était un argument politique pour justifier la faiblesse de notre situation financière. Ce n’est pas parce qu’elles sont inépuisables que leur diminution ne devrait pas inquiéter. Au contraire, elles doivent toujours croître pour jouer pleinement leur rôle comme il sied de l’aborder au point suivant.
- Le rôle réel de la réserve de change dans une économie
Primo. Dans un pays à économie dynamique, la réserve de change joue un rôle fondamentalement différent de celui qu’elle joue dans une économie dépendante ou fragile. Elle n’est ni une béquille, ni un outil défensif permanent, mais un instrument stratégique d’accompagnement de la dynamique économique.
Voici donc son rôle réel, dans sa logique saine et optimale :
– Un amortisseur de chocs, pas un soutien artificiel du taux de change. Elle sert avant tout à absorber des chocs exogènes temporaires : fluctuations des termes de l’échange, crises financières internationales, tensions géopolitiques ou climatiques. Le taux de change est soutenu par la production et les exportations, non par la vente permanente de devises.
– Un instrument de crédibilité externe, non de survie interne. Elle confirme la solidité du système ; elle ne la fabrique pas.
– Un outil de gestion macroéconomique, intégré à une stratégie globale.
– Un produit de la dynamique économique, pas sa condition préalable. Elle provient : des excédents commerciaux, des exportations diversifiées, de la montée en gamme productive, de l’attractivité réelle de l’économie. Autrement dit, ce n’est pas la réserve qui fait la force de la monnaie, c’est la force de l’économie qui fait la réserve.
– Un symbole de souveraineté effective, non proclamée mais vécue.
En synthèse, dans un pays à économie dynamique, la réserve de change : protège sans contraindre, stabilise sans artifices, crédibilise sans substituer, accompagne sans dominer. Elle est l’ombre portée d’une économie productive, non le projecteur qui tente d’en masquer les faiblesses.
Secundo. Voici à présent, sans détour, le rôle réel de la réserve de change dans une économie dépendante, par opposition à l’économie dynamique :
– Une réserve défensive, non stratégique. Elle n’est pas un instrument d’accompagnement de la croissance, mais un outil de défense permanente servant avant tout à empêcher la dépréciation brutale de la monnaie, et non à gérer des chocs temporaires.
– Un substitut aux fondamentaux absents. Faute de : diversification productive, exportations compétitives, base industrielle solide, la réserve de change devient un substitut artificiel aux fondamentaux économiques. Elle soutient un taux de change que l’économie réelle ne produit pas. La stabilité monétaire n’est plus un résultat, mais une construction défensive.
– Une réserve tournée vers l’extérieur, pas vers l’économie nationale. Elle sert prioritairement à : sécuriser les importations, rassurer les créanciers, préserver la crédibilité externe. Elle profite peu à : la production locale, l’investissement domestique, la transformation structurelle. Elle protège les flux externes bien plus que la dynamique interne.
– Un usage politiquement sensible et socialement asymétrique. Elle avantage les importateurs et les détenteurs de devises, elle pénalise indirectement les producteurs locaux, elle n’améliore pas le pouvoir d’achat des revenus en monnaie nationale.
– Une béquille qui retarde l’ajustement structurel. En soutenant artificiellement la monnaie, la réserve : retarde la correction des déséquilibres, maintient l’illusion de stabilité, repousse les réformes productives et sectorielles. Elle achète du temps, mais ce temps n’est pas toujours utilisé pour transformer l’économie.
– Une souveraineté monétaire formelle, non effective. Elle donne l’apparence de la souveraineté monétaire, sans en assurer la substance. La souveraineté est proclamée, mais conditionnée.
Contraste : dans une économie dynamique, la réserve de change accompagne une monnaie forte parce que l’économie est forte ; dans une économie dépendante, elle défend une monnaie fragile parce que l’économie ne l’est pas encore. C’est ce renversement de logique — trop souvent normalisé — qui est au cœur du débat que nous menons.
Risque : dans une économie structurellement dépendante et dollarisée, le danger n’est pas que la réserve soit utilisée, mais qu’elle devienne une béquille permanente pour soutenir artificiellement le taux de change.
Dans ce cas :
- la stabilité du CDF repose sur un effort défensif constant,
- la réserve sert à maintenir un équilibre nominal, sans amélioration correspondante de la capacité productive ou des exportations.
Autrement dit, la réserve protège le taux de change contre l’économie réelle, et non grâce à elle.
Dans une économie comme la nôtre, la vraie question n’est pas la disponibilité de la réserve, mais la cohérence entre son usage et un projet productif national. Sans cette cohérence, la réserve de change ne fait que retarder l’ajustement, au prix d’une illusion de stabilité.
Luc Alouma M.
loucasalouma@yahoo.fr

