Daniel Bumba, Gouverneur de la ville de KinshasaDaniel Bumba, Gouverneur de la ville de Kinshasa
Gouverner par des mesures impopulaires imposées par la force traduit un déficit profond de gouvernance démocratique. La récente décision du gouverneur de la ville de Kinshasa relative au secteur du transport illustre une approche autoritaire, déconnectée des principes élémentaires d’une gouvernance apaisée, participative et réellement profitable au peuple.
Toute mesure obligeant les usagers au respect strict des documents requis pour la circulation urbaine aurait dû, en amont, suivre un processus inclusif : consultation des corporations de transport, dialogue avec les structures représentatives des usagers, écoute des contraintes réelles du terrain et recherche d’une adhésion collective au bien-fondé de la décision. À cela devait s’ajouter une période de courtoisie raisonnable, appuyée par une communication pédagogique claire. Rien de tout cela n’a été observé. L’autorité provinciale a plutôt choisi la voie de l’injonction, de la menace et de la répression, mobilisant une brigade spéciale et la police comme principaux instruments d’exécution.
Le malaise est d’autant plus profond que les exigences légales imposées aux usagers représentent une charge financière exorbitante, estimée à près de 700 dollars américains pour l’ensemble des documents requis. Or, la contrepartie de ces multiples taxes et redevances demeure inexistante ou illusoire. Certes, la gestion technique de certains services ne relève pas directement du gouverneur, mais il est, en tant que première autorité urbaine, le garant politique du bon fonctionnement des institutions qui perçoivent ces taxes et de l’effectivité des services promis en retour.
Dans la pratique, l’assurance automobile s’apparente à une escroquerie institutionnalisée : les accidents sont rarement pris en charge conformément aux contrats. Le permis de conduire ne sanctionne plus une compétence technique, mais devient un simple laissez-passer monnayé, vidé de toute exigence de capacité réelle. Cette dérive explique la prolifération des chauffards, la dégradation du comportement routier et la recrudescence des accidents.
La vignette est exigée, mais les routes de Kinshasa figurent parmi les plus dégradées du continent. Le stationnement est payant, alors que la ville ne dispose pratiquement pas de parkings publics aménagés. L’expertise technique est imposée, pendant que les artères urbaines restent envahies de véhicules délabrés et techniquement obsolètes.
Face à cette accumulation de dysfonctionnements, une question centrale s’impose : qui doit remettre de l’ordre et exiger des résultats de tous ces services, sinon le gouverneur lui-même ? Paradoxalement, c’est ce dernier qui se retourne contre la population pour lui imposer un « devoir civique » consistant à payer des prestations dont elle ne tire aucun bénéfice tangible. On assiste ainsi à une inversion totale de la logique de gouvernance : l’exigence précède le service, la contrainte remplace la légitimité, la force supplante le consensus.
Le pays semble avancer à rebours, à coups de décisions drastiques, éloignées de l’esprit démocratique. Il existe pourtant une différence fondamentale entre une autorité administrative et une autorité démocratique. Le gouverneur n’est pas un simple agent d’exécution ; il est issu d’instances démocratiques et tenu, à ce titre, de s’aligner sur le desiderata du peuple. Même lorsque celui-ci refuse de s’acquitter d’une taxe injuste ou injustifiée, ce refus doit être entendu comme un signal politique, non comme une infraction à réprimer.
Aujourd’hui, alors que l’opération a été lancée ce 26 janvier 2026 et que les transporteurs ont décrété une ville sans transport, Kinshasa enregistre une paralysie quasi totale de ses activités. Le boycott, selon ses initiateurs, devrait se poursuivre jusqu’à l’obtention d’une levée de cette mesure jugée précipitée et incompatible avec la réalité socio-économique du pays.
La fissure se creuse dangereusement : entre gouvernants et gouvernés, entre les décisions et leur application, entre la démocratie proclamée et l’usage de la force pour imposer la taxe. Une question demeure, lourde de sens et d’inquiétude : où va Kinshasa lorsque l’autorité se coupe du peuple et confond gouverner avec contraindre ?
Luc Alouma M.

By amedee

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *