Une baleinière sur le fleuve Congo. Photo d'illustrationUne baleinière sur le fleuve Congo. Photo d'illustration
Tout schéma politique qui ne se tourne pas vers le peuple manque à la fois de rationalité et d’humanité. Il devient alors une construction abstraite, parfois même contraignante, dont la finalité implicite est la perpétuation de l’exploitation du peuple souverain. Certes, l’exploitation des peuples existe à des degrés divers dans tous les pays du monde. Mais là où l’intelligence politique a su en atténuer les effets par des mécanismes d’équilibre, de redevabilité et de progrès scientifique, l’Afrique peine encore à atteindre ces standards. Le poids de l’exploitation y est souvent plus lourd, et aggravé par un déficit de culture scientifique, institutionnelle et civique.
Selon la lexicologie politique classique, un pays repose sur une triptyque : la population, le territoire et l’État. Ces trois éléments convergent vers le peuple, pour qui l’espace territorial est organisé et l’appareil étatique structuré. C’est pourquoi le peuple est qualifié de souverain primaire, aux côtés des principes de souveraineté territoriale et de non-ingérence. Le peuple constitue une réalité objective, tandis que le territoire et l’État relèvent de constructions politiques et historiques, donc plus subjectives, et en dernière instance tributaires du peuple.
Un peuple peut se doter d’un territoire et d’un pouvoir politique ; en revanche, ni un territoire ni un appareil d’État ne peuvent créer un peuple de toute pièce. Ainsi, l’harmonie entre ces trois composantes n’est pas un luxe théorique, mais une condition existentielle pour la stabilité d’un pays. Sans cette harmonie, la marche d’une nation devient hésitante, conflictuelle et vulnérable.
En ce qui concerne la RDC, au-delà des questions de territorialité régies par les consensus internationaux, le problème fondamental semble résider dans la rupture entre l’État et le peuple souverain. Une perception largement partagée est celle d’un appareil étatique dont la configuration et le fonctionnement répondraient davantage à des logiques externes qu’à une émanation authentique de la volonté populaire. Cette fracture fragilise la consolidation nationale et compromet la quête du progrès social.
Les élections, censées être le mécanisme d’harmonisation entre peuple et pouvoir, se trouvent alors au cœur de la crise. Lorsqu’elles sont perçues comme tronquées, opaques ou instrumentalisées, elles perdent leur fonction de légitimation et deviennent sources de contestation. La transition de l’État autoritaire vers la démocratie pluraliste n’a pas encore produit en RDC une culture politique suffisamment enracinée pour garantir la confiance collective. On évolue ainsi dans une zone grise où ni l’ordre ancien ni l’idéal démocratique ne produisent de stabilité durable.
Dans ce contexte, les élections semblent parfois organisées davantage pour préserver un formalisme constitutionnel que pour investir une légitimité issue du souverain primaire. Or, une démocratie réduite à la procédure électorale sans ancrage dans la souveraineté populaire réelle devient une coquille vide. Après le scrutin, le peuple a souvent le sentiment d’être relégué au second plan, sans véritable contrôle sur ses représentants.
L’histoire politique récente montre que les crises de légitimité se répètent lorsque la confiance électorale est rompue. Cela révèle que la question électorale n’est pas périphérique, mais centrale. Lorsqu’un peuple se sent écarté de la gestion de son État, le territoire lui-même devient vulnérable et l’État perd ses racines sociales. Aucune gouvernance efficace ne peut alors s’installer durablement.
Dès lors, le dialogue apparaît comme une voie de sortie. Mais un dialogue purement politique entre élites ne suffit pas. Le véritable enjeu est un dialogue direct et sincère entre le pouvoir et le peuple. Un dialogue qui ne soit pas un rituel, mais un processus de refondation du contrat social.
Une piste de réflexion pourrait consister à repenser l’architecture électorale afin de restaurer la confiance populaire : renforcer la crédibilité des élections législatives comme expression première de la volonté populaire, envisager des mécanismes institutionnels garantissant la neutralité des organes électoraux, et promouvoir une culture de redevabilité permanente des élus. Certains proposent même des modèles où l’élection présidentielle découlerait d’une représentation parlementaire fortement légitimée par le peuple. Ces options méritent débat.
Ce ne serait sans doute pas la solution ultime, mais un début de reconstruction. Car au fond, la stabilité d’un État repose moins sur la sophistication de ses textes que sur l’adhésion du peuple à ses institutions. Un État sérieux se bâtit sur un territoire respecté, mais surtout sur un peuple reconnu comme source réelle du pouvoir.
La question demeure donc entière : à quand un dialogue véritable avec le peuple congolais, non comme spectateur, mais comme acteur central de son destin collectif ?
Luc Alouma

By amedee

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