Le président Félix Tshisekedi, le 20 janvier 2024 à la cérémonie d'investitureLe président Félix Tshisekedi, le 20 janvier 2024 à la cérémonie d'investiture

Depuis son investiture pour un second mandat, le président Félix Tshisekedi maintient un cap politique identifiable, affine progressivement son langage et précise, discours après discours, les priorités de son action. Les formulations évoluent peu et les ambitions demeurent constantes, signe d’une volonté de continuité assumée. Pourtant, malgré cette stabilité du propos, les résultats concrets tardent à se matérialiser. À mesure que le message est répété, une interrogation s’impose avec une insistance croissante : la difficulté se situe-t-elle dans la vision elle-même ou dans ceux chargés de la traduire en action.

Le chef de l’État n’a cessé de décliner les six axes structurants de son quinquennat : création d’emplois, protection du pouvoir d’achat, sécurité, diversification de l’économie, accès aux services de base et efficacité de l’action publique. Du discours de 29 janvier 2025 à celui de décembre de la même année devant le Congrès, la ligne demeure remarquablement cohérente. Aucun infléchissement idéologique, aucune rupture stratégique, aucun revirement de cap. La trajectoire est assumée, stable et lisible, tant pour l’opinion publique que pour l’appareil institutionnel chargé de sa mise en œuvre.

Au fil des prises de parole, le discours présidentiel se fait même plus pédagogique. Les engagements initiaux sont déclinés en priorités opérationnelles, puis en trajectoires d’action, avant d’être associés à des indicateurs censés permettre leur suivi et leur évaluation. Le président ne promet plus une prospérité immédiate ou sans effort, mais un État qui protège, arbitre avec justice, honore ses obligations et fait respecter les règles. Le registre de la responsabilité et de l’exigence a progressivement remplacé celui de l’incantation politique.

Cette constance produit cependant un effet paradoxal de plus en plus perceptible. Plus le président explique, précise et reformule, plus l’action gouvernementale semble marquer le pas. La répétition ne relève plus seulement d’un souci de clarté ou de pédagogie politique. Elle apparaît désormais comme le symptôme d’une difficulté persistante à traduire une vision pourtant clairement exprimée en résultats concrets, mesurables et visibles pour la population.

Un gouvernement qui écoute, mais n’exécute pas

Dans ses interventions publiques, Félix Tshisekedi s’exprime en stratège. Il fixe un cap, hiérarchise les priorités et assume des arbitrages qui engagent l’État dans la durée. À ce niveau, la vision est structurée et lisible. En revanche, au stade de l’exécution, l’appareil gouvernemental continue de fonctionner selon des logiques administratives héritées, marquées par l’inertie, la fragmentation sectorielle et l’absence d’un pilotage rigoureux de l’action publique. Les décisions sont annoncées, les orientations sont connues, mais leur traduction concrète demeure lente, incomplète ou désarticulée, en particulier au niveau ministériel, là où la responsabilité politique devrait s’exercer avec le plus de fermeté.

Les conseils des ministres reflètent cette difficulté persistante. Ils deviennent moins des espaces de coordination stratégique que des moments de recadrage répétés. Le président y rappelle des exigences pourtant élémentaires de gouvernance publique : évaluer ce qui a été fait, corriger ce qui ne fonctionne pas, ajuster les dispositifs qui n’ont pas produit les effets attendus. Le caractère récurrent de ces rappels révèle une faiblesse profonde de la culture de performance au sein de l’exécutif et met en lumière un déficit de responsabilité politique assumée par ceux qui sont chargés de conduire, au quotidien, l’action de l’État.

Le blocage n’est donc ni idéologique ni conceptuel. Il ne tient ni à l’absence de vision ni à un manque de clarté dans les orientations présidentielles. Il est structurel et politique. L’appareil gouvernemental peine à convertir une ligne stratégique clairement définie en politiques publiques cohérentes, articulées entre secteurs et évaluables dans leurs effets réels sur la population. Cette incapacité à passer de l’intention à l’impact engage directement la responsabilité de ceux qui détiennent les leviers de l’exécution et expose les limites d’une équipe qui, confrontée à des objectifs de transformation profonde, continue de fonctionner selon des logiques de gestion ordinaire.

Gouverner en temps de guerre et de réforme

La persistance de la crise sécuritaire à l’Est a placé le président de la république devant l’une des équations politiques les plus contraignantes de son second mandat. Il lui incombe de conduire une guerre visant à restaurer l’autorité de l’État et à protéger les populations, tout en poursuivant un agenda de réformes profondes destiné à transformer durablement l’économie et les institutions du pays. Cette ambition cumulée confronte l’exécutif à une tension permanente entre l’urgence du présent et la construction de l’avenir, dans un contexte alourdi par des pressions politiques, sociales et sécuritaires constantes.

La conduite d’un conflit armé impose au sommet de l’État des exigences élevées de discipline, de réactivité et de cohérence immédiate. Elle requiert un gouvernement capable de transformer rapidement les décisions politiques en actions coordonnées, exécutées sans dilution ni retards excessifs. À l’inverse, la réforme économique et institutionnelle repose sur la planification, la continuité de l’action et une forte maîtrise technique. Ces deux dynamiques, fondées sur des logiques distinctes, sollicitent des compétences différentes et mettent à l’épreuve la capacité réelle du gouvernement à agir de manière efficace et simultanée sur plusieurs fronts.

Dans ce contexte de forte contrainte, le président se voit contraint de concentrer l’impulsion politique et le suivi de l’action publique. Il fixe le cap, relance les dispositifs, recadre les acteurs et corrige les insuffisances, bien au-delà de ce que requiert habituellement la fonction présidentielle dans un exécutif pleinement opérationnel. Cette centralité accrue ne traduit pas une dérive autoritaire, mais révèle un déficit d’exécution persistant au sein de l’appareil gouvernemental. Elle met en lumière un déséquilibre structurel entre la vision portée au sommet de l’État et les capacités opérationnelles disponibles pour la traduire en résultats concrets.

Cette configuration met à nu une limite désormais difficile à ignorer. Le gouvernement Suminwa, dans sa forme actuelle, éprouve de sérieuses difficultés à porter simultanément l’effort sécuritaire et un projet ambitieux de transformation structurelle. L’ampleur et la complexité des chantiers engagés exigent un niveau élevé de coordination, de discipline et de performance qui demeure, à ce stade, sensiblement en deçà des objectifs affichés. Cette insuffisance fragilise l’ensemble du projet présidentiel et fait peser un risque réel d’essoufflement stratégique sur la trajectoire de transformation annoncée.

Le « grand bond » face à un gouvernement hors gabarit

En annonçant 2026 comme l’année du « saut qualitatif », Félix Tshisekedi assume un changement d’échelle clair dans sa trajectoire politique. Il ne s’agit plus d’améliorations graduelles ni de corrections à la marge, mais d’une transformation profonde des fondements de l’action publique. Sécurité durable, industrialisation, efficacité administrative, cohésion nationale, ces objectifs relèvent d’une logique de rupture avec les pratiques antérieures. Ils appellent un État capable de dépasser la gestion quotidienne pour s’inscrire dans une dynamique de refondation, structurée, cohérente et orientée vers des résultats durables.

Face à cette ambition affichée, le gouvernement en place apparaît structurellement en décalage avec l’ampleur du défi. De la cheffe du gouvernement aux ministères sectoriels, l’appareil reste principalement configuré pour administrer l’existant, gérer les équilibres politiques et absorber les urgences successives. Cette architecture de gestion, adaptée à la stabilité relative, montre ses limites lorsqu’il s’agit de conduire un choc de transformation. Le saut qualitatif annoncé suppose des capacités élevées de décision, une exécution rigoureuse et une responsabilité politique clairement assumée, des exigences qui peinent encore à s’imposer dans la pratique gouvernementale.

Cette inadéquation place le président dans une situation de tension permanente. Au-delà de la définition de la vision, il lui revient d’en assurer l’impulsion, de corriger les défaillances d’exécution et de maintenir une pression constante sur l’appareil gouvernemental. La concentration de ces fonctions fragilise l’équilibre institutionnel et accroît la dépendance du projet de transformation à l’engagement personnel du chef de l’État. Un changement d’échelle aussi ambitieux ne peut durablement reposer sur l’énergie et la vigilance d’un seul homme, quelle que soit sa détermination.

Félix Tshisekedi a clairement tracé la direction, défini les objectifs et précisé les moyens attendus. Le débat politique a désormais changé de nature. Il ne porte plus sur la lisibilité du cap, mais sur la capacité collective à le suivre. Un saut qualitatif exige une équipe en mesure d’en porter l’élan, d’en absorber les contraintes et d’en assumer pleinement les conséquences. À défaut, même l’impulsion la plus forte se heurte aux limites d’un appareil qui avance à un rythme inférieur aux exigences de l’histoire qu’il ambitionne de façonner.

Amédée Mwarabu

By amedee

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