Luc Alouma M.Luc Alouma M.

Je me permets d’aborder ce sujet parce qu’il demeure étonnamment peu exploré dans nos systèmes éducatifs, nos familles et même dans nos milieux professionnels. Pourtant, il influence profondément nos choix, nos émotions, nos comportements et nos trajectoires collectives. Nous vivons avec une sorte de « monstre silencieux » qui conditionne nos existences sans que nous en comprenions réellement la nature : l’argent.

Il existe bien des enseignements en gestion financière, mais ils se concentrent sur l’efficacité de la gestion, rarement sur la compréhension de l’essence même de l’argent. En milieu professionnel, on apprend à gagner de l’argent, mais presque jamais à vivre avec, à l’utiliser avec discernement ou à l’inscrire dans une vision de long terme.

En RDC, les banques ne peuvent pas pratiquer le crédit de la même manière que dans des économies comme celle des États-Unis, où j’ai personnellement vu des prêts complémentaires servir à refinancer ou racheter des crédits antérieurs. Ces mécanismes reposent sur un rapport à l’argent aligné sur sa fonction économique d’outil de circulation et de financement de l’activité productive. Chez nous, ce modèle fonctionne difficilement, car notre rapport à l’argent demeure souvent inversé et teinté de fétichisme monétaire, ce qui limite l’efficacité des logiques de crédit et de refinancement.

En réalité, l’argent est devenu le point de convergence de presque toutes les aspirations sociales. Il influence la politique, les relations humaines, les ambitions personnelles. À force, il cesse d’être un outil pour devenir une finalité.

Pourtant, l’argent n’est, par nature, qu’un intermédiaire d’échange. Historiquement, il remplaçait l’or et d’autres formes de valeur. Mais au fil du temps, la monnaie s’est détachée de ses ancrages matériels pour devenir une construction de confiance. Sans production réelle, sans transformation de ressources, sans travail humain, l’argent n’est qu’un symbole. Un papier sans substance économique.

Le contraste entre logique rurale et logique urbaine

Mon observation du milieu rural éclaire cette question. Le paysan ne raisonne pas d’abord en termes monétaires pour se nourrir ou se vêtir. Il mobilise la terre, l’eau, son travail et ses savoir-faire. L’argent intervient comme moyen secondaire, non comme moteur principal. Même le troc y pratiqué conserve parfois son sens : la valeur d’usage prime sur la valeur monétaire. Pour chercher satisfaction à un besoin, le paysan produit la valeur correspondante dont le prix concoure à la solidarité viagère de proximité.

Cette logique n’est pas parfaite pour un développement moderne, mais elle rappelle une vérité fondamentale : la richesse naît d’abord de la transformation de la matière et de l’effort productif.

En ville, à l’inverse, tout est pensé en argent, même avant qu’il y ait production. L’argent devient le point de départ au lieu d’être la conséquence d’une activité créatrice de valeur. On cherche à consommer avant de produire. On poursuit la monnaie plutôt que la valeur.

Quand cette dérive atteint la gouvernance

Cette mentalité ne s’arrête pas aux individus ; elle touche la gouvernance. Des problèmes techniques sont transformés en problèmes financiers.

Pour construire des routes, par exemple, on commence par chercher l’argent au lieu d’évaluer d’abord les ressources matérielles, humaines et techniques disponibles.

Une route n’est pas d’abord une question d’argent. C’est :

  • de l’ingénierie,
  • des matériaux,
  • de la main-d’œuvre qualifiée,
  • de l’organisation et de la rigueur.

Le raisonnement pragmatique devrait partir de la quantification des ressources locales existantes, puis les compléter par des apports extérieurs. Donc une route ce sont des tonnes de sable, de cailloux, de caillasses, de ciments et d’autres matériaux. Mais nous avons inversé le raisonnement pour définir une route uniquement en terme monétaire, que d’aucuns vont jusqu’à estimer à plus d’un million de dollars américains pour un kilomètre. Lorsque l’on raisonne uniquement en chiffres monétaires, on ouvre la porte aux surévaluations, voire les détournements et ouvrages inachevés.

Un dirigeant courageux a eu l’audace de révéler à la nation les mécanismes qui entourent le financement des projets publics, en décrivant sans détour une pratique consistant à se partager d’abord les fonds alloués, tandis que la réalisation effective du projet est reléguée aux calendes grecques.

Il est paradoxal de voir un État propriétaire du sol et du sous-sol acheter les matériaux essentiels dont il a besoin pour construire ses routes à des tiers. Encore un paradoxe de constater que sa propre monnaie ne soit pas à mesure de financer ces constructions dont la quasi totalité des matériaux est locale.

L’illusion de la richesse monétaire

La manipulation monétaire crée une illusion dangereuse. Détenir de l’argent sans base productive revient à construire un château de sable. L’argent facile est un piège : il donne un sentiment de puissance sans fondement durable.

Beaucoup courent après l’enrichissement personnel en pensant accumuler de la richesse. Mais une richesse qui ne repose pas sur la production, l’innovation et la création de valeur est fragile. Elle peut disparaître aussi vite qu’elle est apparue.

L’histoire économique montre que les fortunes déconnectées de l’économie réelle finissent souvent par s’effondrer. L’argent a ses lois, et elles ne favorisent ni les illusions ni les raccourcis.

Un enjeu de souveraineté nationale

Ce rapport déformé à l’argent a aussi des conséquences nationales. Une économie qui valorise plus la circulation monétaire que la production réelle devient dépendante. Elle s’expose à la spéculation, à l’endettement et à la perte de souveraineté.

Un pays ne se développe pas en accumulant de la monnaie, mais en développant ses secteurs productifs, ses compétences, sa capacité de transformation locale.

Les infrastructures construites autour des activités extractives — routes minières, hôpitaux pour travailleurs, écoles pour les enfants — sont utiles socialement, mais elles ne constituent pas une stratégie de développement en soi.

Le vrai développement suppose diversification, industrialisation, savoir-faire et innovation.

Vers une rééducation collective

Il devient urgent de redéfinir notre rapport à l’argent :

  • – Réhabiliter la valeur du travail productif
  • – Comprendre la monnaie comme outil et non comme finalité
  • – Promouvoir l’éducation économique dès le jeune âge
  • – Ancrer la richesse dans la production réelle
  • – Valoriser la création collective de valeur plutôt que l’accumulation individuelle

La prospérité durable ne naît pas de la poursuite de billets, mais de la capacité d’un peuple à transformer ses ressources, organiser son travail et penser son avenir avec lucidité.

La vraie richesse n’est pas l’argent accumulé, mais la capacité d’une société à produire, innover, coopérer et se projeter. Tant que l’argent restera une obsession plutôt qu’un instrument, il continuera à déformer nos priorités et à freiner notre développement.

Redéfinir notre rapport à l’argent n’est pas seulement une question économique. C’est une réforme intellectuelle, culturelle et morale. C’est peut-être même une condition de l’éveil national.

Luc Alouma 

loucasalouma@yahoo.fr

 

By amedee

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