La situation des finances publiques en République démocratique du Congo suscite de vives interrogations parmi les économistes et observateurs. Entre tensions persistantes de trésorerie, retards dans le paiement des salaires des agents publics et recommandations du Fonds monétaire international sur la maîtrise de la masse salariale, le débat s’intensifie sur la nature réelle de la crise. S’agit-il d’un simple problème conjoncturel de liquidités ou d’un déséquilibre plus profond dans la gestion budgétaire de l’État ? Dans ce contexte marqué par des soldes déficitaires et des arbitrages budgétaires sensibles, plusieurs analystes appellent à une meilleure coordination entre les politiques budgétaire et monétaire, tout en invitant la Banque centrale du Congo à jouer un rôle plus actif pour préserver la stabilité économique et soutenir la croissance.
La crise persistante des finances publiques appelle décidément à un diagnostic pluriel. De toute évidence, depuis un certain temps, l’analyse des ressources de l’État reflète des signes d’aménuisement substantiel. Les tensions de trésoreries permanentes tendent à s’inscrire dans la durée et paralysent par conséquent le bon fonctionnement des services publics.
Dans ce contexte, plusieurs questions effleurent l’esprit des économistes et analystes des finances publiques à la suite de ces contre-performances. Premièrement, s’agit-il d’une crise effective des liquidités ou d’une simple tension passagère de trésorerie ? Deuxièmement, s’agit-il de l’application des recommandations techniques du FMI en matière de gestion de la masse salariale ? Troisièmement, quel rôle la BCC, en tant que conseillère financière et monétaire du gouvernement, peut-elle jouer en ce moment critique ? Tout compte fait, la nature de la situation des finances publiques actuelles est non seulement préjudiciable aux fonctionnaires et agents de l’État, mais est aussi potentiellement inquiétante pour la santé générale de l’économie. En effet, l’absence d’une consommation générale soutenue induite par les retards successifs de paiement des salaires peut impacter négativement la demande globale et, par conséquent, la croissance économique.
Recettes publiques et salaire des agents et fonctionnaires
En effet, depuis la fin du dernier trimestre de 2025, les opérations financières de l’État accusent, en cumul, des soldes déficitaires et ce, en dépit des mesures de correction proposées en vue d’améliorer la tendance.
Évolution du solde public : Octobre 3 477 milliards CDF, Novembre 4 425 milliards CDF, Décembre 5 134 milliards, Janvier 26 : 1 037 milliards CDF, Février 26 : 433 millions de CDF.
En conséquence, pour une masse salariale mensuelle d’à peine 500 millions de dollars, les fonctionnaires et agents de l’État ne sont pas encore payés. Dans le même registre, l’enveloppe salariale est jugée excessive et explosive par le FMI, dépassant la moitié des recettes courantes.
Au-delà des problèmes techniques liés à la trésorerie, tel que l’a indiqué le VPM de l’économie, le Professeur Mukoko Samba, il revient cependant de constater, à travers l’étude de la structure de la dépense publique, quelques soucis dans la répartition et hiérarchisation de ressources de l’État. La rubrique salaire des fonctionnaires et agents de l’État, bien que socialement prioritaire, n’est pas priorisée ce qui pose légitimement une question d’équité.
Gel des salaires ou véritable avis technique du FMI ?
Dans « La Grande Désillusion », Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, dénonce le bilan des politiques imposées par le consensus de Washington et estime que, dans tous les pays qui les ont appliquées, le développement a été lent et les bénéfices de la croissance, quand bien même elle a pu être restaurée, ont été inégalement partagés. Fin de citation. La raison fondamentale avancée par ce théoricien et praticien de l’économie fut la question du diagnostic. Dans les années 1980 en Asie, le FMI a proposé des politiques d’austérité budgétaires et monétaires, alors que ces pays étaient dans une situation d’excédent budgétaire. Le cas congolais est certes différent. Le déficit budgétaire accumulé n’est pas aussi chronique bien que récurrent. Dès lors, les éléments sus évoqués, ajoutés à tant d’autres, ne justifient pas l’opportunité des mesures d’austérité budgétaires axées principalement autour des salaires.
D’après le FMI, le niveau de la masse salariale actuel est explosif par rapport aux recettes. Techniquement, l’avis du FMI mérite réflexion. D’autant plus qu’il ressort dans la compréhension de ce dernier, le déploiement des politiques classiques du FMI de contraction de la demande globale, ce qui peut inhiber, à la longue, les efforts de reprise et de consolidation de la croissance en cours. Il revient donc au gouvernement d’opérer des choix délicats afin de préserver l’équilibre entre les variables macrosociales et le cadre macro-économique.
Finances publiques et rôle de la Banque Centrale du Congo
Les défis de modernisation de l’architecture économique auxquels sont confrontés la plupart des pays du Sud reposent essentiellement sur la structure financière et monétaire de ces économies. Si quelques-uns ont connu des mutations significatives, le chemin demeure long pour la majorité d’entre eux.
Dans ce cas, au-delà de ses missions et fonctions traditionnelles auprès du Gouvernement, la BCC a la charge de bâtir un écosystème financier et monétaire répondant aux besoins réels des économies modernes et de faire participer activement la monnaie à la création des richesses.
Par ailleurs, en complément de la mise en place d’une nouvelle architecture financière et monétaire adaptée, nous encourageons la BCC à s’appliquer dans la coordination des politiques publiques. Nous suggérons à cet effet, la création d’un conseil monétaire et budgétaire, en remplacement du comité de pilotage de la politique monétaire actuel. Cette proposition se justifie, d’autant plus que les effets positifs des politiques monétaires et budgétaires attendus s’annulent par faute de coordination.
Les récents déploiements des mesures conjoncturelles illustrent bien cette situation : d’une part, une politique monétaire restrictive visant à soutenir l’appréciation du franc congolais ; d’autre part, une opération d’adjudication libellée en dollar.
En somme, la situation des finances publiques en RDC, marquée par des retards persistants de paiement des salaires et le risque d’essoufflement de la croissance, exige des choix de politiques résilientes et stratégiques en vue de restaurer la crédibilité des finances publiques.
Sigis Aberi Amooti, analyste économique

