J’aurais aimé poser cette question au Gouverneur de la Banque Centrale du Congo lors du point de presse organisé le 28 avril 2026 à 16 heures sur la RTNC, malheureusement sans la participation des scientifiques, chercheurs et experts indépendants capables d’apporter une contradiction utile et constructive.
Dans un contexte où le franc congolais présente encore une faible valeur faciale, une qualité d’impression insuffisamment sécurisée et une vulnérabilité persistante à la contrefaçon, la décision visant à éliminer progressivement la circulation en espèces du dollar américain au profit exclusif de la monnaie nationale est-elle réellement bien préparée, scientifiquement fondée et économiquement soutenable ?*
Autrement dit, le franc congolais dispose-t-il aujourd’hui de la solidité nécessaire pour assumer seul la circulation monétaire en espèces, sans provoquer de déséquilibres majeurs dans l’économie nationale ?
Sans confrontation des décisions de la Banque Centrale aux analyses scientifiques d’autres experts en la matière, comment espérer éclairer véritablement les autorités politiques en quête de vérité pour mieux gouverner ? La bonne gouvernance ne repose pas sur le silence des compétences, mais sur la confrontation des intelligences.
Malheureusement, les mauvaises herbes poussent toujours plus vite et cherchent souvent à étouffer les voix utiles, celles qui ne revendiquent pas le monopole du savoir, mais simplement le droit à la contradiction constructive. Pourtant, l’histoire enseigne que la confrontation des idées permet de révéler la voie de la raison, à l’image de l’épreuve de Moïse face aux serviteurs de Pharaon : c’est dans l’épreuve comparative que la vérité finit par s’imposer.
Lorsqu’un pays traverse des difficultés profondes, empêcher l’expertise de s’exprimer ou s’enfermer dans un modèle unique de gouvernance constitue une erreur stratégique majeure. Les grandes puissances qui ont prospéré, hier comme aujourd’hui, ont compris très tôt qu’aucune nation ne se développe durablement en n’écoutant qu’une seule voix, surtout lorsqu’elle n’est ni neutre ni contradictoire.
J’avais déjà exprimé mes réserves face à la politique d’appréciation artificielle du franc congolais. Cette mesure a pu produire certains effets visibles sur le marché du carburant, sur certaines importations alimentaires et sur le change, mais sur le terrain, la réalité fut toute autre : la majorité des biens et services, y compris dans des secteurs clés comme le transport, ont continué à connaître une hausse des prix, en raison de la rigidité des mécanismes de transmission monétaire.
Plus grave encore, cette politique a accentué l’inutilité pratique de plusieurs coupures monétaires locales. Des billets de 500 FC, 100 FC et même 50 FC ont progressivement perdu leur utilité réelle dans les échanges quotidiens, tant leur pouvoir d’achat s’est effondré face à l’inflation des prix. Malgré la soit disant appréciation, le dollar américain s’exprime en unités simples, notre monnaie nationale s’exprime toujours en milliers pour les transactions ordinaires, ce qui traduit psychologiquement et économiquement sa faiblesse structurelle.
Face à la masse monétaire considérable en devises étrangères circulant dans les circuits formels et informels, une interrogation fondamentale demeure : le franc congolais possède-t-il réellement la capacité d’absorber efficacement cette masse de change sans provoquer un assèchement monétaire susceptible de paralyser l’économie nationale ?
Ou bien espère-t-on que cette rareté forcée du FC favorisera mécaniquement son appréciation ? Une telle hypothèse reste dangereuse, car cette fois-ci, il ne s’agirait plus d’un système de coexistence entre deux monnaies parallèles, mais bien d’une monnaie nationale unique appelée à supporter seule toute la circulation fiduciaire. Le risque de contraction monétaire et de ralentissement économique devient alors beaucoup plus plausible.
Sur le principe, vouloir réduire la domination du dollar américain au profit du franc congolais demeure une démarche légitime. Aucun État ne peut prétendre à une souveraineté économique complète si sa propre monnaie n’assure ni la réserve de valeur, ni l’unité de compte, ni l’instrument principal des échanges. La dollarisation excessive affaiblit l’autonomie de la politique monétaire et prive l’État d’un levier fondamental de régulation.
Cependant, retirer le dollar en espèces par simple décret, alors que le FC souffre encore de nombreuses fragilités structurelles, serait une décision risquée.
À défaut d’une réforme monétaire conséquente (changement monétaire), la valeur faciale du franc congolais actuel demeure psychologiquement faible. Lorsqu’un billet de forte dénomination ne suffit plus à couvrir des dépenses ordinaires importantes, les citoyens se tournent naturellement vers une monnaie étrangère jugée plus stable, plus pratique et plus crédible.
La qualité physique des billets pose également problème. Une monnaie peu sécurisée et facilement falsifiable affaiblit la confiance publique. Or, la monnaie n’est pas seulement un instrument économique : elle est aussi un symbole de crédibilité institutionnelle.
La lutte contre la contrefaçon devient ainsi un enjeu de sécurité nationale. Chasser le dollar sans renforcer la sécurité technique et juridique du FC reviendrait à déplacer le problème sans le résoudre.
Enfin, la confiance monétaire ne se décrète pas par circulaire administrative. Elle se construit par la discipline budgétaire, la stabilité des prix, la maîtrise de l’inflation, la transparence bancaire et la cohérence des politiques publiques. Tant que les agents économiques percevront le FC comme une monnaie vulnérable aux décisions monétaires incertaines ou artificielles, ils continueront naturellement à chercher refuge dans le dollar.
La véritable question n’est donc pas : faut-il chasser le dollar ?
Mais plutôt : le franc congolais est-il déjà prêt à remplacer le dollar sans traumatiser l’économie nationale ?
La réponse honnête reste : pas encore totalement.
La bonne stratégie ne devrait pas être une interdiction brutale, mais une dédollarisation progressive, crédible et structurellement préparée :
– améliorer la qualité technique et sécuritaire des billets ;
– restaurer la confiance dans la Banque Centrale ;
– garantir une politique monétaire stable et prévisible ;
– réduire les déficits financés par la création monétaire ;
– renforcer les paiements électroniques en FC ;
– encourager l’émergence de banques locales opérant exclusivement en monnaie nationale.
Le dollar ne doit pas être chassé par décret ; il doit devenir inutile par la solidité retrouvée du franc congolais.
En économie, on n’abandonne pas une monnaie forte par patriotisme, mais par confiance rationnelle dans une monnaie meilleure.
La souveraineté monétaire ne se proclame pas ; elle se mérite.
Luc Alouma
loucasalouma@yahoo.fr
