Mes chers compatriotes,
Mesdames et Messieurs,
Il est des moments dans l’histoire d’une nation où il ne suffit plus de gouverner.
Il faut s’arrêter, réfléchir et refonder.
Notre pays ne manque ni d’intelligence, ni de ressources, ni de courage.
Ce qui nous fait défaut, ce n’est pas la capacité d’agir, mais la capacité de bien orienter notre action.
I. La grande illusion : croire que la compétence suffit
Nous avons longtemps cru qu’il suffisait de former, de diplômer, d’accumuler de l’expérience pour produire de bons dirigeants.
C’est une illusion.
L’intelligence académique et l’expérience sont nécessaires, mais elles ne suffisent pas.
Elles donnent des outils, mais elles ne donnent pas toujours la direction.
Car gouverner un pays, ce n’est pas seulement résoudre des équations.
C’est porter une responsabilité humaine, morale et historique.
II. Le véritable problème : l’absence de lucidité intérieure
Ce qui manque aujourd’hui à notre système de gouvernance, ce n’est pas seulement la compétence.
C’est la lucidité intérieure.
La capacité de :
se regarder soi-même avec vérité,
identifier ses propres biais,
résister aux tentations du pouvoir,
discerner entre l’intérêt personnel et l’intérêt général.
Sans cette lucidité, même le plus grand savoir devient dangereux.
III. La politique est une science du questionnement
Permettez-moi de le dire avec clarté :
Aux mauvaises questions, il n’y aura jamais de bonnes réponses.
Le management public est une science du questionnement permanent.
Lorsque nous nous demandons :
- « Est-il de ma tribu ? »
- « Est-il proche de moi ? »
- « Me sera-t-il fidèle ? »
Nous ne posons pas les bonnes questions.
Et lorsque les questions sont mauvaises, les décisions le sont aussi.
Les vraies questions sont simples, mais exigeantes :
- Est-il compétent ?
- Est-il intègre ?
- Est-il capable de servir le pays avant lui-même ?
C’est à partir de ces questions que naissent les grandes décisions.
IV. La crise du recrutement et la responsabilité des décideurs
Nous devons avoir le courage de reconnaître une vérité difficile :
Lorsque ceux qui nomment sont eux-mêmes insuffisamment préparés, ils ne peuvent produire que des choix insuffisants.
Dans ce contexte, la responsabilité de l’échec ne revient pas uniquement à ceux qui sont nommés, mais d’abord à ceux qui les désignent.
Et lorsque ceux qui nomment ne sont pas soumis à la même exigence de responsabilité que ceux qui exécutent, le système devient injuste et inefficace.
V. Une mise en garde ancienne que nous avons ignorée
Dès les premières heures de notre indépendance, il nous avait été rappelé par le Roi Bauduin que :
- gouverner exige maturité et discipline,
- les divisions internes peuvent détruire une nation,
- l’intérêt général doit primer sur les intérêts particuliers,
- le développement repose sur le travail, la tolérance et l’ordre.
Ces paroles n’étaient pas une domination.
Elles étaient une mise en garde historique.
Et aujourd’hui, force est de constater que plusieurs de ces dangers se sont réalisés.
VI. Le véritable combat : vaincre l’animalité humaine
Le problème fondamental n’est pas seulement politique.
Il est intérieur.
Chaque dirigeant est confronté à un combat invisible :
- entre l’égoïsme et le service,
- entre l’avidité et la responsabilité,
- entre la domination et la justice.
C’est pourquoi la fonction publique exige une élévation intérieure.
Non pas une spiritualité mystique ou obscure,
mais une discipline de l’âme :
- savoir se maîtriser,
- savoir renoncer,
- savoir servir.
VII. Une sagesse africaine pour éclairer notre avenir
Une sagesse de la tradition du peuple NGOMBE dit :
« L’homme est dans ce monde comme dans une jungle en pleine nuit. Les yeux naturels suffisent-ils pour y avancer ? »
Mes chers compatriotes,
Nous ne traversons pas une route éclairée.
Nous traversons une jungle.
Et dans cette jungle, la vue naturelle ne suffit pas.
Il faut une lumière intérieure.
Une capacité à voir au-delà de l’immédiat.
Une capacité à discerner les dangers invisibles.
VIII. Pour une nouvelle génération de dirigeants
Le temps est venu de former une nouvelle génération de dirigeants.
Des dirigeants :
- compétents,
- lucides,
- éthiques,
- et intérieurement structurés.
Des hommes et des femmes capables de :
- poser les bonnes questions,
- résister aux pressions,
- orienter leurs décisions vers le bien commun.
C’est ce que j’appelle une intelligence intégrale.
IX. La refondation commence par l’éducation
Cette transformation ne se fera pas uniquement dans les institutions.
Elle commencera dans l’éducation.
Nous devons former :
non seulement des diplômés,
mais des consciences,
non seulement des techniciens,
mais des décideurs responsables.
Car une nation ne devient grande que lorsque son intelligence devient cohérente.
X. Mot final
Mes chers compatriotes,
Nous sommes à un tournant.
Soit nous continuons à reproduire les mêmes erreurs,
soit nous décidons de changer en profondeur.
Le développement de notre pays ne dépend pas uniquement de ce que nous faisons.
Il dépend de ce que nous devenons.
Et ce que nous devons devenir aujourd’hui,
c’est une nation capable de penser juste, de décider juste et d’agir juste.
Car dans une jungle obscure,
seuls ceux qui ont de la lumière peuvent guider les autres.
Je vous remercie.
Luc ALOUMA

