J’ose aborder ici la question du travail, non dans toute son immensurable dimension philosophique, mais avec un regard volontairement tourné vers l’Afrique en général et vers la République Démocratique du Congo en particulier.
Le travail n’est pas seulement une activité économique ; il est d’abord une condition fondamentale de l’existence humaine. Travailler, c’est produire, transformer, participer à la vie, se rendre utile, affirmer sa dignité et justifier sa place dans le monde. L’homme existe par ce qu’il crée, par ce qu’il construit, par l’effort qu’il fournit.
C’est pourquoi l’on dit avec justesse : « Qui ne travaille pas ne mange pas », mais plus profondément encore : **qui ne travaille pas cesse progressivement d’exister socialement.**
Le travail comprend à la fois l’activité physique et l’activité intellectuelle. L’une nourrit le corps ; l’autre nourrit l’esprit. Les deux sont indissociables et constituent ensemble le socle de l’humanité.
Depuis les origines, chaque être humain possède des aptitudes naturelles particulières qui, selon son environnement, orientent sa manière de contribuer à la société. L’harmonie sociale naît lorsque chacun occupe la place qui correspond à ses compétences : **l’homme qu’il faut, à la place qu’il faut.**
Le désordre commence lorsque les talents sont ignorés, mal orientés ou empêchés de s’exprimer.
C’est ici que sociologues, anthropologues, économistes et gouvernants devraient approfondir leur réflexion : une nation ne se développe pas seulement par ses ressources naturelles, mais par sa capacité à identifier, former et utiliser intelligemment son capital humain.
I. LE TRAVAIL : DE LA NÉCESSITÉ EXISTENTIELLE À LA MARCHANDISATION
À l’origine, le travail répondait d’abord à un besoin naturel d’existence : se nourrir, se protéger, construire, transmettre. Il était directement lié à la survie et à l’accomplissement personnel.
Mais avec l’introduction de la monnaie et des échanges marchands, le rapport entre travail et existence a profondément changé.
Le travail est devenu une marchandise.
L’homme ne vend plus seulement le fruit de son effort : il vend son temps, sa force, son intelligence, parfois même sa conscience. Il devient un facteur de production comptabilisé, évalué, rémunéré, remplaçable.
Karl Marx avait déjà souligné cette aliénation : dans la logique capitaliste extrême, le travailleur finit par se vendre lui-même.
Le prolétaire manuel vend ses bras ; le prolétaire intellectuel vend sa pensée.
Même l’intelligence devient objet de transaction.
Le travail perd alors sa noblesse existentielle pour devenir simple instrument de survie financière.
Cette dérive n’est pas sans conséquences : lorsque l’argent devient la seule finalité du travail, la société perd le sens profond de l’effort, de la vocation et du service.
II. OBSERVATION DU MILIEU RURAL : LE CAS DE BOLOMBA
Lors de mes enquêtes monographiques menées en milieu rural forestier, notamment à Bolomba, une réalité frappante s’est dégagée.
Le territoire est naturellement à vocation agricole, mais la population ne consacre qu’environ 50 % de ses activités à l’agriculture. Le reste se répartit entre la chasse, la cueillette, le ramassage, l’artisanat forestier et diverses activités rudimentaires.
Cependant, sous l’effet de l’attrait monétaire et de l’illusion de richesse qu’il produit, les paysans sont souvent tentés de vendre toute leur production agricole au détriment de l’autoconsommation familiale.
Le paradoxe devient alors dramatique :
on vend pour avoir de l’argent, mais on finit par manquer de nourriture.
Ainsi naissent simultanément la pauvreté monétaire et l’insécurité alimentaire.
Cela démontre que le problème du travail n’est pas seulement productif ; il est aussi philosophique. Lorsqu’un peuple perd la compréhension profonde de la finalité du travail, il devient prisonnier de mécanismes économiques qui le détruisent.
III. EN RDC : TROIS SÉQUENCES HISTORIQUES DU TRAVAIL
Pour comprendre la situation actuelle du travail en RDC, il faut remonter à trois grandes séquences historiques :
1. Le travail d’esclaves
2. Le travail colonial
3. Le travail congolais contemporain
III.1 LE TRAVAIL D’ESCLAVES
L’esclavagisme fut la première grande mutilation du rapport africain au travail.
L’Afrique n’a pas seulement perdu sa population ; elle a perdu sa meilleure main-d’œuvre.
Les sociétés occidentales ont construit une partie importante de leur puissance économique sur la mobilisation forcée de cette énergie humaine arrachée au continent africain.
Pendant que les Africains étaient spécialisés dans le travail de force, les sociétés dominantes perfectionnaient le travail intellectuel, administratif, scientifique et technologique.
Le déséquilibre historique commence là.
À cela s’ajoute le travail forcé local : mutilations de membres du corps, quotas de production, terreur organisée, violence institutionnalisée.
Le Congo de Léopold II en demeure l’un des symboles les plus tragiques.
Le travail n’était plus un acte naturel d’existence, mais un instrument de torture.
Les stigmates psychologiques de cette période demeurent encore aujourd’hui.
Le peuple finit par associer le travail à la souffrance, à la contrainte et non à l’épanouissement.
Même après l’abolition de l’esclavage, la blessure mentale reste intacte.
On ne guérit pas un peuple simplement en supprimant juridiquement l’oppression ; il faut reconstruire psychologiquement sa relation au travail.
C’est pourquoi la libération véritable est aussi mentale.
III.2 LE TRAVAIL COLONIAL
La colonisation a modifié la forme du travail sans en changer totalement l’esprit.
Le discours change : on parle désormais de civilisation, de mise en valeur du territoire, d’organisation moderne.
Mais le fond demeure : l’exploitation.
Deux mécanismes majeurs caractérisent le travail colonial :
1. La spécialisation raciale du travail
Le travail manuel pour les Congolais.
Le travail intellectuel pour les Européens.
Cette division a profondément humilié la noblesse du travail manuel et créé une hiérarchie artificielle des professions.
Le prestige fut accordé au bureau ; la sueur fut associée à l’infériorité.
2. La loi d’airain du salaire
Le travailleur échange sa force contre un minimum vital juste suffisant pour assurer sa reproduction sociale.
Il travaille pour survivre, non pour progresser.
Après l’indépendance, ce schéma a laissé une conséquence durable :
tout le monde veut fuir le travail manuel pour rejoindre l’administration.
Même les agronomes rêvent du bureau.
Le travail productif est abandonné au profit du travail symbolique.
III.3 LE TRAVAIL CONGOLAIS CONTEMPORAIN
Le travail congolais actuel présente plusieurs pathologies structurelles.
Primo : le travail sans véritable rémunération
Dans de nombreux secteurs, le salaire a cessé d’être un véritable salaire.
Particulièrement dans la fonction publique, ce que l’on appelle rémunération n’est souvent qu’un ensemble d’allocations professionnelles : transport, lunch, primes diverses.
Le revenu ne couvre même pas les dépenses liées à la profession.
Le travailleur ne vit pas de son travail.
Il survit autour de son travail.
Ce système institutionnalise la débrouillardise, la corruption de nécessité et la fragilité morale.
L’État lui-même produit la précarité qu’il prétend combattre.
Secundo : la confusion entre présence et travail
On parle de huit heures au travail, mais rarement de huit heures de travail.
Le temps professionnel est devenu une formalité administrative.
La présence remplace la performance.
Le rendement disparaît derrière la routine bureaucratique.
Cette culture est particulièrement visible dans certaines administrations publiques.
Tertio : la faiblesse du contenu professionnel
Le contenu réel du travail est souvent pauvre, mal défini ou mal supervisé.
Cela résulte :
* d’une faible spécialisation ;
* d’une mauvaise formation ;
* d’un déficit de monitorage ;
* d’une absence de culture de performance.
Le poste existe, mais la compétence correspondante fait défaut.
Quarto : l’oisiveté institutionnalisée
Le besoin naturel de travailler est progressivement remplacé par la recherche de loisirs, de facilité ou même d’une spiritualité déconnectée de l’effort productif.
La prière devient parfois un substitut du travail, alors qu’elle devrait en être l’accompagnement moral.
L’oisiveté produit un chômage déguisé et détruit la créativité.
Le vieux démon historique réapparaît : l’incapacité à mobiliser chaque individu selon ses compétences réelles.
On continue à vouloir faire entrer tout le monde dans les mêmes cases.
CONCLUSION
Adam Smith, père de l’économie moderne, écrivait déjà dans *La Richesse des Nations* (1776) que la véritable richesse des peuples provient du travail, et plus particulièrement de la division du travail.
Une nation ne devient pas riche par ses ressources naturelles, mais par l’organisation intelligente de son travail.
La RDC possède tout, sauf l’organisation cohérente de son capital humain.
Le problème du Congo n’est pas l’absence de richesses ; c’est la désorganisation du travail.
Nous devons repenser profondément notre politique de l’emploi.
Je retiens trois urgences majeures :
1. La spécialisation du travail
Former sérieusement les compétences selon les besoins réels du pays.
2. La réorientation de la main-d’œuvre
Démobiliser certaines fonctions improductives pour réinsérer les travailleurs dans des secteurs réellement utiles.
3. L’humanisation du travail
Garantir une rémunération décente, juste et digne.
Car un travail sans dignité détruit l’homme au lieu de le construire.
Le travail doit redevenir ce qu’il était à l’origine :
non pas une servitude,
mais une affirmation de l’existence humaine.
Luc Alouma Mwakobila
Chercheur – Écrivain en politiques publiques de développement
[loucasalouma@yahoo.fr]

