Site d'exploitation d'Alphamine. Photo d'illustrationSite d'exploitation d'Alphamine. Photo d'illustration

Premier producteur d’étain en République démocratique du Congo, Alphamin Resources a revu à la baisse ses projections de production pour 2025, conséquence directe de la détérioration du climat sécuritaire dans l’Est du pays, qui a entraîné une suspension temporaire de ses opérations. Cette révision intervient dans un contexte où l’étain, métal critique au cœur des chaînes de valeur mondiales, connaît une envolée des prix appelée à se prolonger en 2026.

La Banque mondiale prévoit en effet une augmentation de près de 10 % du prix de l’étain en 2025, suivie de hausses supplémentaires de 3 % en 2026 et 2 % en 2027, selon la dernière édition du Commodity Markets Outlook. L’institution attribue ces perspectives haussières à des tensions persistantes sur l’offre mondiale, alimentées par des défaillances opérationnelles dans plusieurs pays producteurs. Ces prévisions interviennent alors qu’Alphamin, qui exploite Bisie, l’un des gisements d’étain les plus riches au monde, envisage d’accroître sa capacité de production en 2026 après une année marquée par des contraintes sécuritaires.

Un marché mondial de l’étain structurellement tendu Dans son rapport, la Banque mondiale anticipe une augmentation de l’offre mondiale grâce à la normalisation progressive des exportations indonésiennes, longtemps affectées par des retards d’octroi de licences, et à la reprise attendue des principales mines birmanes restées à l’arrêt depuis 2023. Toutefois, elle nuance ces signaux positifs en rappelant que le marché de l’étain « devrait demeurer structurellement tendu » en raison d’un pipeline limité de nouveaux projets et de la vulnérabilité persistante aux risques géopolitiques.

Cette rareté relative est d’autant plus déterminante que l’étain joue un rôle stratégique dans l’économie mondiale, notamment comme composant essentiel dans les soudures électroniques, les semi-conducteurs, les panneaux solaires, le câblage spécialisé et d’autres technologies critiques de la transition énergétique. Dans un contexte d’accélération de la digitalisation et des investissements dans les énergies renouvelables, la demande structurelle d’étain ne cesse de croître, renforçant son statut de « métal critique » au sein du commerce international et des stratégies industrielles des grandes puissances.

Ainsi, les prix devraient atteindre 34 000 USD la tonne en 2026 et 34 500 USD la tonne en 2027, soit des révisions haussières de respectivement 2 000 USD et 2 500 USD par rapport aux prévisions d’avril 2025. Alphamin a déjà bénéficié de cette dynamique, enregistrant au troisième trimestre 2025 un prix moyen de 33 877 USD la tonne, en hausse de 4 % par rapport au trimestre précédent.

Capacité de production en hausse, mais contraintes sécuritaires persistantes

La RDC s’est imposée ces dernières années comme un acteur clé sur le marché africain de l’étain, notamment grâce à l’expansion rapide de la mine de Bisie. Celle-ci a représenté 6 % de la production mondiale de concentrer d’étain en 2024, contre 4 % en 2023. L’entrée en service, mi-2024, d’une seconde usine liée au gisement Mpama South a permis d’accroître la capacité nominale de Bisie à 20 000 tonnes par an, contre environ 12 500 tonnes en 2023. Toutefois, l’entreprise n’a pas pu exploiter pleinement ce potentiel en 2025.

L’avancée de groupes armés dans le Nord-Kivu a conduit à une suspension de plusieurs semaines des activités en mars, entraînant une révision à la baisse des prévisions annuelles. Alphamin table désormais sur une production maximale de 18 500 tonnes en 2025. Si un retour à des conditions opérationnelles normales en 2026 pourrait permettre à Alphamin de tirer avantage de la conjoncture haussière, les risques demeurent significatifs. La persistance du conflit dans l’Est de la RDC, l’absence de perspectives de stabilisation durable et la fragilité des infrastructures de transport exposent encore la production à des aléas majeurs.

Une captation imparfaite des rentes minières : le défi de l’artisanal et de la contrebande

En parallèle des opérations industrielles, la RDC souffre d’un déficit de contrôle sur les flux issus du secteur artisanal. En 2024, les exportations officielles d’étain d’origine artisanale étaient évaluées à 15 852 tonnes, dont plus de 3 000 tonnes provenant des deux Kivu. Pourtant, une part substantielle de cette production échappe aux circuits formels et alimente des réseaux illicites transfrontaliers.

Un rapport de Global Witness (2022) indiquait que 90 % des minerais 3T exportés par le Rwanda (tantale, étain et tungstène) provenaient en réalité de contrebande depuis la RDC. Cette fuite massive de ressources prive le pays de recettes fiscales, affaiblit la capacité de l’État à réguler le marché et complique la valorisation optimale de l’étain congolais sur les marchés internationaux, à un moment où les prix sont particulièrement porteurs

Un enjeu stratégique pour la RDC dans l’économie mondiale des minerais critiques

Dans un marché mondial où l’étain est de plus en plus stratégique, notamment dans les politiques industrielles occidentales, les objectifs de neutralité carbone et la fragmentation croissante des chaînes d’approvisionnement, la RDC se trouve à un tournant. Sa capacité à sécuriser les zones minières, à renforcer la gouvernance du secteur artisanal, à lutter contre la contrebande et à stabiliser l’environnement macroéconomique déterminera dans quelle mesure elle pourra capter la rente associée à l’un des minerais les plus critiques du XXIe siècle.

Congo Challenge N°103

By amedee

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *