À l’Est de la capitale congolaise, dans la commune de la N’sele, un drame silencieux se joue loin des projecteurs officiels mais au cœur d’un enjeu vital : la survie alimentaire et sociale de milliers de familles. Sur le site agricole de Dingi Dingi, des hectares de cultures vivrières sont méthodiquement détruits, des abris rasés, des exploitants chassés.
Au centre de cette tempête : une opération d’expropriation controversée, menée dans un climat de violence et d’opacité, qui soulève de graves soupçons de spoliation foncière.
Une offensive brutale sur un site stratégique
Depuis quelques mois, la situation a basculé. Des bulldozers ont fait irruption sur ce site historique, connu pour alimenter Kinshasa en produits de première nécessité. Manioc, maïs, légumes, élevage : tout est désormais menacé, sinon déjà détruit.
Selon les exploitants, ces opérations sont conduites par un individu identifié comme Pwati, qui se prévaut d’un acte d’acquisition controversé. Sous protection d’éléments de la Police nationale, de la Garde républicaine – décrits comme particulièrement brutaux – et d’autres unités de l’armée nationale déployées sur place, les terres sont progressivement vidées de leurs occupants légitimes.
Les témoignages concordent : accès interdit, intimidations, violences, interdiction de filmer. Toute tentative de résistance pacifique est réprimée. « Nos champs sont rasés sous nos yeux. Nos maisons de fortune détruites. Nos vies anéanties », confie un exploitant, la voix nouée.
Un document au cœur de la controverse
Pour justifier ces expulsions, le nommé Pwati brandit un acte de vente censé provenir d’un chef coutumier local, lui-même appuyé par un jugement qui aurait été rendu au Tribunal de grande instance de Ndjili en 2008. Mais l’analyse de ce document soulève une série d’incohérences accablantes :
- Le jugement est introuvable dans les archives du Tribunal où il aurait été pourtant rendu ;
- Aucun original n’existe ;
- Le document comporte des anomalies procédurales majeures, dont la présence de signatures multiples pour ce jugement rendu à une époque où un juge unique statuait ;
- Les supposées parties contre qui le requérant dans la cause était opposé étaient déjà décédées au moment supposé des faits ;
- Le greffier du Tribunal aurait, par la suite, été contraint, sous menace de mort – notamment par ensorcellement -, de produire un faux acte d’authentification, mais sans succès.
Autant d’éléments qui, pour les exploitants, ne laissent guère de doute : il s’agirait d’un montage frauduleux destiné à couvrir une opération de spoliation qui implique de hautes personnalités de toutes les institutions de la République. On cite même un ancien Ministre des droits humains comme acquéreur irrégulier.
Une crise emblématique d’un fléau national
Au-delà du cas de Dingi Dingi, cette affaire s’inscrit dans une problématique plus large et d’une actualité brûlante en RDC : la multiplication des spoliations foncières, souvent imputées à des personnalités influentes ou à leurs réseaux.
Dans plusieurs coins de Kinshasa et du pays, des terres ou des biens immobiliers appartenant au domaine de l’État ou occupées légalement sont accaparés au moyen de documents contestés, avec parfois la complicité ou la passivité de certaines institutions. Le dernier cas en date est celui d’un immeuble de l’État d’où 24 familles ont été illégalement déguerpies par un faux acquéreur.
Il a fallu l’intervention des Ministres de la justice et de l’habitat pour que l’État rentre dans ses droits et que ces familles soient réinstallées.
Le site de Dingi Dingi, pourtant juridiquement reconnu comme relevant du domaine privé de l’État et affecté à l’agriculture depuis l’époque coloniale, n’échappe pas à cette dérive. Sa vocation nourricière, essentielle pour la sécurité alimentaire de la capitale, semble aujourd’hui reléguée au second plan face à des intérêts privés puissants.
Héritage foncier clair aujourd’hui bafoué
Bien avant les tensions actuelles, le site agricole de Dingi Dingi s’inscrit dans une architecture foncière et économique héritée de la période coloniale, dont les fondements juridiques demeurent, à ce jour, pleinement opposables.
Dès les années 1940 et 1950, l’administration du Congo belge avait procédé à une planification rigoureuse de l’espace périurbain de Léopoldville, consacrée notamment par le Décret du 20 juin 1957 relatif à la délimitation des zones rurales et agricoles, qui classait plusieurs espaces de la périphérie Est – dont Dingi Dingi, Buma, Kinkole, Kimwenza et le Plateau des Bateke – comme zones agricoles protégées, non aedificandi, exclusivement destinées à la production vivrière et à l’élevage.
Ces terres relevaient déjà d’un régime spécifique : elles étaient soustraites à toute appropriation privée ou coutumière, placées sous contrôle direct de l’administration publique et affectées à une mission d’intérêt général, à savoir l’approvisionnement alimentaire de la capitale.
Après l’indépendance, loin d’être remis en cause, ce statut a été consolidé par le droit congolais moderne. La Loi foncière n°73-021 du 20 juillet 1973, telle que modifiée en 1980, a consacré le principe selon lequel toutes les terres appartiennent exclusivement à l’État, reléguant les prétentions coutumières ou privées à un régime d’usage strictement encadré.
Dans ce cadre, les sites agricoles périurbains comme Dingi Dingi ont été maintenus dans le domaine privé de l’État, affecté à l’agriculture, avec une reconnaissance administrative constante de leur vocation. Les exploitants y exercent ainsi un droit d’occupation légitime, continu et protégé, fondé sur des décennies d’exploitation encadrée par les services publics agricoles et fonciers.
La jurisprudence, notamment celle du Tribunal de grande instance de Ndjili, est venue renforcer cette lecture en consacrant de manière constante le caractère public de ces terres et l’impossibilité de leur aliénation au profit de tiers sur base de transactions privées ou coutumières.
Dans ces conditions, toute tentative de cession, de vente ou d’appropriation individuelle de ces sites apparaît, en droit, comme nulle, illégale et constitutive d’une atteinte grave au patrimoine foncier de l’État, mais également comme une remise en cause directe d’un dispositif historique de sécurité alimentaire urbaine.
Des alertes ignorées, une inertie inquiétante
Pourtant, les exploitants ne sont pas restés silencieux. Dès les premières incursions, ils ont saisi les autorités. En juillet 2025, des réunions ont été organisées avec le cabinet du Gouverneur de Kinshasa, évoquant notamment la nécessité de créer une brigade anti-spoliation et de sanctionner les dérives foncières.
Le Gouverneur avait même requis l’implication des procureurs pour sécuriser les sites agricoles. Une réunion d’évaluation avait également été tenue au ministère de l’Agriculture après une marche de protestation.
Mais sur le terrain, rien n’a changé. Pire : les destructions se poursuivent, amplifiées, comme si les décisions administratives étaient restées lettre morte.
Le spectre d’une crise sécuritaire et l’appel pressant à la justice
Aujourd’hui, la tension monte dangereusement. Derrière les pertes économiques, c’est un sentiment d’injustice profonde qui gagne les exploitants et leurs familles. Certains évoquent déjà un risque de radicalisation ou de récupération par des groupes hostiles.
Dans une région déjà fragilisée, le spectre de violences comparables à celles observées dans le phénomène « Mobondo » sur le Plateau des Bateke n’est plus écarté.
Face à cette situation explosive, les exploitants lancent un appel solennel au Ministre d’État en charge de la Justice. Ils exigent :
- L’ouverture d’une enquête judiciaire indépendante ;
- L’arrêt immédiat des destructions ;
- La sécurisation du site ;
- Et la restitution des terres spoliées.
À Dingi Dingi, ce ne sont pas seulement des champs qui disparaissent, mais un pan entier de l’économie vivrière de Kinshasa. Et avec lui, une question fondamentale : jusqu’où ira la spirale des spoliations avant que l’État ne reprenne le contrôle de ses propres terres ?
Albert Osako /Congo Guardian
