Alors que les sociétés médiévales suivaient un processus d’évolution relativement organique vers un certain équilibre social et spirituel, l’idée moderne de développement, telle que nous la connaissons aujourd’hui, a émergé à partir de la période des Lumières. Cette époque, marquée par la montée en puissance de la raison, de la science et de l’individualisme, a progressivement érigé le capitalisme en doctrine légitime du progrès. La science, alors conçue comme outil de compréhension du monde, s’est transformée en moteur central du développement, guidant les ambitions humaines au-delà des limites naturelles et éthiques.
Le développement n’a cessé de se redéfinir : d’abord centré sur la croissance matérielle et industrielle, il s’est étendu aux sphères sociale, humaine, puis durable, enfin en quête de puissance. Mais derrière cette progression apparente se cache une course effrénée, sans point d’arrêt, où le « toujours plus » devient le seul repère. Jusqu’où ira cette quête du développement ? À quel moment la croissance cesse-t-elle d’être un moteur du bien-être pour devenir un facteur d’aliénation ou de destruction ?
La spécialisation naturelle des sociétés et l’interdépendance harmonieuse des nations ont été progressivement balayées au profit d’une logique de domination, où chaque puissance cherche à tout produire, tout posséder, et surtout, à accumuler au détriment des autres. Ce n’est plus la complémentarité qui structure les relations internationales, mais la compétition et l’accumulation stratégique.
L’exemple des États-Unis illustre parfaitement cette dérive : bien qu’ils disposent de vastes réserves de pétrole, ils convoitent celui du Venezuela, non par nécessité immédiate, mais dans une logique d’hégémonie énergétique. De même, les minerais rares de la RDC, au lieu d’être exploités en quantité compatible au rythme de production mondiale des éléments electroniques ou transformés sur place au service du développement local, sont exportés en masse avec célérité et stockés dans les pays du Nord pour constituer leurs réserves stratégiques.
Comme on peut le constater, le développement moderne, loin d’être toujours synonyme de progrès humain, devient parfois une entreprise de prédation systémique, une spirale de puissance qui, au nom de la croissance, s’éloigne des fondements de la dignité humaine, de l’équité et de l’harmonie globale.
Le développement, tel qu’il est promu et pratiqué aujourd’hui par les grandes puissances, ressemble de plus en plus à un piège soigneusement tendu, dont l’issue risque d’être la destruction lente mais certaine de l’humanité et de la planète. Derrière l’image séduisante de la croissance, du progrès technologique et de la puissance économique, se cache une dynamique insatiable et déséquilibrée qui pousse l’homme à se dépasser non pas dans la sagesse, mais dans l’orgueil.
L’homme moderne, dans sa volonté de tout contrôler et de tout posséder, dépasse chaque jour les frontières du raisonnable : il manipule le vivant, s’émancipe des lois naturelles, accumule les richesses au prix de la misère de la majorité, et rêve même de recréer un monde artificiel — transhumaniste, déspiritualisé, mécanisé. Mais comme un crapaud qui se gonfle jusqu’à éclater, l’humanité court aujourd’hui vers son propre effondrement. Ce ne sera pas, comme dans le récit biblique, un châtiment divin qui mettra fin à son règne, mais bien l’homme lui-même qui, par son aveuglement et sa fuite en avant, précipitera sa propre chute.
Dans ce contexte, la célèbre interpellation d’Axelle Kabou — “Et si l’Afrique refusait le développement ?” — prend tout son sens. Il ne s’agit pas de rejeter toute idée de progrès ou de bien-être, mais de remettre en question le modèle dominant qui nous est présenté comme universel, alors qu’il est historiquement et culturellement situé. Ce modèle — essentiellement capitaliste, compétitif, extractiviste et matérialiste — a montré ses limites. Il détruit la planète, creuse les inégalités, déshumanise les relations sociales et pousse à une consommation sans fin.
Faut-il donc que l’Afrique continue à courir derrière ce mirage, à copier sans filtre les schémas d’un monde en crise, au lieu de tracer sa propre voie ? Ne serait-il pas plus pertinent de fonder un nouveau paradigme, basé non sur la quête de puissance ou de domination, mais sur la stabilité, l’équilibre, la justice sociale, la solidarité, le respect du vivant, et la souveraineté culturelle ?
L’Afrique peut – et doit – se permettre de repenser le sens du développement, en partant de ses réalités, de ses valeurs ancestrales, de son rapport à la nature, de sa richesse humaine et de ses aspirations profondes. Refuser le développement tel qu’il est conçu aujourd’hui, ce n’est pas se condamner au sous-développement. C’est au contraire choisir de ne pas se déshumaniser, ne pas se précipiter dans une compétition suicidaire, mais de chercher un chemin propre, plus juste, plus durable, plus ancré.
Car le vrai défi n’est pas de « rattraper » l’Occident, mais de se libérer de ses impasses. C’est là que réside la véritable révolution africaine à venir.
Luc Alouma
