Le rapport publié le 24 mars par la Banque mondiale sous le titre « Du parking à la voie rapide : Réformer les entreprises publiques », doit interpeller au plus haut point l’Exécutif national qui a la charge la conduite des affaires publiques. Ce rapport fait une autopsie de la gouvernance et de la gestion de ces sociétés d’Etat au cours de ces deux dernières décennies et propose des pistes de solution pour en faire un levier de croissance économique durable en RDC.
Dans son analyse, la Banque mondiale est formelle : « Si les entreprises publiques ont historiquement joué un rôle important dans la fourniture d’infrastructures et le soutien au développement industriel dans les pays où les marchés financiers domestiques sont peu développés, la faiblesse de leur gouvernance est devenue une source importante de risque budgétaire et d’inefficacité macroéconomique en RDC ». Pour preuve, au cours de la dernière décennie, les entreprises publiques du pays ont souffert de pertes financières persistantes, d’une trésorerie tendue et d’inefficacités opérationnelles accrues. Entre 2014 et 2023, les pertes cumulées ont atteint environ 5,3 milliards de dollars américains, soit une moyenne de plus de 500 millions de dollars américains par an, ce qui équivaut à 0,7 % du PIB et correspond presque au budget annuel du secteur de la santé.
Ainsi, pour cette institution financière internationale, il faut renforcer la gouvernance des entreprises publiques pour soutenir la croissance en RDC.
- L’expérience internationale montre que les entreprises publiques peuvent soutenir le développement économique, en particulier dans les pays avec des marchés financiers peu développés, des flux de capitaux privés limités ou d’importantes barrières à l’investissement. Dans de nombreuses économies en développement, les entreprises publiques ont joué un rôle central dans la transformation structurelle en fournissant des infrastructures et des services essentiels — tels que l’électricité, l’eau, les transports, les finances et les activités extractives — qui sous-tendent la croissance du secteur privé mais nécessitent des investissements initiaux importants et de longues périodes de retour sur investissement. En opérant dans ces secteurs stratégiques, les entreprises publiques ont contribué à remédier aux défaillances du marché, à mobiliser des investissements à grande échelle et à faciliter la coordination économique là où les marchés privés étaient sous-développés.
- L’amélioration des pratiques de gestion et la rationalisation de la main-d’œuvre atténueront les risques budgétaires et soutiendront la productivité à long terme. Des simulations basées sur des modèles soulignent l’urgence d’une réforme. Dans un scénario défavorable où toutes les grandes entreprises publiques manqueraient à leurs obligations de service de la dette, le gouvernement pourrait devoir faire face à des coûts pouvant atteindre 179 millions de dollars américains en une seule année. Les simulations suggèrent que l’amélioration des pratiques de gestion, combinée à la rationalisation de la main-d’œuvre, pourrait réduire les pertes budgétaires attendues à 33 – 61 millions de dollars par an pour les grandes entreprises publiques. À long terme, une réforme efficace des entreprises publiques pourrait augmenter considérablement la productivité totale des facteurs et faire progresser la croissance potentielle d’environ 2 points de pourcentage au-dessus des projections de référence.
- La faiblesse de la gouvernance et les mauvaises performances financières et techniques des entreprises publiques entraînent des conséquences macroéconomiques importantes. L’accès peu fiable et limité à l’électricité augmente les coûts pour les entreprises et nuit à leur compétitivité ; les goulets d’étranglement dans les transports accroissent les coûts commerciaux et freinent l’intégration régionale ; les services d’approvisionnement en eau peu fiables affectent de manière disproportionnée les ménages pauvres (en raison de problèmes de santé et d’une faible productivité du travail) ; et les mauvaises performances des entreprises minières publiques entraînent des pertes de revenus. À mesure que les pertes des entreprises publiques s’accumulent, elles réduisent la marge de manœuvre budgétaire pour les dépenses prioritaires dans les secteurs sociaux et les investissements publics, tout en augmentant les risques liés à la dette, ce qui constitue un frein structurel majeur à la croissance et à la diversification.
- Les mauvais résultats financiers des entreprises publiques trouvent leur origine dans de profondes défaillances de gouvernance. La fonction d’actionnariat de l’État ainsi que les responsabilités de contrôle relèvent institutionnellement du ministère du Portefeuille ; toutefois, en pratique, d’autres institutions, notamment les ministères sectoriels, continuent d’exercer une influence sur la gestion des entreprises publiques. De nombreuses entreprises publiques ne disposent pas de conseils d’administration compétents et indépendants, et la sélection des cadres supérieurs ne suit souvent pas de critères transparents et fondés sur le mérite. Le reporting financier reste insuffisant : en 2024, seules 10 des 20 entreprises publiques majeures ont publié leurs états financiers, et au cours des 5 dernières années, seules 5 l’ont fait de manière régulière. Beaucoup fonctionnent sans systèmes d’information modernes ni contrôles externes rigoureux.
- Pour fonctionner de façon efficiente, les entreprises publiques doivent se conformer aux bonnes pratiques internationales en matière de gouvernance d’entreprise. Lorsqu’elles sont régies par les principes du marché, les entreprises publiques peuvent concurrencer efficacement les entreprises privées et atteindre leurs objectifs stratégiques sans altérer la concurrence sur le marché. Par exemple, les entreprises associées au gouvernement de Singapour, telles que Singapore Airlines et PSA International, fonctionnent avec succès dans le cadre du droit commercial, avec des conseils d’administration indépendants et une gestion fondée sur le mérite. De même, le groupe OCP (Office Chérifien des Phosphates) du Maroc est devenu un producteur d’engrais compétitif à l’échelle mondiale grâce à sa transformation en société, à son autonomie de gestion et à son respect des normes financières. Les réformes du Vietnam, caractérisées par une réduction de l’actionnariat de l’État et une plus grande exposition à la concurrence, ont également amélioré les performances des entreprises publiques restructurées, notamment les entreprises de télécommunications VNPT et Viettel, contribuant ainsi à une augmentation de la productivité et à la croissance des exportations
Amédée Mwarabu

