Luc Alouma M.Luc Alouma M.
Les débats récents autour de l’appréciation du franc congolais et des mesures prises par la BCC appellent, au-delà de la technicité monétaire et de visée politique, un examen critique de certains arguments avancés pour en justifier la portée et la légitimité. Il ne s’agit nullement ici de nier le rôle institutionnel de la BCC, mais de questionner la solidité logique et la pertinence structurelle de certaines affirmations écrites dans une posture d’auto satisfaction intellectuelle ; réfutant toute dialectique en s’enfermant dans une politique de va-t’en- guerre comme si ceux qui critiquent étaient devenus des ennemis à abattre pour leur refus d’observer passivement le chaos auquel le pays est soumis par la faute d’une manipulation monétaire irrationnelle.
1. Sur l’illusion de la stabilité monétaire après l’appréciation de la monnaie locale
L’argument selon lequel l’appréciation du franc congolais constituerait en soi une preuve de stabilité monétaire relève d’une confusion entre signal nominal et réalité structurelle. Une monnaie peut s’apprécier sans que les fondamentaux économiques ne s’améliorent : productivité, diversification de l’appareil productif, balance courante, capacité fiscale de l’État. C’est notre cas.
Lorsqu’elle est obtenue principalement par des mesures administratives, restrictives ou conjoncturelles (contrôle de liquidité, interventions massives sur le marché de change, discours d’autorité), l’appréciation est fragile, réversible et politiquement coûteuse.
La stabilité monétaire n’est pas un événement, c’est un processus institutionnel et productif inscrit à moyen et long termes. En l’absence de transformation de l’économie réelle, l’appréciation devient un artefact, non une conquête. La monnaie ne se stabilise pas par elle même, ce sont les conditions de l’économie qui permet sa stabilité à travers les politiques macroéconomiques qui ont une portée plus globale que les politiques sectorielles. Ailleurs où il n’existe pas de politique monétaire, ce sont de pays où la monnaie est plus stable que chez nous où l’indépendance de la BCC s’est transformée en une propension d’émission au delà de besoins économiques et de manipulation permissive. La politique monétaire fait partie de politiques sectorielles qui sont censées s’aligner sur les politiques macroéconomiques. Ce n’est pas difficile à comprendre.
2. Sur la baisse supposée des prix des biens et services
L’argument d’une baisse automatique des prix consécutive à l’appréciation du franc congolais ne résiste ni à l’analyse économique ni à l’observation du marché congolais.
Les prix en RDC sont structurellement déterminés par :
  • les coûts logistiques internes élevés,
  • la faiblesse de la concurrence,
  • la rente et les oligopoles,
  • la dollarisation des chaînes de valeur.
Dans une économie fortement importatrice et peu industrialisée, l’appréciation monétaire ne garantit nullement la baisse des prix. Elle peut, au contraire, fragiliser les producteurs locaux et renforcer la dépendance aux importations. C’est notre cas.
Présenter la politique monétaire comme un levier direct de régulation des prix relève d’un monétarisme simplificateur, déconnecté des réalités structurelles du pays.  Si cette appréciation n’a pas induit à une stabilité monétaire réelle, encore moins à une inversion baissière de prix, c’est quoi l’utilité ?
3. Illusion d’une politique monétaire émancipée des politiques macroéconomiques, voire des autres politiques sectorielles
L’idée selon laquelle la politique monétaire pourrait produire des effets durables indépendamment des autres politiques sectorielles (agricoles, industrielles, énergétiques, commerciales) est théoriquement discutable et empiriquement infondée. Aucune expérience historique de développement réussi ne montre une politique monétaire efficace opérant dans le vide productif. En RDC, une politique monétaire isolée risque de stabiliser une économie structurellement faible, sans en corriger les causes profondes. La politique monétaire est un instrument, non une finalité. Elle ne peut être crédible et efficace qu’inscrite dans un projet économique global.
4. Dépendance structurelle et lecture monétaire à la lumière de Samir Amin
La référence à la dépendance structurelle, telle que théorisée par Samir Amin, demeure centrale dans l’analyse du champ monétaire congolais. Nous savons tous que la dollarisation n’est pas un simple fait technique : elle est une institution informelle de domination, héritée de la colonisation et entretenue par des intérêts internes et externes. La dépendance n’est jamais neutre ; elle est fonctionnelle aux intérêts du centre et contraignante pour la périphérie.
La dollarisation :
  • affaiblit la souveraineté économique,
  • neutralise les mécanismes de transmission de la politique monétaire,
  • installe une hiérarchie monétaire où la monnaie nationale est reléguée à des usages subalternes.
Une monnaie que ses propres citoyens ne considèrent pas comme une réserve de valeur crédible n’est pas seulement faible : elle est dépolitisée, donc dominée.
Comment y sortir ? Ce n’est sans doute pas à la cavalière, sans renverser le paradigme !
5. Au sujet du savoir situé et d’intérêts sociaux autour de la dollarisation
Aucun discours n’est neutre, même pas celui défendant la primauté de la stabilité nominale. Il est vrai que de groupes bénéficiant de revenus indexés en devises puissent soutenir la dollarisation. C’est également vrai que ceux qui sont à la manœuvre de manipulation monétaire se trouvent relativement protégés et enrichis par l’instabilité monétaire artificielle. La politique monétaire actuelle profite davantage aux importateurs, aux détenteurs de devises et à certaines élites, qu’aux producteurs locaux, aux PME et aux ménages rémunérés en francs congolais.
Conclusion
Ma position ne consiste pas à rejeter toute action de la BCC, mais à refuser :
  • la sacralisation de l’outil monétaire;
  • la confusion entre stabilité apparente et transformation réelle;
  • l’illusion de la baisse de prix et celle d’une politique monétaire autonome;
  • les théories savamment évoquées mais sans moyens efficaces de solution.
La question centrale demeure : stabiliser pour quoi, pour qui, et dans quel projet de société ?
Sans réponse à cette triple interrogation, toute appréciation monétaire restera une tentative d’assaut épidermique sur la politique monétaire, menée avec une certaine légèreté stratégique, et non un acte de souveraineté économique. Face à l’évidence de leurs effets contre-productifs, l’on perçoit désormais un recul, non assumé mais perceptible, de la part du Gouverneur de la BCC.  Reconnaissant implicitement les risques que comporte cette orientation, il a opéré une série de réajustements : d’abord en intégrant dans la conduite de la politique monétaire le comité d’experts de la BCC qui tente éperdument à étoffer la dérive par des argumentations éparpillées ; ensuite en admettant la nécessité de mesures d’accompagnement budgétaires et économiques, ce qui n’était pas dans sa logique première ; et récemment, en citant le conseil des figures scientifiques respectées comme le Professeur Kabeya Tshikuku dont la rigueur trahirait cette assertion.
Si l’on suit cette évolution, ce n’est donc plus l’intuition intellectuelle du Gouverneur Wameso qui aurait dicté la trajectoire monétaire actuelle, mais bien des avis externes mal calibrés, des consultances qui semblent avoir orienté les décisions vers des choix hasardeux. Les conséquences de ces décisions, aujourd’hui visibles dans la perte du pouvoir d’achat, ne plaident plus en faveur de la manipulation monétaire sur le terrain.
Quant à nous, nous n’écrivons ni pour plaire ni pour briguer des postes. Notre engagement découle d’un devoir intellectuel et citoyen : éclairer notre peuple, qui n’a ni tribune ni outils scientifiques pour identifier ceux qui, sous le vernis des titres et des théories savamment orchestrées, contribuent à l’asphyxie économique de la nation. Nous y voilà, confrontés aux effets réels :
  • la stabilité monétaire se révèle apparente,
  • l’équilibre structurel se réduit à un ajustement sectoriel,
  • la dépréciation se mue en choc monétaire,
  • et la stagnation ouvre la voie à l’abîme monétaire.
Il est enfin dommage que M. André Wamezo ne tire pas pleinement parti de la rare opportunité que constituent des contradicteurs véritables, motivés non par principe mais par la rigueur technique. Des avis indépendants, discutables certes, mais libérés des contraintes institutionnelles — ce qui n’est guère fréquent ni au conseil de direction ni au conseil d’administration, où les jetons de présence finissent par orienter les consciences.
Luc Alouma M.

By amedee

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