Par Dario MIJI

Ce soir-là, à Kinshasa, personne n’est rentré chez soi comme il était venu. Pas parce que la soirée était belle. Parce qu’elle était vraie.

Il y a des soirées qu’on raconte à ses enfants. Pas parce que les toilettes étaient belles ou que le buffet était généreux. Mais parce que quelque chose s’y est fracassé — un plafond, une habitude, une lâcheté collective — et que plus rien, après, ne pouvait reprendre son ancienne forme.

Le vernissage de Myoto Liyolo au Pullman de Kinshasa était de ceux-là.

Tout a commencé avant même de franchir la salle. L’entrée du mythique Salon Congo — ce lieu que les Kinois croient connaître par cœur — avait été métamorphosée. Transformée en livre ouvert géant, elle accueillait les invités comme des personnages entrant dans un récit qui les dépassait. La régie son et lumière avait fait le reste : en quelques secondes, le monde extérieur n’existait plus. Kinshasa, la rue, le bruit — tout cela s’était évaporé. On était ailleurs. Dans quelque chose de plus grand.

Myoto Liyolo ne lançait pas un livre. Elle ouvrait un portail.

Le spectacle qui a tout changé

Ce que personne n’attendait, c’est ce qui s’est passé ensuite. Avant les discours, avant les congratulations officielles, la compagnie « Marabout Théâtre » du professeur **Nzey Van Musala** a pris possession de la salle. Et avec elle, quelque chose d’inédit en République Démocratique du Congo a eu lieu sur une scène de vernissage.

Les artistes ont joué. Mais ils n’ont pas joué seuls.

Derrière eux, un écran. Et sur cet écran, d’abord, des visages d’enfants. De vrais enfants. Des enfants de l’Est du Congo, victimes de guerres qu’ils n’ont pas choisies, qui regardaient la caméra et racontaient comment l’art les avait sauvés. Pas métaphoriquement. Littéralement sauvés. Ces témoignages réels, bruts, insoutenables de beauté et de douleur mêlées, ont posé le socle moral de toute la soirée. Avant de parler de culture comme concept, Myoto Liyolo nous a montré la culture comme acte de survie, incarnée dans des corps d’enfants qui avaient traversé l’enfer.

Puis l’écran a changé de nature.

Ce qui est apparu ensuite relevait de la magie pure : une magie made in Congo, et c’est là que réside l’un des messages les plus forts de la soirée. Une agence congolaise, choisie délibérément par Myoto Liyolo parce qu’elle croit dans les créatifs de son pays, avait conçu une expérience de réalité augmentée et d’intelligence artificielle d’une sophistication confondante. L’IA a recréé des scènes du passé, du présent et du futur du Congo, en synchronisation parfaite avec le jeu des comédiens sur scène. Les artistes vivants et les images générées se répondaient, se complétaient, formaient un seul corps.

Et alors est arrivé le moment que personne dans cette salle n’oubliera.

Maître Alfred Liyolo est apparu.

Disparu de ce monde, le père de Myoto a été ressuscité par l’intelligence artificielle. Sur l’écran, dans une lumière d’au-delà, on le voyait sculpter les ailes d’un ange. Silencieux. Serein. Présent. Les comédiens de Marabout Théâtre jouaient face à lui, avec lui, autour de lui, comme si la frontière entre les vivants et les morts n’était qu’une convention que l’art venait d’abolir.

Dans la salle, des larmes. Des silences. Des souffles coupés.

Ce n’était pas un effet spécial. C’était une déclaration d’amour filial transformée en manifeste artistique. C’était Myoto Liyolo disant : mon père m’a transmis quelque chose, et je refuse que ça meure.

Nzey Van Musala : le monument qu’on ne présente plus, et qu’il faut pourtant présenter

Derrière cette vision, il y avait la maestria scénique du professeur **Nzey Van Musala**. Enseignant de théâtre à l’INA, directeur de la compagnie **Marabout Théâtre** depuis plus de 40 ans — 40 ans de résistance artistique, de transmission, de création dans un pays où tenir debout relevait parfois de l’héroïsme — Nzey Van Musala a prouvé ce soir-là que le génie ne vieillit pas, il se bonifie.

Lui qui a mis en scène * »Verre Cassé »*, * »Zérocrate »*, * »Temple d’Aquarium »*, * »Le Cabaret du bout du monde »* et porté ces œuvres jusqu’aux scènes du **MASA d’Abidjan**, du **Festival de Limoges** et des plus grandes plateformes du théâtre francophone mondial, a réussi quelque chose de rare : faire dialoguer l’art vivant et l’intelligence artificielle sans que l’un écrase l’autre. Les comédiens, mélange d’étudiants de l’INA et de professionnels chevronnés, n’étaient pas en compétition avec l’écran. Ils formaient avec lui un seul organisme. Un seul cri.

C’est à la fin de la soirée, lors de la photo de famille, que Nzey Van Musala a rejoint l’estrade aux côtés de la *Première Ministre Judith Suminwa* , de Myoto Liyolo, et d’une délégation gouvernementale nombreuse et transversale — ministres en exercice, vice-ministres et ministres honoraires — comme pour symboliser ce que la soirée avait démontré : la culture et le politique, enfin dans le même cadre, pour le même projet. Ce n’était pas une photo de circonstance. C’était un acte.

Le livre qui ne se laisse pas poser sur une étagère

« La Culture sauve les Peuples. » Cinq mots. Une bombe.

Myoto Liyolo n’est pas une autrice qui cherche à plaire. Elle est fille de Maître Alfred Liyolo, dont elle porte l’héritage non pas comme un fardeau mais comme une arme. Son père lui a légué cette épitaphe : *la beauté est une arme, l’art est une stratégie, la culture est notre salut.* Elle n’en a pas fait une citation de biographie. Elle en a fait le programme d’un livre entier.

Dans un Congo où l’Est brûle, où le cobalt finance des conflits que nous ne choisissons pas, où la souveraineté est grignotée par des narratifs que nous ne contrôlons pas, Myoto Liyolo pose la question que personne n’ose poser à voix haute : et si notre vraie richesse n’était pas sous nos pieds, mais dans nos têtes ? Elle propose de mobiliser le **Soft Power congolais** comme ligne de défense nationale, comme bouclier identitaire, comme levier de reconnaissance mondiale. Elle ne pleure pas sur le Congo. Elle lui tend un miroir et lui dit : *tu ne sais pas encore qui tu es. Mais moi, je vais te le montrer.*

Que la Première Ministre Judith Suminwa ait signé la préface de cet ouvrage n’est pas un détail protocolaire. C’est le signal que quelqu’un, au sommet de l’État, a lu ces pages et a dit : oui, c’est la direction. Rarement un livre congolais contemporain aura bénéficié d’une telle caution institutionnelle sans pour autant avoir renoncé à son audace.

Le dispositif qui transforme chaque invité en acteur

La soirée elle-même était pensée comme une œuvre. Le ** »Mur des Gardiens de la Culture »** où chacun pouvait laisser sa trace. Le **jeu de cartes de transmission culturelle** qui transformait les invités en passeurs d’identité. La scénographie totale qui effaçait la frontière entre regarder et participer. Rien n’était laissé au hasard parce que Myoto Liyolo sait une chose que beaucoup ignorent encore : la forme est déjà un message. La façon dont vous présentez une idée dit autant que l’idée elle-même.

Ce livre n’a pas été lancé. Il a été convoqué.

Pour les Congolais de Kinshasa comme pour ceux de la diaspora qui cherchent les mots pour expliquer à leurs enfants nés ailleurs pourquoi le Congo est une civilisation et pas une catastrophe, *La Culture sauve les Peuples* est ce rendez-vous qu’on attendait sans le savoir.

Myoto Liyolo a prouvé ce soir-là que les Congolais n’ont besoin de personne pour raconter leur propre grandeur. Ils ont les artistes. Ils ont les idées. Ils ont la technologie. Ils ont la scène.

Il ne leur manquait qu’une femme assez courageuse pour tout rassembler dans une même nuit.

Cette femme existe. Son livre aussi.

« La Culture sauve les Peuples » de Myoto Liyolo, disponible dès maintenant.

By amedee

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