Résumé
Ce chapitre propose une analyse critique des dynamiques de sous-performance
collective en République Démocratique du Congo, en mettant en évidence le rôle
central de la structuration de l’intelligence collective. En s’appuyant sur des
apports issus de la sociologie, de la psychologie cognitive et de l’économie du
développement, il soutient que les difficultés observées ne relèvent pas
uniquement de facteurs matériels ou institutionnels, mais d’une désorganisation
profonde des structures mentales collectives, produite par l’interaction entre un
système éducatif obsolète, une histoire marquée par des violences répétées et
une dégradation des mécanismes de rationalité sociale.
0. Introduction : dépasser les explications classiques du sous-développement
Les analyses traditionnelles du sous-développement en Afrique subsaharienne
ont largement mobilisé des variables :
• historiques (héritage colonial),
• économiques (faible industrialisation),
• institutionnelles (gouvernance défaillante).
Ces approches, bien que pertinentes, présentent une limite :
elles appréhendent les effets sans toujours interroger les structures cognitives
et culturelles qui sous-tendent l’action collective.
Dans cette perspective, ce chapitre s’inscrit dans une approche alternative,
inspirée notamment des travaux de Douglass North sur les institutions
informelles, et de Pierre Bourdieu sur l’habitus, pour examiner :
le rôle des structures mentales collectives dans la reproduction des contreperformances sociales.
1. Une douleur lucide
Parvenu aujourd’hui à la maturité de la cinquantaine, le temps m’a été donné
d’observer, avec patience et gravité, le peuple zaïrois d’hier et congolais
d’aujourd’hui.
Je l’ai observé :
• dans sa quête du bien-être,
• dans ses luttes quotidiennes,
• mais surtout dans son être profond, en tant qu’homme, en tant que
conscience, en tant que créature appelée à s’élever.
Et le constat auquel j’aboutis est douloureux. Il est difficile à dire. Il est encore
plus difficile à accepter.
Mon peuple souffre d’une dégradation profonde de ses capacités de jugement,
de discernement et d’élévation.
Ce constat ne m’exclut pas. Je fais partie de ce peuple et je suis moi-même
concerné. C’est donc avec humilité, mais aussi avec lucidité, que cette analyse
est posée.
2. Comprendre avant de juger : une démarche de fond
En tant qu’observateur du développement, je refuse les jugements simplistes.
Avant d’analyser un phénomène, il faut en comprendre les mécanismes
générateurs.
Ainsi, la question n’est pas : pourquoi le peuple congolais échoue-t-il ?
Mais plutôt : quels sont les mécanismes qui produisent cette situation ?
Et très rapidement, un facteur apparaît comme déterminant : le système
éducatif.
3. L’école : matrice de la conscience collective
Un peuple est toujours le reflet de son système éducatif.
Ce que l’on appelle aujourd’hui “école” en République Démocratique du Congo
mérite d’être interrogé.
Le système éducatif hérité de la colonisation belge, à son époque, n’était pas
fondamentalement défaillant. Il était même, à certains égards, structuré et
efficace.
Mais il souffre aujourd’hui d’un défaut majeur : il est devenu obsolète.
Un système figé dans le passé
Ce système :
• ne correspond plus aux exigences du monde contemporain,
• ne prépare pas aux défis technologiques,
• ne développe pas la pensée critique ni stratégique.
Pire encore : il a été maintenu avec des ajustements superficiels, sans réforme
de fond.
Une inadéquation profonde
Les contenus enseignés :
• ne répondent pas aux besoins réels de la société,
• ne sont pas alignés sur l’évolution des connaissances,
• ne forment pas des intelligences capables de comprendre la complexité.
Une vieille structure éducative ne peut produire qu’une pensée décalée par
rapport à son temps.
4. L’impact sur le cerveau et la pensée
Le cerveau humain est une structure malléable. Biologiquement, il ne diffère pas
fondamentalement de celui de l’animal. Ce sont les circuits d’apprentissage qui
créent la différence.
Ainsi, un environnement d’apprentissage inadéquat produit une structuration
mentale inadéquate.
Un individu élevé dans un environnement dégradé :
• reproduira ce qu’il a appris,
• développera des réflexes inadaptés,
• et construira une perception biaisée du réel.
Une normalisation de l’anormal
À force de fonctionner dans un système défaillant : l’anormal devient normal.
Le cerveau s’adapte à la médiocrité. Il s’y installe. Il la reproduit.
5. L’école vidée de son sens
Dans ce contexte, la notion même d’école s’est dégradée.
L’école n’est plus :
• un lieu de formation de l’homme,
• un espace de structuration de la pensée,
• un instrument de transformation sociale.
Elle est devenue : une simple routine d’occupation des enfants.
La société elle-même a perdu le sens de l’éducation comme projet collectif.
6. La violence comme matrice sociale
À cette crise éducative s’ajoute un facteur aggravant : la violence.
La société congolaise fonctionne largement sur des logiques de violence :
• violence institutionnelle,
• violence sociale,
• violence familiale,
• violence symbolique.
Une histoire de traumatismes
Le peuple congolais a traversé :
• l’esclavage,
• la colonisation,
• les dictatures,
• les conflits armés,
• les désillusions politiques successives.
Cette accumulation de traumatismes a produit : une déstructuration progressive
de la conscience collective.
De la pauvreté matérielle à la pauvreté mentale
La pauvreté matérielle est grave, mais elle est réversible.
La pauvreté mentale, elle, est plus dangereuse :
• elle limite la capacité de réaction,
• elle empêche la projection,
• elle bloque la transformation.
Un esprit conditionné finit par accepter sa condition comme une norme.
7. Une identité altérée
L’homme africain contemporain est le produit d’une série de ruptures :
• rupture historique,
• rupture culturelle,
• rupture éducative.
Il est aujourd’hui :
• déraciné,
• dépendant,
• désorienté.
Il parle les langues des autres, consomme les modèles des autres, et pense
souvent selon les référentiels des autres.
8. L’obscurantisme et la fuite dans l’irrationnel
Face à cette désorientation, un phénomène inquiétant s’est développé :
la prolifération de croyances désorganisées.
La société est envahie par :
• des interprétations mystiques excessives,
• une obsession du mal (sorcellerie, démons),
• une confusion entre causes réelles et explications imaginaires.
Une fuite devant la réalité
Cette situation produit :
• une incapacité à analyser rationnellement les problèmes,
• une tendance à chercher des solutions dans l’irrationnel,
• un affaiblissement de la pensée critique.
9. La violence intériorisée
La violence n’est plus seulement subie.
Elle est devenue un mode de fonctionnement.
Aujourd’hui :
• pour travailler, il faut être contraint,
• pour obéir, il faut être menacé,
• pour agir, il faut être poussé.
La contrainte est devenue un moteur.
10. Une société en reproduction de ses propres dérives
Les phénomènes sociaux comme le banditisme urbain illustrent cette réalité :
• les générations se succèdent,
• les comportements persistent,
• les formes changent, mais la logique reste.
11. Le peuple face à lui-même
Une vérité difficile doit être posée : un peuple participe toujours, d’une manière
ou d’une autre, à sa propre condition. Cela ne signifie pas qu’il est responsable
de tout. Mais cela signifie qu’il n’est pas totalement extérieur à ce qui lui arrive.
Une anecdote révélatrice
Lors d’un projet agricole, des semences distribuées pour la production furent
consommées immédiatement.
Ce geste traduit :
• une urgence de survie,
• mais aussi une incapacité à se projeter dans le futur.
12. Une crise des valeurs
On observe une diffusion de comportements problématiques :
• culture du moindre effort,
• banalisation de la corruption,
• perte du sens de l’intérêt collectif,
• recherche du gain immédiat.
13. La récupération politique
Les acteurs politiques ont compris cette réalité.
Ils adaptent leurs stratégies à un peuple :
• peu exigeant,
• peu structuré,
• et facilement manipulable.
14. Le paradoxe du changement
Le peuple aspire parfois au changement,
mais :
• ne sait pas comment le construire,
• ne comprend pas ses exigences,
• et finit par s’y opposer inconsciemment.
15. Une société anesthésiée
Face aux événements majeurs :
• assassinats politiques,
• crises nationales,
la réaction collective reste souvent faible. L’indifférence devient une forme de
survie.
16. Une incapacité d’auto-transformation
Même en situation de pouvoir, la transformation reste difficile :
• les mentalités restent inchangées,
• les schémas se reproduisent,
• les systèmes se recyclent.
17. Une crise des repères
Le peuple est aujourd’hui :
• privé de modèles fiables,
• enfermé dans son environnement,
• incapable de se projeter ailleurs.
18. Une métaphore finale : le Congo comme navire
Le Congo ressemble à un navire :
• riche en ressources,
• mais dirigé par des forces extérieures,
• avec un équipage désorienté,
• et un peuple absent, immergé, incapable d’agir.
19. Une question ultime : D’où viendra le redressement ?
Certainement pas de l’extérieur uniquement. Certainement pas des élites seules.
Il ne peut venir que d’une transformation profonde de la conscience collective.
20. Conclusion : dire pour reconstruire
Ce diagnostic est dur. Mais il est nécessaire. Car :
on ne peut pas transformer ce que l’on refuse de nommer.
Parler de nos failles n’est pas se condamner. C’est ouvrir la possibilité de
renaissance.
Luc Alouma
loucasalouma@yahoo.fr
