Luc AloumaLuc Alouma
D’aucuns se demandent comment je parviens à produire, presque quotidiennement, des textes nourris sur la situation économique, sociale, culturelle et politique de la République démocratique du Congo. La réponse est simple : dans un pays comme le nôtre, l’actualité elle-même enseigne. Elle enseigne durement, parfois cruellement, mais elle enseigne. La vie congolaise, dans ses paradoxes les plus brutaux, offre à tout esprit soucieux de science et d’éthique une matière presque inépuisable de réflexion.
Comment rester silencieux face à un pays où l’intensification de la production minière cohabite avec la détresse sociale, où l’abondance potentielle des ressources voisine avec la mortalité, l’insécurité alimentaire et la précarité, où l’on assiste à une gouvernance flottante, à un saupoudrage d’ouvrages publics sans cohérence structurelle, à des guerres persistantes et à la coexistence troublante de deux administrations parallèles ? Dans un tel contexte, écrire n’est plus un luxe intellectuel ; c’est un devoir de lucidité.
C’est dans cet esprit que je voudrais attirer l’attention sur une réalité grave : la baisse des recettes publiques (entre janvier et février 2026, les recettes de l’État ont enregistré un manque à gagner d’environ 568 milliards de francs congolais, soit près de 255 millions de dollars) n’est pas seulement le produit de la conjoncture sécuritaire ou d’une simple contre-performance administrative. Elle résulte aussi, et peut-être surtout, d’une déconnexion monétaire profonde qui fausse les valeurs, perturbe la fiscalité, désoriente les agents économiques et fragilise tout l’édifice budgétaire de l’État.
Le premier point à comprendre est que notre monnaie ne reflète plus fidèlement la réalité des choses. Les valeurs qu’elle affiche ne correspondent plus à la substance économique des biens et services. Nous vivons dans une économie où la valeur réelle est tronquée, camouflée, masquée derrière une valeur faciale artificiellement soutenue. Le franc congolais, dans sa présentation actuelle, ne dit plus la vérité économique du pays.
Or, lorsqu’une monnaie cesse de refléter honnêtement la réalité, elle cesse en même temps d’éclairer correctement les comportements économiques. C’est alors toute la chaîne des prix, de la fiscalité, des coûts, des revenus et des anticipations qui se brouille.
On constate ainsi qu’avec un même montant en francs congolais, la quantité de biens et services accessibles sur le marché national diminue, alors que, dans certains circuits liés au commerce extérieur, des avantages inattendus peuvent apparaître pour ceux qui dominent les importations et la distribution. La question devient donc légitime : à qui profite réellement cette situation ? Au consommateur congolais, dont le pouvoir d’achat est laminé ? Certainement pas. Aux opérateurs extérieurs et aux grands importateurs qui savent capter les opportunités créées par cette distorsion ? Très probablement.
Le marché intérieur congolais, en particulier dans les petits commerces, les supermarchés et l’informel, illustre parfaitement cette dérive. Une grande part de l’économie de détail fonctionne dans un espace où la réglementation est faible, le contrôle hésitant et la spéculation florissante. J’ai personnellement observé des écarts allant jusqu’à 20 000 francs congolais par article entre le prix de gros et le prix pratiqué dans certains supermarchés. Ce simple fait en dit long sur l’ampleur des marges spéculatives tolérées dans un environnement où l’État semble avoir déserté sa mission de surveillance économique. Une telle réalité échappe, ou n’est pas suffisamment appréhendée, par ceux qui sont censés piloter l’économie nationale.
Cette déconnexion monétaire a également des effets destructeurs sur la fiscalité intérieure. En tant qu’opérateur économique, je constate une hausse croissante des impositions et des taxes, du fait d’une assiette fiscale de plus en plus éloignée de la réalité vécue par les entreprises. Lorsque le taux de change officiel ou pratiqué ne traduit plus fidèlement la structure réelle des coûts, des revenus et des transactions, la charge fiscale devient artificiellement lourde. Elle cesse d’être un instrument de contribution juste au fonctionnement de l’État pour devenir un facteur supplémentaire d’asphyxie économique.
C’est là que s’installe ce que l’on pourrait appeler une euphorie fiscale : l’État, constatant l’insuffisance de ses recettes, cherche à prélever davantage sur une base déjà fragilisée. Mais une fiscalité excessive dans une économie mal calibrée produit toujours les mêmes réactions. Les agents économiques n’augmentent pas spontanément leur conformité ; ils développent plutôt des stratégies d’évitement. Le réflexe d’anticipation devient clair : soit on paie moins, soit on ne paie pas, soit on contourne. Ainsi, la fiscalité mal pensée finit par engendrer elle-même la fraude, l’informalité et la contraction de la base taxable.
La baisse des recettes publiques peut donc s’expliquer, au moins en partie, par cette contradiction interne : plus l’État cherche à extraire dans un système déconnecté, plus il fragilise les conditions mêmes de la collecte.
Il y a ici un cercle vicieux redoutable. La monnaie ne dit plus la vérité ; les prix deviennent opaques ; les marges spéculatives s’étendent ; l’assiette fiscale se déforme ; la pression fiscale augmente ; les agents résistent ; les recettes baissent ; puis l’État réagit par de nouveaux prélèvements. C’est une mécanique de destruction silencieuse.
La situation aurait été moins grave si cette politique monétaire artificielle ne s’était pas greffée avec précipitation sur des faiblesses structurelles déjà connues de notre économie. Car la RDC souffre depuis longtemps d’un appareil productif faible, d’une forte dépendance aux importations, d’un marché peu discipliné, d’une faible transformation locale des richesses et d’une administration fiscale qui a davantage besoin de réforme qualitative que d’aggravation quantitative. Dans un tel cadre, vouloir construire une stabilité monétaire sans reconstruction productive revient à peindre les murs d’une maison dont les fondations sont déjà fissurées.
À cette fragilité intérieure s’ajoute aujourd’hui la menace du choc extérieur. J’avais déjà alerté sur le fait que les récentes mesures monétaires ne résisteraient pas à une turbulence internationale significative. Nous y sommes presque. Les tensions géopolitiques actuelles, notamment autour de l’Iran, risquent d’affecter la chaîne logistique internationale des carburants, de provoquer une psychose sur les marchés, de pousser les grandes puissances et les multinationales à sécuriser leurs approvisionnements et à reconstituer leurs stocks stratégiques.
 Pour une économie importatrice, dépendante et structurellement fragile comme la nôtre, un tel choc peut suffire à faire tomber les apparences de stabilité. Dans ces conditions, l’optimisme monétaire des autorités ressemble de plus en plus à un monument construit sur le sable. Tant que l’environnement mondial reste relativement calme, l’illusion peut être entretenue. Mais au premier choc sérieux, le décalage entre la monnaie affichée et l’économie réelle se révélera dans toute sa brutalité.  Et alors il ne faudra pas parler d’imprévu. Ce risque était lisible. Il était même prévisible.
Face à ces déséquilibres, le gouvernement semble recourir de plus en plus à l’endettement comme mécanisme de compensation. Mais on ne sauve pas durablement une économie en s’endettant pour combler des failles que l’on refuse de corriger à la racine. Une dette qui ne finance ni la transformation productive, ni la compétitivité, ni l’élargissement réel de la base fiscale, ne constitue pas un levier de redressement ; elle devient un simple instrument de survie budgétaire. Autrement dit, elle repousse la crise sans la résoudre.
Au fond, ce qui cloche dans notre pays n’est pas seulement la monnaie, ni seulement la fiscalité. Ce qui cloche, c’est plus fondamentalement la gouvernance économique et politique. Le drame congolais tient à l’absence de cohérence entre la politique monétaire, la réalité productive, la fiscalité, le commerce intérieur, les priorités sociales et l’intérêt national. Nous gérons les effets sans traiter les causes. Nous maquillons les symptômes sans soigner la maladie.
Et pourtant, les solutions existent. Elles ne sont ni mystérieuses ni introuvables. Elles sont enfouies dans la mémoire des vrais scientifiques, dans les travaux des économistes sérieux, dans les analyses des esprits libres qui ont depuis longtemps diagnostiqué les mécanismes de fragilisation de notre économie. Encore faut-il avoir l’humilité d’aller chercher ces compétences, l’honnêteté de les reconnaître, et surtout le courage politique de les laisser agir pour le bien commun.
Le temps est donc venu de rompre avec les illusions monétaires, les emballements fiscaux et les artifices technocratiques. Le pays a besoin d’une politique de vérité. Une vérité monétaire, qui redonne à la monnaie sa fonction de reflet crédible de l’économie réelle. Une vérité fiscale, qui restaure l’équité, la lisibilité et la conformité. Une vérité productive, qui replace la transformation structurelle au cœur de la stratégie nationale. Et une vérité politique, qui accepte enfin de faire gouverner la compétence plutôt que l’improvisation.
Car une nation ne se redresse jamais durablement par le mensonge de ses indicateurs. Elle se redresse lorsque ses dirigeants acceptent d’affronter la réalité, de corriger les erreurs, et de remettre la science au service du bien public. C’est à ce prix seulement que la monnaie retrouvera sa crédibilité, que l’État retrouvera ses recettes, que l’économie retrouvera sa cohérence, et que le peuple congolais retrouvera une raison d’espérer.

Luc Alouma

By amedee

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