Le VPM en charge de l'Economie Daniel MukokoLe VPM en charge de l'Economie Daniel Mukoko

Dans une tribune qu’il qualifie de réaction fraternelle, le professeur Loucas Alouma, Économiste, donne sa réaction à la dernière sortie médiatique du vice-premier ministre en charge de l’Economie, Daniel Mukoko Samba, sur les ondes de Top Congo. De l’avis du professeur Loucas Alouma, son collègue Daniel Mukoko semble persister dans l’erreur dans ses méthodes de gouvernance en tant que patron de l’économie nationale. Loucas Alouma ne digère pas le refus persistant du VPM Mukoko de reconnaître que notre économie est en crise structurelle, loin des rails du développement durable. Pour lui, ce déni prive la RDC de l’humble lucidité nécessaire à une refondation véritable et courageuse.

Je tiens, en toute fraternité intellectuelle, à exhorter notre aîné, le Professeur Mukoko Samba, à ne pas persévérer dans l’erreur. Comme le rappelle un adage bien connu, « l’erreur est humaine », mais c’est sa répétition et son déni qui deviennent problématiques.

Ce que nous, ses pairs et collègues du domaine économique, lui reprochons fondamentalement, ce n’est pas seulement l’inefficacité des mesures prises face à la situation économique nationale. C’est surtout son refus persistant de reconnaître que notre économie est en crise structurelle, loin des rails du développement durable. Ce déni prive notre pays de l’humble lucidité nécessaire à une refondation véritable et courageuse de nos politiques économiques.

C’est avec regret que je vois notre professeur, brillant dans les amphithéâtres, devenir une victime de plus d’un système qui broie nos élites, faute de les laisser agir avec indépendance et vérité.

1. Une vérité qui dérange : la prétendue baisse des prix liée à l’appréciation du franc congolais

L’une des affirmations les plus problématiques du ministre de l’Économie nationale, Professeur Mukoko Samba, réside dans son interprétation de la baisse du taux de change du franc congolais (FC) face au dollar américain — une appréciation d’environ 17 % selon ses propres dires — comme un indicateur direct de réduction des prix sur le marché.

Or, cette lecture est à la fois techniquement incomplète et économiquement discutable. Ce que nous observons, en réalité, ce n’est pas une véritable baisse des prix, mais plutôt un ajustement mécanique lié à la correction de la surévaluation précédente de la monnaie étrangère.

Prenons un exemple simple et accessible à tous : un produit qui coûtait 2 900 FC à un taux de 1 USD. Avec un nouveau taux de change ramené à 2 500 FC pour 1 USD, ce même produit est désormais vendu à 2 500 FC. Peut-on parler ici de baisse de prix réelle ? Évidemment non. Il s’agit d’un ajustement de valeur dû exclusivement à la variation du taux de change.

Une véritable baisse de prix, qui reflèterait une amélioration du pouvoir d’achat ou une baisse des coûts structurels, se mesurerait si ce même produit était désormais vendu à, disons, 2 400 FC, au nouveau taux de 2 500 FC/USD. Là seulement, il y aurait un gain concret pour le consommateur et non un simple rééquilibrage monétaire.

Pire encore, sur toutes les réductions de prix évoquées par le ministre, aucune n’atteint ou ne dépasse la barre des 17 % — soit le taux exact d’appréciation du FC par rapport au dollar. Cela signifie, mathématiquement, que même l’ajustement n’a pas été pleinement répercuté dans les prix, ce qui démontre un dysfonctionnement du mécanisme de transmission entre la politique monétaire et les réalités du marché. Il ne pourra en être autrement car notre marché national est fragmenté selon les zones géographiques et n’est pas homogène.

Ce type de confusion volontaire ou non entretient l’illusion d’une amélioration économique, alors que dans les faits, le pouvoir d’achat du citoyen congolais ne connaît aucune progression notable. En tant que spécialiste de l’économie mathématique, le Professeur Mukoko Samba ne peut ignorer cette nuance fondamentale. Et en choisissant de la contourner, il s’expose à des critiques légitimes sur la rigueur et l’honnêteté de son analyse économique.

2. Une incohérence dans l’approche de la gestion du déficit

Dans son propos, le ministre de l’Économie avance tour à tour deux logiques difficilement conciliables : d’une part, il évoque les efforts du gouvernement visant à comprimer les dépenses de fonctionnement des institutions afin de limiter le déficit ; d’autre part, il justifie le financement de ce même déficit par un recours à l’endettement public « lucide » et à l’exigence de réserves obligatoires imposées aux banques commerciales auprès de la Banque centrale.

Or, il faut poser une question de fond : dans une économie structurellement fragile et asphyxiée comme la nôtre, peut-on réellement parler de « lucidité » lorsqu’on se réfugie dans l’endettement pour combler des déséquilibres budgétaires sans objectifs productifs ? À long terme, cette stratégie est non seulement risquée, mais elle compromet davantage la marge de manœuvre de l’État et soumet l’économie nationale à des pressions extérieures toujours plus fortes.

Une compression des dépenses de fonctionnement ne peut être saluée que si elle est accompagnée de réformes structurelles tangibles, orientées vers l’investissement productif, la stimulation de l’économie réelle et la création de richesses. Sans cela, l’endettement devient un simple palliatif, et non une solution durable.

3. L’erreur de confondre économie monétaire et économie réelle

Le cri d’alarme de la population sur les effets de l’appréciation du franc congolais face au dollar est légitime. Mais la réponse du ministre conforte l’idée d’une fuite en avant.

Loin de considérer les dynamiques de l’économie réelle, le ministre semble s’être enfermé dans une approche quasi-exclusivement monétaire. Or, la stabilité de la monnaie ne saurait, à elle seule, constituer un levier de relance économique si elle n’est pas soutenue par une politique cohérente de soutien à la production locale, à la création d’emplois et à la valorisation des richesses nationales.

L’économie réelle fixe les niveaux de valeur, pas la monnaie. La monnaie n’est qu’un instrument, un reflet des forces productives en action. Chercher à manipuler l’économie à travers des leviers monétaires sans fondement productif revient à construire sur du sable. Il est temps que le ministère de l’Économie cesse de confondre ses attributions avec celles de la Banque centrale, et qu’il se recentre sur sa mission première : lutte contre la vie chère, la formalisation des opérateurs informels et le redressement productif.

4. Une gestion du secteur pétrolier sans cohérence économique

En matière de carburant, l’option choisie par le gouvernement de rembourser aux opérateurs le manque à gagner par l’endettement équivaut, dans les faits, à payer une dette par une autre dette. Peut-on réellement parler ici de rigueur économique ou de saine gestion des finances publiques ? Cette stratégie n’est rien d’autre qu’un pari risqué : soulager artificiellement le présent au prix d’un alourdissement de la charge future, avec l’espoir de ne plus être en poste lorsque la crise atteindra son paroxysme.

Par ailleurs, l’argument d’une augmentation de consommation comme indicateur de performance économique ou d’amélioration de pouvoir d’achat est intellectuellement fragile. La science économétrique recommande, pour mesurer les tendances réelles, l’analyse de données sur une période suffisamment longue, permettant d’identifier des mouvements structurels plutôt que des variations conjoncturelles. Se référer à une seule année – ici 2024, avec son manque à gagner de 287 millions de dollars américains– comme base de comparaison pour en déduire une tendance, c’est adopter une posture réductrice, voire manipulatrice. Une telle approche court-circuite la complexité des dynamiques économiques en jeu. À ce sujet, tenant compte de la seule année 2023, avec son manque à gagner de plus 400 millions de dollars américains, ceci montre bien que le niveau de consommation généré était plus important que la période suivante.

5. Une contradiction dans la logique du marché libre

Dans son argumentaire, le ministre laisse entendre que le marché a réagi librement, sans interférences ni interventions extérieures. Or, cette affirmation est immédiatement contredite par le fait même que les prix de certains produits aient fait l’objet d’un « accord » ou d’une « entente » préalable entre le ministère et les opérateurs économiques.

Si le marché est véritablement libre et auto-régulé, il n’a nul besoin d’un consensus institutionnalisé sur l’indexation des prix. En revanche, si un tel accord s’est avéré nécessaire, c’est la preuve que le mécanisme de fixation des prix est faussé, et que l’État doit intervenir pour éviter les abus. Cette incohérence jette le doute sur la transparence des mécanismes économiques actuels et sur la sincérité du discours gouvernemental.

6. Une réponse évasive face aux questions cruciales liées au coût de la vie et à la formalisation du secteur informel

Lorsqu’il est interrogé sur les actions concrètes pour soulager la population face à la vie chère, le ministre évite toute réponse précise. Il évoque la formalisation des acteurs du secteur informel, mais sans jamais expliquer comment celle-ci serait réellement encouragée. Parler d’ »espaces d’activités économiques » et d’ »accompagnement bancaire » qui n’existent pas encore relève d’un discours théorique, voire d’un vœu pieux.

La vérité est simple : il ne suffit pas de recenser les opérateurs informels pour les intégrer dans le tissu économique. Il faut créer des mécanismes incitatifs, adaptés à leur contexte, pour encourager la transition vers la formalité. En l’absence de telles incitations fiscales, administratives et sociales, cette formalisation restera un slogan vide, inapplicable dans les faits.

7. Le maïs : un faux succès aux origines extérieures

Concernant la crise du maïs, il est erroné d’en attribuer la résolution à une politique de relance productive nationale. Si le produit est revenu sur les marchés, c’est essentiellement parce que des pays voisins comme la Zambie ont repris leurs exportations vers la RDC, après une période de restriction de leurs stocks. En aucun cas, cela ne peut être présenté comme une victoire d’une quelconque politique agricole locale ou d’un mécanisme de stabilisation interne.

Il existe pourtant des solutions durables, réalistes et économiquement viables pour renforcer notre résilience alimentaire. Nombre d’entre elles ont été formulées par des experts congolais et restent disponibles sans aucune exigence de poste ou d’intérêt politique. Encore faut-il que le gouvernement ait l’humilité de les consulter, et la volonté d’agir dans l’intérêt du peuple plutôt que de défendre des bilans purement théoriques.

Loucas Alouma

By amedee

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